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Cimetières-Ali Kenz (I/II)

Date de création: 11-12-2020 16:59
Dernière mise à jour: 11-12-2020 16:59
Lu: 72 fois


 
 SOCIETE- OPINIONS ET POINTS DE VUE- CIMETIERES- ALI EL KENZ (I/II)
©  www.24hdz.com, 11/12/2020. Un texte inédit de Ali El Kenz: Le futur antérieur de notre présent , 06/11/2020
 
Ce texte inédit passionnant et émouvant de Ali El Kenz, qui vient de nous quitter, ne se résume pas, il doit être lu totalement, y compris dans les notes de bas de page. Il y est question de la vie et de la mort, des vivants et des morts, de la crise des cimetières révélatrice de la crise profonde d’une Algérie passée, sans rien régler par “une étrange et terrible guerre civile qui a ravagé le pays, ses valeurs, ses normes, son organisation symbolique”. Un texte où l’empathie est aussi haute que l’intelligence.

Je dois cette réflexion à notre grand aède El Bar Aâmor et sa qâcida, « Ras Eb nadam Kelemini ». Aux souvenirs de ma mère qui la fredonnait dans ma petite enfance.

Cela s’est passé tellement vite ! 

Il y a à peine quelques  décennies, fin des années soixante j’étais nommé professeur de philosophie dans un lycée d’Alger, et, projetant de me marier, je cherchais alors un logement. Il y en avait beaucoup de libres, ces  fameux « biens vacants » abandonnés par les « Pieds Noirs »  en 1962. Mais il fallait beaucoup de piston –déjà – et connaître des responsables, de n’importe quoi : de la wilaya, des ministères, des hommes d’influence…Et je n’en connaissais pas, ou alors des petits.

Quarante années plus tard, après deux mariages, trois enfants, un exil plus long que prévu, me voilà encore une fois, à la recherche d’une autre demeure, mais celle-la définitive, dans mon pays natal. Soit pour aller vite, un cimetière. Et, depuis quelques temps, quarante années après avoir couru après un logement, à chacun de mes courts séjours actuels dans le pays, je me retrouvai, inconsciemment, à la recherche du lieu espéré. 

Bien sûr, mes préférences allaient à Skikda, plus précisément au cimetière « d’El Qôbia », non loin de « Dar Benhouria » au Faubourg de l’Espérance où je suis né. La grande rue qui traversait le quartier aboutissait, en cul de sac, au cimetière ; elle était, dans mon enfance, le passage  obligé de tous les cortèges funèbres qui l’empruntaient, à pied bien sur, car les voitures appartenant au « indigènes » que nous étions se comptaient sur le bout des doigts. Mais cela rendait les cortèges plus humains, le dernier voyage, plus émouvant, plus « convivial » si j’ose dire.

Devant, le « na’ach (cercueil), porté par quatre bénévoles sur leurs épaules et relayés tout au long du parcours par d’autres bénévoles ; derrière, les parents et amis rejoints progressivement par qui le voulait. Porter le cercueil ou tout simplement le suivre était considérée comme une « hassana », une bonne action. Mais soyons réalistes, la longueur du cortège était aussi  fonction de la notoriété du défunt, de sa richesse ; dans la vie, l’humain se mesure à sa position dans la société (1). Ici,  elle se mesure à la longueur du cortège ; quelques mètres pour les plus pauvres, vite ramenés, vite enterrés ; beaucoup plus, jusqu’à former une foule, pour les plus puissants. La distinction de « genre » jouait aussi et déjà petit, je me demandais pourquoi il  y avait toujours moins de monde pour accompagner les femmes à leur dernière demeure.

Avec mes camarades  du quartier, nous faisions comme les grands, assistions même à la prière de l’absent,  à la mise en terre et jetant comme eux dans la fosse déjà prête, une motte de terre, quelques feuilles d’arbre en guise d’adieu. Notre curiosité morbide, toujours renouvelée, se partageait avec un sentiment d’effroi, qui augmentait le soir venu. Les après midi passés au cimetière, alimentaient ainsi nos récits et nos peurs de la nuit ; on racontait que certains, les nouveaux ensevelis,  avaient été vus, plusieurs nuits durant, se promenant lentement  autour du cimetière, ou  que des gémissements  avaient été  entendus autour des tombes encore fraîches. Et chacun de nous allait de son explication, toujours tremblotante de peur.

De la crise du logement à celle des cimetières!

Ma mère a été enterrée dans ce cimetière,  et j’avais toujours pensé y finir ma vie terrestre.  Je le connaissais parfaitement et j’avais même choisi, naïf  que je suis,  le lieu où je désirais  y reposer : pas trop éloigné de sa tombe, juste à côté du mur le séparant de la cité des vivants. Mais voilà, pas de chance ! El Qobia a été fermé pour cause de« surpopulation ».  

