Nom d'utilisateur:
Mot de passe:

Se souvenir de moi

S'inscrire
Recherche:

Archives, point de vue Fouad Soufi

Date de création: 13-08-2020 18:31
Dernière mise à jour: 13-08-2020 18:31
Lu: 71 fois


HISTOIRE- OPINIONS ET POINTS DE VUE- ARCHIVES , POINT DE VUE FOUAD SOUFI

© Le Monde/ Frédéric Bobin, Lundi 10 août 2020

Fouad Soufi est un historien et archiviste algérien, chercheur au Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle (Crasc) d’Oran et ancien sous-directeur à la Direction générale des archives nationales d’Algérie. Alors que Paris et Alger ont récemment amorcé un dialogue sur la mémoire franco-algérienne, il estime que la question des archivesl’un des volets du litige entre les deux pays, devrait être appréhendée à travers le concept de « patrimoine commun ».

Quels gestes la France pourrait-elle faire pour apaiser le contentieux mémoriel avec l’Algérie ?

Le problème mémoriel n’est pas, à mon avis, un contentieux aussi grave qu’il n’y paraît. Encore faut-il que chacun écrive sa part d’histoire et que celle-ci soit acceptée par l’autre. Il faut bien commencer par arrêter ce conflit. Toute démarche qui va dans le sens de l’échange, de l’ouverture, est respectable.

Comment les historiens algériens appréhendent-ils ce dialogue mémoriel ?

« Ce qui s’écrit en Algérie relève souvent plus de la mythologie que d’une vision académique de l’histoire. »

Les historiens algériens qui regardent cette période de manière objective, comme un problème d’histoire et non comme un problème politique, sont très mal vus. Il y a du chemin à parcourir avant qu’ils ne fassent leur place. Entre le volume de pages qui s’écrivent en France sur cette histoire commune et ce qui s’écrit en Algérie, le déséquilibre est trop grand pour qu’on arrive à quelque chose. Ce qui s’écrit chez nous relève encore souvent plus de la mythologie que d’une vision académique de l’histoire. En France aussi, ce travers existe, mais il n’est pas majoritaire. Les historiens français nous ont montré qu’ils étaient capables d’avoir une vision objective et saine de cette histoire. De notre côté, malheureusement, les conflits historiographiques ont été mêlés à la politique. Il s’agit souvent plus de conflits internes que de conflits avec la France.



L’une des dimensions de ce contentieux est la domiciliation des archives relatives à la présence coloniale française en Algérie. Quel est votre point de vue d’historien sur le sujet ?

La question des archives est le nœud gordien de toute cette affaire. La régler reviendrait à admettre, côté algérien, que la guerre de libération nationale, c’est de l’histoire, un objet qu’il faut appréhender comme événement historique. Et côté français, ce serait reconnaître que l’Algérie est un autre pays, un pays comme un autre.

Au moment de l’indépendance de l’Algérie, en 1962, la France a rapatrié en métropole les archives dites de « souveraineté », tout en laissant aux Algériens les archives dites de « gestion ». Faut-il restituer à l’Algérie les archives originales de « souveraineté », comme certains le réclament ?

Où s’arrête la souveraineté et où commence la gestion ? On ne peut pas « gérer » sans avoir une relation avec la « souveraineté ». Je fais partie de ceux qui disent : « On commence par reconnaître que ces archives sont nées en Algérie. Elles n’ont de sens que par rapport à l’Algérie. Elles ne peuvent que rester en Algérie. » Et là il n’y a ni souveraineté ni gestion. Ensuite, ce qui me paraît le plus important, c’est de revenir au concept de « patrimoine commun » qui intéresse autant les Français que les Algériens. Dans ces conditions, les restitutions devraient être étudiées au cas par cas, par fonds, par séries et même par sous-séries.

« La plus belle leçon qu’on pourrait donner au monde, ce serait d’admettre que ces archives sont à la France et à l’Algérie. »

Bien sûr, cela contredirait le principe archivistique fondamental de « respect des fonds ». Je pense personnellement que ce principe peut être dépassé par celui de « bien commun », de « bien culturel commun » que l’on peut partager. Il y a des fonds, de gestion comme de souveraineté, qui intéressent en priorité les Français, et d’autres qui intéressent en priorité les Algériens. L’ensemble de ces fonds constituent un bien ou un patrimoine commun. Il s’agit d’un héritage à partager entre héritiers. Au plan archivistique, cela semble compliqué, mais c’est ce que le Danemark a fait avec l’Islande, puis avec les îles Feroé et le Groenland. Il n’y a pas eu de drames.

 

La plus belle leçon qu’on pourrait donner au monde, ce serait d’admettre que ces archives sont à la France et à l’Algérie, qu’elles sont à l’Algérie et à la France.

Avez-vous toujours défendu cette ligne ?

