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Interview Président A. Tebboune/"L'Opinion", France, 13/7/2020 (II/II)

Date de création: 15-07-2020 12:00
Dernière mise à jour: 15-07-2020 12:00
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VIE POLITIQUE- DOCUMENTS POLITIQUES- INTERVIEW PRESIDENT A. TEBBOUNE / « L’OPINION », FRANCE, 13/7/2020 (II/II)

️N’avez-vous pas peur que l’avenir de la Libye, comme celui de la Syrie, se négocient entre Ankara et Moscou ?

Le rétablissement de la stabilité de notre voisin est un enjeu de sécurité nationale. Nous sommes preneurs de toutes les actions qui peuvent permettre d’obtenir un cessez-le-feu. Mais le cessez-le-feu n’est que le début de la solution. Les voisins algériens, tunisiens et égyptiens sont le plus à même d’aider le pays à retrouver le chemin de la paix.

 

 

️ On perçoit de nouveaux signes de crispation entre l’Algérie et le Maroc avec les projets de construction de bases militaires aux frontières...

Il y a toujours eu une surenchère verbale et politique entre nos pays. Mais nos peuples sont frères et se ressemblent. Nous avons une longue histoire commune et sommes voisins. Nous sommes condamnés à vivre ensemble. En ce qui nous concerne, nous n’avons aucun problème avec le Maroc et sommes concentrés sur le développement de notre pays. Nos frères marocains ne semblent pas être dans le même état d’esprit. La construction de bases militaires à nos frontières est une forme d’escalade qui doit s’arrêter. Pour eux, la République arabe sahraouie est de trop sur l’échiquier international. C’est à eux d’engager le dialogue avec le Polisario. Si les Sahraouis acceptent leurs propositions, nous applaudirons. Nous avons toujours soutenu les mouvements indépendantistes comme celui du Timor Est. C’est presque dogmatique. Nous aidons les peuples à exprimer leurs revendications. Nous l’avons fait au Sud Soudan, à Sao-Tomé-et-Principe, pour l’ANC dans la lutte contre l’apartheid...

 

️Le Mali connaît une nouvelle crise sociopolitique déclenchée, à l’origine, par les revendications de l’imam Dicko. Avez-vous peur de l’émergence d’un islam politique au Sahel ?

L’islam politique est présent depuis plus de trois décennies dans la région. Nous sommes bien placés pour en parler après en avoir subi les conséquences dans les années 1990. Nous craignons surtout la dislocation des Etats africains présentant des faiblesses structurelles de leur appareil économique et de défense et au demeurant pris dans des contradictions tribales. Le Mali est le seul pays du sud du Sahara où nous avons ouvert un front de libération durant la guerre d’Algérie. Nous entretenons depuis une relation très proche. Le président malien m’a dit que « l’Algérie est le prolongement du Mali ». Je lui réaffirme régulièrement la réciproque. Depuis 1962, nous n’arrêtons pas d’intervenir pour régler les conflits, notamment avec les communautés locales du nord, au prix même de l’enlèvement et de l’assassinat de certains de nos diplomates, des crimes qui ne resteront pas impunis. La déstabilisation totale du Mali aurait des incidences sur notre pays. Il faut aller plus loin dans la mise en œuvre des accords de paix d’Alger. Mais à leur conclusion, le phénomène terroriste n’était pas aussi répandu.

 

 ️Remettez-vous en cause la lutte antiterroriste menée par les armées occidentales dont la force Barkhane ?

La lutte contre le terrorisme est légitime. Mais les solutions militaires n’ont jamais été idoines et pérennes. A l’origine, il y a eu un terreau favorable à l’installation du terrorisme couplé à des ingérences extérieures pernicieuses. Il y a aujourd’hui entre 20 000 à 25 000 terroristes actifs entre le Mali, le Burkina et le Niger. Il faut bien sûr régler cette question mais surtout trouver des solutions politiques qui garantissent l’intégrité territoriale du pays.

 

️L’avant-projet de Constitution prévoit un article vous donnant la possibilité d’envoyer des soldats à l’étranger, ce qui ne s’est plus depuis la participation de l’armée aux guerres de 1967 et 1973 contre Israël. Est-ce un changement de doctrine ?