J’étais entré dans la vie active avec la crise du logement, j’en sortais, quarante après, avec celle des cimetières.  C’est vrai qu’un autre a été ouvert à Zef Zef, mais je n’ai jamais aimé cette zone de la ville, une ancienne décharge publique pullulant encore du vol et des cris perçants des oiseaux nécrophages,  et ne voulait surtout pas y passer l’éternité. Le cimetière de Zef Zef ressemble tellement aux nouveaux quartiers, anonymes, froids, « sans âme » si j’ose dire. C’est étrange comme les nouveaux cimetières calquent les nouvelles agglomérations urbaines, ici des parkings pour les vivants, là des parkings pour les morts. 

J’étais désemparé par la nouvelle de la fermeture d’El Qôbia et demandais à mon frère, resté dans notre ville natale, « si…il n’y avait pas moyen de… », il répondit désabusé :   « il y a quelques uns, parmi les « notoriétés » de la ville,  qui ont été autorisé à enterrer un des leurs, mais il faut être puissant pour avoir ce privilège ».

Le cycle des crises n’est donc pas fini ? Dans ma jeunesse c’était le logement, aujourd’hui c’est une tombe et demain que serait-ce. Mais c’est vrai qu’après la tombe, il n’y a plus de demain. J’avais raté son commencement, j’allais en rater la fin. Quelle triste parcours !

Alors, pour apaiser, en le rationalisant,  mon dépit, je me mis à m’inventer des raisons : c’est vrai qu’à Skikda, mes enfants viendront moins souvent visiter ma tombe, Alger est plus accessible ; alors va pour Alger. Mais là aussi, tous les cimetières étaient saturés, surtout les plus beaux à mon goût, situés sur un colline, ouverts sur la mer, couverts de petits arbres … De mauvaise grâce, j’envisageais alors la solution extrême : pourquoi me casser la tête à chercher une solution qui n’existe ni à Skikda, ni à Alger, ni partout ailleurs en Algérie, car partout ailleurs se posait le même problème ; autant finir ici, en France. Évitées les tracasseries du transport du corps et pour les enfants, ce serait plus simple pour les visites ; quant aux endroits agréables, il n’en manque pas, Dieu merci ! (2)

Des luttes âpres, brutales.. car les appétits sont voraces

Quel drôle ou plutôt sinistre pays  est donc devenu l’Algérie! Mal vivre, à la rigueur, j’aurais compris : on dit bien « la lutte pour la vie », « la lutte des classes »,  et ici,  ces luttes sont âpres, brutales, sans merci, parce que  les appétits sont voraces et les règles pour les contenir fragiles.  Mais  « la lutte pour la mort », – juste un petit carré de terre pour y reposer -, à son tour emportée par la même dynamique sociale  et ses désordres! Et si les anciennes coutumes ne suffisent plus, pourquoi pas une loi, même capitaliste pour la réguler, ou, mieux un registre des vivants qui donnerait « la préférence aux locaux ». Et me voilà en train de pester, d’imaginer des solutions à cette crise qui clôt toutes les autres dans l’indifférence générale. Et celle là se mesure à l’entretien des cimetières, ou plutôt à leur abandon  par « les Zôtorités locales » et, c’est encore plus navrant, par les habitants eux-mêmes. Ah ! Ces « Pieds Noirs » qui n’ont toujours pas compris que  leurs morts, leurs cimetières,  ne sont pas plus « discriminés » que les nôtres! Que nous sommes tous logés à la même enseigne, c’est à dire au même abandon ! 

Abou El A’ la El Maâri avait écrit quelque part, je le cite de mémoire : respectes le sol sur lequel tu marches, la poussière que tu as sur tes pieds contient la chair de tes ancêtres. L’illustre poète savait de quoi il parlait, lui qui avait écrit « Rissalat El Ghofran », nous transportant au-delà du monde des vivants pour moquer avec ironie la construction imaginaire du monde des morts par ceux qui devraient un jour ou l’autre le rejoindre.

Critiqué, stigmatisé par les puritains, ces gardiens de l’ordre religieux qui  lui reprochaient d’affaiblir les croyances nécessaires selon eux, à la soumission par « la peur »  à cet ordre, c’est vers lui que je me suis tourné pour comprendre ce qui nous arrive aujourd’hui. Car l’abandon des morts par les vivants, des cimetières par les « Autorités » et les simples gens, n’est pas redevable d’une explication positiviste du type, « mauvaise organisation » ou « crise du foncier urbain » ou encore, comme le pensent les « scientifiques », forte mortalité etc. Il nous faut aller beaucoup plus loin, à la fois descendre au plus profond de notre substrat anthropologique et remonter au plus haut de notre civilisation pour comprendre cette nonchalance toute récente à l’endroit  de nos morts.