Quand la France, sous François Mitterrand, avait proposé ce principe de « patrimoine commun », j’étais à l’époque un peu radical – ce devait être la jeunesse – et je soutenais : « Oui, bien commun, mais les originaux rentrent chez nous et vous gardez les copies. » Maintenant, je pense qu’il faut en discuter, on peut utiliser positivement ce bien commun. On peut se mettre d’accord autour de dossiers à régler au cas par cas. Car si on prend l’option de faire des copies, on en a pour un siècle.



Une fois le partage opéré entre les deux Etats, il y a la question de l’accès des chercheurs à ces archives. Or, les entraves politico-bureaucratiques ne manquent pas…

Bien sûr, si des historiens français doivent venir consulter des archives en Algérie, ils doivent pouvoir le faire sans passer par un système bureaucratique qui n’a d’autre objet que de fermer l’accès aux archives. Déjà, les historiens algériens rencontrent des difficultés. Ils se plaignent. On ne leur dit jamais « non », mais plutôt « on ne trouve pas ». Les historiens français qui sont venus ici ont eu plus de facilités. J’en suis heureux pour eux, d’autant qu’ils ont réalisé de bons travaux.

Dans l’autre sens, comment se passent les recherches effectuées en France par les historiens algériens ?

C’est difficile. Il leur faut obtenir un visa et financer des déplacements à Aix-en-Provence, siège du Centre des archives d’outre-mer, ou à Vincennes pour les archives militaires. Cela coûte, c’est compliqué. Mais, à ma connaissance, ils ont obtenu ce qu’ils ont demandé.

Etes-vous optimiste quant à une perspective de réconciliation mémorielle ?

Il faut bien que ça s’arrête. Ça fait quand même soixante ans que ça dure. Il faut bien un jour se regarder en face et se dire : « Les gars, calmons-nous, la guerre est finie. » Alors, bien sûr, c’est difficile pour des victimes qui ont tout perdu, leur maison, parfois leurs parents ou leurs enfants. Mais la souffrance des uns ne doit pas faire oublier la souffrance des autres. Là aussi, c’est une souffrance commune due à une guerre. On ne peut pas continuer de mépriser les uns ou les autres.

Lire aussi  Benjamin Stora : « La France doit regarder son passé en face »

Le président Tebboune a dit « souhaiter » des excuses de la part de la France. Pensez-vous que cette exigence doive constituer un préalable à la réconciliation ?

J’ai l’impression que M. Tebboune a « souhaité » ces excuses sans grande conviction. Oui, demandons des excuses, ça ne mange pas de pain. On peut aussi demander des excuses globalement à l’Europe. Après on demandera globalement des excuses au capitalisme puis au communisme et même à l’islamisme. Mais alors il faudra demander des excuses à l’histoire mondiale tout entière. Bon, j’exagère. Ce que je veux dire, c’est : pourquoi pas, mais qu’est-ce que ça va changer aux mentalités ? De toute façon, les extrémistes des deux côtés, en Algérie comme en France, ne se satisferont jamais de rien.

Entre ces deux pôles extrémistes, n’y a-t-il pas, des deux côtés de la Méditerranée, une opinion médiane mûre pour une réconciliation mémorielle ?

« Le système colonial est un système négatif qui ne pouvait être que raciste et indifférent à la souffrance des Algériens. »

Elle existe. Du côté des historiens, les échanges n’ont jamais cessé. Et du côté de la population, autant qu’il m’en souvienne, il y a eu de fructueux échanges, avec ces visites en Algérie de pieds-noirs qui sont revenus revoir leurs maisons, leurs amis. Tout le monde les a très bien accueillis. Bien sûr, certains de ces pieds-noirs en ont faussement conclu : « Les Algériens nous regrettent. » Oui, ils vous regrettent, car on regrette toujours un ami qui est parti. Mais ils ne vous regrettent pas en tant que membres d’un système qui ne pouvait être que raciste, qui ne pouvait être qu’indifférent à la souffrance des Algériens. Le système colonial est un système négatif car le racisme en est consubstantiel. Il a produit, en particulier, cet esprit « petit Blanc ». C’est normal, car à force de dire à n’importe qui qu’il est « supérieur au meilleur des Arabes », il va finir par le croire.

Cet esprit « petit Blanc », il continue peut-être un petit peu. Mais tant que c’est en France, cela ne nous intéresse pas. En Algérie même, quand ces pieds-noirs reviennent, ils sont chaleureusement reçus, même s’il peut y avoir certaines critiques. Des gens ont pu dire : « Ils nous ont tués. » Oui, mais ce ne sont pas ces personnes-là. C’est très complexe, il y a de tout. Oui, il y a le capitaine des paras qui torture, mais il y a aussi le médecin qui soigne et qui sauve la vie d’un prisonnier. Oui, il y a des prisonniers qui ont été jetés du haut d’hélicoptères, mais il y a aussi des appelés qui ont laissé s’enfuir des condamnés à mort qui étaient aux mains des parachutistes. Il y a des histoires très compliquées. C’est pour cela que j’ai fini par défendre l’idée d’un patrimoine commun.