Nom d'utilisateur:
Mot de passe:

Se souvenir de moi

S'inscrire
Recherche:

Université d'Alger, années 60/Article Tessa M., mars 2026

Date de création: 29-03-2026 19:03
Dernière mise à jour: 29-03-2026 19:03
Lu: 242 fois


SOCIETE- OPINIONS ET POINTS DE VUE- UNIVERSITÉ D’ALGER , ANNÉES 60/ARTICLE TESSA M., MARS 2026

 

© Mohand Tessa, Fb, mars 2026

 

 PROMÉTHÉE ÉTAIT A ALGER : MÉMOIRE D’UNE EFFERVESCENCE INTELLECTUELLE

Dans les années 1960, l’université algérienne vibrait au rythme du monde. C’était une époque d’ouverture, de dialogue, de bouillonnement intellectuel, juste avant le tournant de l’algérianisation. Même si quelques enseignants étrangers persistaient jusqu’aux années 1980, leur présence s’amenuisait. Puis, le silence. Une époque s’éteignait.
Mais avant cela, Alger était un foyer incandescent de savoir. Les débats fusaient dans les amphithéâtres, mais aussi dans des lieux annexes devenus mythiques : la Salle des Actes, Le Capri, l’Université Populaire, la Cinémathèque, le Capri. Les cours étaient ouverts à tous, sans badge ni frontière disciplinaire. À l’amphi Benbaatouche, les interventions de figures comme Benhassine, Pallois, Benachenhou, Benissad attiraient des foules venues de toutes les facultés, parfois même de l’extérieur de l’université. C’était une agora moderne.
Mouloud Mammeri y enseignait la culture berbère avec une passion tranquille. Malek Bennabi, maître à penser, recevait ses disciples chez lui, dans une atmosphère presque initiatique. À Oran, Djeghloul ouvrait les portes du Centre de Documentation en Sciences Humaines (CDSH). À Constantine, Merdarci, Hamdi Cherif, Merabti, Tengour, Benachour faisaient vibrer les esprits dans des conférences où la pensée se mêlait à la poésie. Nourredine Saadi, quant à lui, explorait les liens entre droit et littérature, dans une approche audacieuse et novatrice.