L’abandon des morts par les vivants

C’est vrai que de partout dans le monde dit moderne, les morts sont devenus « encombrants » ; ils occupent trop de place dans les villes ou juste à leurs périphéries, quand  le prix du foncier augmente et la spéculation immobilière monte en flèche. Dans beaucoup de pays, le prix d’achat d’une tombe ou son loyer, ne peuvent échapper à la règle. De même pour les cortèges et cérémonies funèbres, qui doivent être discrets, courts et rapides pour ne pas déranger la circulation des vivants, ou la tranquillité des voisins.

Partout on rationalise ce qui relevait du sacré : avec la crémation on diminue le volume du disparu et donc le coût de sa préservation, ailleurs on  a droit à une vraie tombe, mais pour quelques années  seulement avant d’être relogé dans une fosse commune etc. Un ami, professeur  à la retraite d’une université de New York a décidé « d’émigrer » pour cette dernière partie de sa vie à Rabat : ici, m’a-t-il dit, je vois de mon balcon, le cimetière où je finirais  et personne ne me délogeras parce que la loi l’interdit. Quand Je le taquinai en lui disant qu’un jour viendra où cette loi changera avec « la capitalisation du sacré », il répondait, flegmatique, peut-être, mais je ne serais plus là.

En réalité, en abordant cette question de la crise des cimetières, la comparant bêtement à celle du logement, j’avais ouvert une véritable « boîte de Pandore ». Je comparais l’incomparable, le « sacré au profane »,  ce qui  n’est pas « utile »  mais a une valeur symbolique inestimable comparé aux objets que nous consommons (outils, aliments, médicaments etc.) y compris le logement que nous devons payer pour rembourser leurs coûts. Alors dans la balance de l’un et de l’autre, un cimetière, une tombe, la mort en bref,  relèvent bien évidemment de ce qui n’a pas de prix mais a une valeur inestimable.

Elle procure à notre existence de vivants, une dimension  bien plus vaste que le temps d’une vie humaine, celle que les scientifiques peuvent calculer (espérance et moyenne de vie etc.), améliorer (médecine, biotechnologie etc.) mais ne peuvent lui donner un sens, une raison d’être. La crise du logement relevait du premier ordre, le profane, les prix, la marchandise et les luttes sociales qu’elle suscitait, celle des cimetières se situait ailleurs, dans l’ordre du sacré qui me renvoyait  au sens même de l’existence humaine.

La crise des cimetières révélatrice de celle de l’Algérie

Et  j’en arrivais progressivement à cette absurde mais raisonnable conclusion (3) : c’est la mort qui donne sens à notre vie singulière, l’inscrit dans le temps long de notre histoire commune (ce que les sociologues appellent le lien social), et lui permet cette mémoire collective qui la relie aux générations passées (ce que les anthropologues appellent  une communauté, une nation, une civilisation) (4). La relation à nos morts est un des fondements de notre existence sociale et historique, et la crise des cimetières est révélatrice de celle, plus profonde, que traverse aujourd’hui l’Algérie.

Et aujourd’hui, Les cimetières, les morts, leurs tombes sont abandonnés à eux-mêmes ; mais le phénomène est récent, il date de quelques décennies. Bien sur, il s’agit des morts « normaux » comme on dit ici ; pour les autres, peu nombreux, «  les héros », on remarque  à l’inverse, un intérêt exagéré, amplifié souvent par les médias, qui tranche avec l’oubli et l’abandon de la multitude des autres. Silence pour la majorité, controverses bruyantes pour les autres marquent ainsi notre relation contradictoire à ceux qui nous ont précédé. C’est que tous n’ont pas disparu de la même manière.

Les uns sont « définitivement » morts, oubliés, sortis du temps présent en entrant dans l’éternité, les autres continuent de parler aux vivants, comme s’ils étaient encore dans l’entre deux,  des « go-between » disparus  et présents à la fois, générant encore des messages, des significations que les vivants s’empressent d’absorber pour mieux comprendre – croient-ils –  les problèmes que leur posent une actualité qu’ils ne peuvent maîtriser. Ces « émissaires » d’outre tombe se retrouvent ainsi, à l’inverse de l’immense majorité des « oubliés », sur –  sollicités par les vivants comme témoins à charge ou à décharge de la légitimité de leurs pensées, de leurs désirs, de leurs actions.  Et ces témoins sont devenus  chers et chéris : on va les chercher très loin, dans l’antiquité lointaine, source de tous les fantasmes et/ou  dans le temps tout proche, de la période coloniale à la guerre de libération, pour les faire parler (n’est-ce pas ce qu’on appelle le « tribunal de l’histoire ») et leur faire avouer ce qu’on voudrait qu’ils disent (5).