L’Algérie est un pays pacifiste mais nos troupes pourront s’engager dans des opérations de maintien de la paix sous l’égide de l’ONU, de l’Union africaine et de la Ligue arabe, notamment au Mali ou dans d’autres pays africains. Cependant, elles ne pourront pas sortir sans obtenir l’aval et le contrôle du Parlement. Nous avons déjà participé à des missions techniques onusiennes au Tchad ou encore de délimitation de frontières.

 

 «Mon ambition est d’aboutir à une constitution consensuelle et pérenne qui encadre les pouvoirs du chef de l’Etat et ne permette plus de tripatouiller les textes afin de s’éterniser au pouvoir ou de servir les desseins des uns et des autres. L’Algérie est encore une démocratie en construction»

 

La Constitution devrait aussi consacrer la mise en place d’un système semi-présidentiel…

Dans l’esprit de nos compatriotes, chaque président algérien depuis Ahmed Ben Bella a imposé une nouvelle loi fondamentale pour augmenter le nombre de mandats ou répondre à des situations conjoncturelles. Mon ambition est d’aboutir à une Constitution consensuelle et pérenne qui encadre les pouvoirs du chef de l’Etat et ne permette plus de tripatouiller les textes afin de s’éterniser au pouvoir ou de servir les desseins des uns et des autres. Le 22 février 2019, 13 millions d’Algériens sont descendus dans la rue pour exiger le changement. La pose de cette première pierre est la Constitution qui mettra fin aux dérives passées en atténuant le rôle du président et en renforçant le contrôle du Parlement sur l’exécutif. Les libertés publiques seront aussi renforcées. Nous n’avons pas opté pour un système purement parlementaire. Celui-ci poserait des problèmes de gestion de la démocratie car cela nécessite une pratique sur des générations, voire des siècles. L’Algérie est encore une démocratie en construction. Nous sommes sur le chemin d’une démocratie responsable.

 

️Allez-vous aussi revoir le Code électoral ?

La deuxième pierre posée sera la réforme du Code électoral. Les Algériens ne croyaient ni en la légitimité ni en la propreté des élections, en raison des déviances observées par le passé. La loi électorale chassera l’argent sale des scrutins et freinera le pouvoir des lobbies. Les partis et la société civile pourront donc s’affronter dans les urnes à armes égales. Mon ambition est d’injecter du sang neuf dans les instances locales et nationales. Les jeunes représentent 75 % de la population. Il n’y a pas de raison qu’ils n’occupent pas les trois quarts des postes électifs. Il est temps qu’ils accèdent aux sphères du pouvoir et décident de l’avenir de leur pays.

 

 

️Vous avez été élu sans l’aide du FLN et du RND, les deux grands partis du pays. Allez vous créer une grande formation de la majorité ?

Je suis opposé à un schéma classique et me suis engagé à ne pas créer de formation politique. Il me faut néanmoins un soubassement populaire pour pouvoir appliquer mon programme présidentiel. Je me suis porté candidat à la présidentielle au nom de la société civile et des jeunes. Et je suis en train de construire des institutions, si le peuple les accepte, où ces deux composantes seront majoritaires. Donc, je n’aurai pas besoin de parti et je ne compte pas, non plus, m’éterniser au pouvoir.

 

️Ne ferez-vous qu’un seul mandat ?

En principe, j’ai été élu pour un seul mandat. D’ici la fin de ce mandat, j’espère obtenir une situation apaisée où les problèmes sociaux et économiques seront en partie réglés. C’est une transition qui ne dit pas son nom. Il faudrait d’autres conditions pour que je réfléchisse à une nouvelle candidature.

 

Accorderez-vous de nouvelles grâces aux prisonniers du « hirak », le mouvement populaire qui a obtenu le départ d’Abdelaziz Bouteflika ?