ALGER, VILLE-MONDE : LES CAFÉS RESPIRAIENT LA CULTURE 
Il fut un temps où Alger ne se contentait pas de vivre, elle pensait, elle débattait. Dans certains de ses cafés et de ses restaurants, la culture était une respiration quotidienne. Certains lieux étaient devenus de véritables scènes intellectuelles, où les serveurs eux-mêmes- Maurice, Philippe et d’autres - incarnaient une forme de théâtralité urbaine. Ils n’étaient pas de simples employés : ils étaient des figures, des symboles, des relais entre les tables et les idées.
La Flèche, ce restaurant discret mais vibrant, était l’un de ces lieux. On y croisait des journalistes, des écrivains, des universitaires, et même un ministre emblématique. Mohamed Seddik Benyahia, alors membre du gouvernement Boumediene, y venait régulièrement, non pas pour se montrer, mais pour échanger avec de nombreux journalistes qui étaient ses amis. Alger vivait. Paris ? Elle n’était qu’un lointain écho. Ce qui comptait, c’était ce qui se disait ici, dans les ruelles, les cafés, les librairies, les salles de théâtre. Alger était le centre du monde, du moins, moins pour moi et pour beaucoup d’autres.
Même dans les entreprises, le dogme hiérarchique semblait parfois mis à mal. Il n’était pas rare de voir des dirigeants qui ne s’entendaient guère avec leurs supérieurs, mais qui restaient en poste. Pourquoi ? Parce que, comme me l’a confié un proche de Boumediene, l’essentiel n’était pas l’adhésion politique ou la loyauté personnelle, mais la performance et la compétence. Une vision pragmatique, technocratique.
Une anecdote révélatrice m’a été racontée par cet ancien dirigeant : Houari Boumediene, conscient des limites du « Conseil de la Révolution », aurait un jour appelé Benyahia pour lui confier la mise en œuvre d’un projet de développement stratégique. « Le Conseil n’en est pas capable », lui aurait-il dit. Et Benyahia, homme d’action et de vision, s’est entouré d’une équipe solide — techniciens, ingénieurs, hommes politiques — pour concrétiser cette ambition.
C’est dans ce contexte qu’un grand professeur de Grenoble fut sollicité. Son expertise, son regard extérieur, sa rigueur scientifique étaient nécessaires. Ce professeur recommanda alors Gérard de Bernis, figure intellectuelle respectée, pour accompagner le projet.
Les librairies devenaient des lieux de vie intellectuelle, des carrefours d’idées. Les enseignants intervenaient aussi dans la presse, notamment dans Algérie-Actualité, qui servait de relais à cette effervescence. Les arts n’étaient pas en reste : les grandes troupes de théâtre, les cinéastes du monde entier, les films du moment circulaient dans Alger comme autant de messagers de la modernité. De nombreux cinéastes du monde entier étaient régulièrement en Algérie pour présenter leurs films. Ali Benayad, Tayeb Saddiki et Moncef Souissi étaient souvent à Alger. Comme les nôtres allaient à Tunis et à Rabat ou Casablanca. Il y avait une extraordinaire ouverture. Alger accueillait les grands de la culture du monde.
L’université algérienne accueillait alors des penseurs français, européens et arabes, progressistes et tiers-mondistes, qui apportaient rigueur, exigence et souffle humaniste. Des noms comme Labica, Prenant, Balibar, Bettelheim, De Bernis, Strauss-Kahn, Mottet, Lebray, Chevaldonné, Kostpoulos, Salama, Plenel, Gourdon, Etienne, Gallissot, Vatin, Leca, Barak, Bonn, Balle, Godment… ou encore Dowidar, Amin, Tizini, Menasra, Motawa’, Ardach, Alfred Faraj… ont marqué de leur empreinte les premières générations post-indépendance. Ces enseignants étaient des pionniers, des bâtisseurs de savoir. Ils avaient choisi l’Algérie par conviction, par passion. Et nous, étudiants, avons été les bénéficiaires de cette générosité intellectuelle.
Je me souviens d’une communication que j’avais donnée dans une université française. Un intervenant avait salué mon propos, et l’un des organisateurs du colloque avait glissé cette remarque :« C’est tout à fait normal. Les meilleurs enseignants français assuraient régulièrement des cours à l’université d’Alger, tout comme de grands professeurs venus d’Égypte, de Tunisie et d’Europe. »
Mais dans les années 1980, ils étaient déjà rares, Clément, Pius Ngandu Nkashama… puis plus rien. Le feu s’éteignait. À Alger, on volait le feu, le savoir, comme le fit Prométhée. Et comme dans la Grèce antique, Prométhée fut excommunié. Le savoir devint suspect. L’université se referma sur elle-même.
Tous ces professeurs, ces lieux, ces voix ont produit plus de 250 ouvrages individuels et des centaines d’articles qui font encore autorité. Ils ont laissé une trace, une mémoire, une bibliothèque vivante.
Et il ne faut pas oublier les enseignants algériens qui ont eux aussi incarné l’excellence durant cette période : Benhassine, Mahiou, Madjid et Jamal Eddine Bencheikh, Benachenhou,Marouf, Carlier, Yachir, Benissad, Megherbi, Belkaid, Hadj Salah, Guerid, Ait Amara, Bouzida, Dembri, Cheniti, Adouani, Kaddache, Nair, Saadallah, Bouzar, Marouf, El Kenz, Chikhi, Liabes, Chaulet, Doudou, Bouaziz… et tant d’autres.
Ils étaient les gardiens du feu. Ils ont transmis, éclairé, formé. Et aujourd’hui, il nous revient de raviver cette flamme, de redonner à l’université sa vocation première : être un lieu de pensée libre, ouverte, exigeante. Car Prométhée n’est jamais mort. Il attend qu’on le libère.