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Mémoires/Essai Sylvie Arkoun- "Les vies de Mohammed Arkoun"

Date de création: 29-06-2020 18:08
Dernière mise à jour: 29-06-2020 18:08
Lu: 6 fois


CULTURE- BIBLIOTHEQUE D’ALMANACH -MEMOIRES /ESSAI SYLVIE ARKOUN- « LES VIES DE MOHAMMED ARKOUN »

Les vies de Mohammed Arkoun. Mémoires-Essai de Sylvie Arkoun.   Préface de Joseph Maïla.   Editions Barzakh, Alger 2015 (Presse universitaires de France, 2014), 364 pages, 800 dinars

Comme le dit le préfacier, l’ouvrage de Sylvie Arkoun n’est pas une biographie intellectuelle. C’est l’histoire d’une vie ou plutôt un livre autour de ce qu’elle appelle « les vies » de son père.

Une vie relatée, recomposée et restituée comme un album de famille par collage des temps, juxtaposition des espaces et adjonction des témoignages. Un livre émouvant par le rappel des absences, mais aussi et surtout par l’évocation des courts et derniers instants des retrouvailles.

L’ouvrage fourmille de détails sur la vie d’un homme qui bien que célèbre – par sa pensée, par ses interventions……et par son comportement - restait un grand inconnu, même pour ses fidèles et ses proches.De ce fait, on en apprend des choses qui démythifient un peu notre homme mais qui aident à le mettre à notre portée alors que l’on croyait inaccessible.Il travaillait énormément, il ne faisait que penser, il était fidèle à ses racines, il aimait les femmes (« moteur essentiel dans sa vie » : mère, tantes, amies, amantes, étudiantes, militantes ..) , il était , ce me semble, assez susceptible , tombant facilement dans le « piège  »  des provocations…islamo-conservatrices comme la fameuse (sic !) attaque menaçante du cheikh El Ghazali lors d’un séminaire sur la Pensée islamique à Bejaia en juillet 1985 (et c’est, peut-être , ce côté narcissique qui l’a poussé à se « fâcher », dans de « grandes souffrances morales », avec l’Algérie - globalement dès 62 – pays qu’il portait pourtant au plus profond de son cœur), déjà malheureux (au départ…en 54, année de son arrivée à Paris) de ne pouvoir « donner » ce qu’il avait à donner en raison d’une langue (l’arabe) qu’il ne maîtrisait pas encore parfaitement, discret pour ne pas dire timide, pas engagé politiquement (il a discrètement milité au sein du Fln lors de ses études en France)  mais aux positions décidées (il a soutenu, un certain moment le Ffs en donnant , en Algérie, incognito, durant cinq jours, des cours sur la notion de laïcité aux militants ) contre un Etat (algérien) qualifié de « voyou » et rejettant l’arabisation à outrance, « l’allégeance ostentatoire à l’arabisme » et l’intégrisme qui ont poussé à l’abandon du peuple aux idées rétrogrades ….Des qualités , des faiblesses…un homme complexe …un homme tout simplement trop lumineux pour son  temps, pour son pays d’origine (et aussi pour celui d’adoption), pour son entourage, pour les religions.Mal-aimé ? non. Mal compris (le seul lieu d’écoute et de recherche convenant à son exigence scientifique a été l’Institut ismaélien de Londres à partir de 1997) . En Algérie. En France (bien que fait Commandeur de la Légion d’honneur, en septembre 2004) .Mais , le philosophe humaniste a lutté (donc espéré) jusqu’au bout,  avec de brefs moments de lassitude et de découragement contre le « système d’ignorance institutionnalisée », le poids du triptyque  « vérité-sacré-violence », « le bricolage idéologique », « l’islam refuge-tremplin-repaire », le « manque chronique d’analyse historico-scientifique vis-à vis de la religion » …. dans nos pays

L’Auteure :Née en 1963 à Paris, c’est la fille (du premier lit) du grand philosophe. Après un parcours marketing ,elle travaille dans la joaillerie. Elle a commencé à écrire ce livre , juste après la disparition de son père en 2010.Trois ans de recherche, car elle  ne fit vraiment connaissance avec son géniteur qu’aux derniers temps de la vie de ce dernier. Une œuvre difficile car Arkoun avait « cloisonné sa vie en de multiples compartiments étanches ». Heureusement, il avait de nombreux amis et admirateurs fidèles , en France et en Algérie. Elle est même venue en Algérie (et à Taourirt-Mimoun , le pays et la famille  jamais oubliés , toujours remémorés) , avec sa mère,Michèle Arkoun (la première épouse) ,  en juin 2011.

Avis : Un livre d’amour filial et de regrets.Présentation très originale, la description et le commentaire entrecoupés de plusieurs lettres adressées par M. Arkoun au Père Maurice Borrmans , sorte de parrain de substitution, de 1954 à 2010.Style très vivant. Presque un grand reportage. Pour mieux connaître un (vrai) génie mal-aimé par son pays d’origine. Pour mieux comprendre son talent et ses idées.Pour mieux « culpabiliser » , en Algérie, tous ceux qui n’ont pas été à sa hauteur. Il est vrai que son ego (-centrisme), pour ne pas dire son égoïsme,  n’a pas  facilité  les choses. Le génie fait ce qu’il peut. A nous de le comprendre !

Citations : « Si notre vie est soumise aux circonstances extérieures, notre mort nous appartient. Savoir comment d’autres ont entrepris ce dernier voyage est le seul secours dont nous disposons à l’instant où nous devons nous-même le commencer » (p 38), «  La liberté intellectuelle offre une certaine forme de liberté personnelle, et cette liberté (le ) grise, donne un sens à (sa) vie » (p 60), « La mort  a ce curieux effet de parer le pire des salopards de toutes les qualités » (p 96), «  Le pays (la France) des droits de l’homme est gêné depuis cinquante ans par tout ce qui vient de son ancienne colonie (l’Algérie). La culpabilité empoisonne tout, et l’histoire baillonnée n’a pu faire son travail de reconstruction » (p 119) , « L’amour est un trophée qui mérite récompense , et la mort se monnaye, pour les héritiers, de bien étrange façon. Ceux qui se sentaient le plus aimés se considèrent comme les dépositaires exclusifs de l’héritage matériel et immatériel, mais ceux qui ne l’ont pas été assez se sentent crédités d’une dette d’amour, qui se convertirait en dédommagement sur ce même héritage «  (p 131), « Le printemps ne dure pas ;celui de femmes kabyles non plus, qui se marient à peine sortis de l’enfance » (p 139 ), « On n’offre pas que des idées abstraites à une femme. L’amour , lui, se nourrit d’attentions concrètes, de marques, de preuves, d’or et de diamant» (p 306), « La pensée islamique actuelle reste hiératique, redondante et fermée aux apports non islamiques ; son emprise et ses succès sont dus à l’utilisation idéologique de la religion, bien plus qu’à l’approfondissement des valeurs spirituelles de la religion » (p 324. Extrait d’une intervention  de Mohamed Arkoun ), « Choisir, c’est sacrifier et nier une partie de soi-même » (p 348) , « L’Algérie est un joyau brut, un pays oublié depuis 1962, enfermé en lui-même, cadenassé par un pouvoir jaloux de son autorité, et craignant toute influence extérieure » (p 349)