Ces gestes vont se poursuivre et visent à l’apaisement. L’opposition et la société civile sont indispensables. La raison elle-même peut déraisonner si elle n’a pas ses barrières. Mais l’opposition ne doit pas se faire dans l’insulte, l’invective et l’appel au soulèvement. Seul un Etat fort et juste peut asseoir la démocratie, le contraire amène l’anarchie et le chaos. J’ai soumis à l’Assemblée un texte de loi condamnant la haine de l’autre, le racisme, le régionalisme. Il a été voté et s’appliquera, tout comme le Code pénal. C’est la condition pour vivre ensemble dans la concorde et l’intérêt de tous. Beaucoup pensent que nous sommes entrés dans une phase de répression. C’est faux. En matière de liberté d’expression, nous sommes le seul pays de la région à avoir plus de 160 quotidiens dont certains sont très caustiques. Nous les soutenons à travers la publicité et le tirage de leurs journaux par des imprimeries d’Etat. Ils ne se privent pas de porter la contradiction politique.

 

 

️Dans quelle situation économique avez-vous trouvé l’Algérie ?

La situation est difficile. Pendant des années, nos ressources ont été bradées et détournées. Puis nous avons vécu une période d’instabilité et nous devons aujourd’hui faire face à une double crise sanitaire et économique alors que notre pays ne peut se départir de sa fonction sociale. Une partie de la population a encore besoin de l’aide étatique pour se loger, se nourrir, se soigner. Cela implique de mieux gérer nos ressources et de générer des plus-values.

 

️Pourquoi avoir récemment procédé à un remaniement ministériel ?

Le rajeunissement du gouvernement figurait parmi mes promesses de campagne. Les jeunes ministres sont au travail et donnent satisfaction. Pour certains secteurs vitaux comme les hydrocarbures, les mines et l’agriculture, il fallait davantage d’expérience. L’objectif est de valoriser toutes ces ressources alors que nous avons perdu 60 % de nos revenus pétroliers. Les réserves de change sont estimées à 58 milliards de dollars, sans oublier les apports annuels des hydrocarbures estimés cette année à 27 milliards de dollars, ce qui nous permet d’accomplir les réformes sereinement. Nous avons combattu la grande corruption. La surfacturation nous coûtait des dizaines de milliards par an. Et nous avons réduit le train de vie de l’Etat et de ses entreprises publiques. Ces économies devraient représenter 20 à 21 milliards de dollars à la fin de l’année. Enfin, nous lançons de nouvelles productions comme l’exploitation du gisement de fer de Ghara Djbilat dans la wilaya de Tindouf et de zinc à Oued Amizour dans la wilaya de Bejaia, auxquels s’ajoutent d’autres gisements à l’étude. Cela nous permettra de réduire nos importations d’acier et d’autres produits dérivés mais aussi d’exporter de la matière première.

 

 

️Souhaitez-vous promouvoir le « made in Algeria »?

Nous souhaitons substituer autant que possible les importations par de la production locale afin de créer des plus-values, y compris dans le domaine des hydrocarbures. Nous voulons réaliser plus de valeur ajoutée dans la chaîne automobile, l’agriculture et l’agroalimentaire, l’industrie lourde. Dans la loi de finances complémentaire de 2020, nous avons autorisé l’importation d’usines de moins de cinq ans. Beaucoup d’unités de production sont en train de mettre la clé sous la porte en Europe. Elles peuvent avoir une seconde vie en Algérie. Notre objectif est de fabriquer des produits finis. L’abrogation du 51-49 (obligation d’une majorité algérienne dans le capital des entreprises) nous permet d’attirer de nouveaux investissements. Nous étudierons, si nécessaire, l’ouverture du capital de certaines entreprises publiques. Nous relançons aussi le port d’el-Hamdania, en banlieue d’Alger, en partenariat avec la Chine. Ce port permettra de ravitailler le pays et les pays enclavés d’Afrique. Nous prolongerons aussi notre chemin fer vers le Mali et le Niger pour offrir une voie alternative au transport par la route, via la trans-saharienne. Nous souhaitons développer la filière sidérurgie à travers la production de rails. La relance l’économie nous permettra d’accomplir les réformes politiques et démocratiques.

 

Comptez-vous sur les entreprises françaises ?

Plus de 450 entreprises françaises opèrent dans le pays et se fondent même dans le paysage algérien. Elles sont appelées à jouer leur rôle dans la nouvelle Algérie. Pour rassurer les investisseurs, nous allons interdire toute réglementation d’une durée de vie de moins de dix ans car l’instabilité des réglementations a nui à l’essor des activités.