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Presse Algérie -Dérégulation - Driss Chérif (Extraits)

Date de création: 12-05-2020 18:23
Dernière mise à jour: 12-05-2020 18:23
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COMMUNICATION- ETUDES ET ANALYSES- PRESSE ALGERIENNE/DEREGULATION- DRISS CHERIF (EXTRAITS.Texte complet fourni sur demande. A ahdjab@gmailcom)

La presse algérienne : une dérégulation sous contraintes

Les nouvelles formes de contrôle ou la « main invisible » de l’État

© par Cherif Dris, from  https://www.cairn.info/revue-questions-de-communication 2017/2 (n° 32), pages 261 à 286 (Mis en ligne sur Cairn.info le 16/05/2018)

 

1Questionner la place, le statut, le devenir de la presse papier et de la presse électronique en Algérie est une tâche difficile parce que ce système médiatique national est en perpétuelle mutation (Dris, 2014) [1][1]Ce texte est en partie issu du workshop « Les économies de la…. Sa spécificité est l’émergence relativement tardive, par comparaison avec ses voisins de chaînes de télévision privées à partir de l’année 2011, qui ont accentué les contraintes économiques pesant sur la presse papier. En effet, ces nouvelles chaînes prennent de plus en plus de poids, d’une part, en tant que fournisseurs et diffuseurs de contenus informationnels et, d’autre part, parce qu’elles occupent une part croissante du marché des annonceurs.

2Si l’existence de la presse papier en Algérie est antérieure à celle de la presse électronique, celle-ci fait également face depuis plusieurs décennies à des contraintes multiformes : baisse de tirages, baisse de recettes publicitaires et persistance des pressions politiques diffuses. L’émergence d’une presse électronique n’a fait qu’aggraver sa situation. Au fil des années 2000 qui ont été celles du développement de l’internet en Algérie, la numérisation a gagné une fraction très importante de la presse papier et des journaux en ligne ont commencé à voir le jour, représentant « l’une des sources principales d’information et fournissent des espaces d’expression et de discussion politiques de prédilection » (Merah, 2016 : 164). Une dizaine de journaux électroniques, des pure players – à l’instar de TSA, d’Algérie patriotique, d’Algérie 1, d’Impact 24, de Sabqpresse ou encore de Maghreb Emergent –, occupent désormais une position importante dans la production de l’information généraliste.

3Cependant, imputer à la presse électronique les mésaventures de la presse papier serait réducteur, tant il est vrai que, d’une part, une grande partie des quotidiens électroniques algériens sont pour l’instant le prolongement des supports papiers et que, d’autre part, les deux supports subissent les mêmes contraintes.

Démarche analytique et positionnement de recherche

4Des travaux ont certes été réalisés sur la presse papier en Algérie (Gafaïti, 1999 ; Brahimi, 1989 ; Mostefaoui, 2013 ; Dris, 2012 et 2014 ; Djaafer, 2009), mais il en existe très peu sur la presse électronique (Kraemer, 2003 ; Ardjoun, 2015, Merah, 2016 ; Taiebi-Moussaoui, 2016) contrairement à la France où ce domaine est en pleine expansion, notamment dans les sciences de l’information et de la communication [2][2]Pour des études sur la presse électronique en France, voir par…. De surcroît, les approches adoptées tendent à se focaliser essentiellement sur l’impact des Nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) sur les entreprises de presse (Ardjoun, 2015), sur la pratique journalistique et non sur l’asymétrie des trajectoires des deux modèles. Dans d’autres recherches, les auteurs se sont souvent contentés de dresser un panorama de cette presse électronique (Giacobino, 2015), sans mettre l’accent sur l’environnement multiforme au sein duquel ces deux types de supports évoluent et tentent de s’adapter.

5Notre démarche de travail s’inspire de l’approche systémique proposée par Daniel C. Hallin et Paolo Mancini (2004 : 21-22), parce que non seulement celle-ci n’isole pas précisément l’espace médiatique de ses relations avec d’autres univers (notamment politique et économique), mais qu’elle permet également une comparaison avec d’autres espaces nationaux. C’est pourquoi l’analyse s’articulera autour des quatre variables suivantes : le marché de la presse en Algérie, l’alignement de la presse à l’égard du champ politique, le rôle de l’État ainsi que la nature de son intervention dans le champ médiatique et enfin la professionnalisation des journalistes. C’est à partir de ces critères que ces deux auteurs ont dégagé trois modèles médiatiques, qui seraient le reflet de trois réalités socio-historiques et politiques nationales : le modèle « méditerranéen » ou « pluraliste polarisé », le modèle « nord européen » ou « corporatiste démocratique » et enfin le modèle « nord atlantique » ou « libéral ». Chaque modèle disposerait de ses propres caractéristiques (Hallin, Mancini, 2004 : 89-251).

6Si le système médiatique algérien ne peut entrer dans aucun de ces trois modèles – c’est toujours la limite de ces typologies dont sont évidemment conscients les deux auteurs –, mobiliser ces variables pour comprendre cette asymétrie entre les deux formes de presse, et par extension le mode de fonctionnement du système médiatique algérien, est particulièrement utile. Celles-ci doivent être pensées ensemble parce qu’on ne peut pas analyser le marché de la presse en Algérie sans évoquer le rôle central de l’État. De même, l’alignement politique de la presse est lié de fait au degré de professionnalisation des journalistes ou encore au rôle de l’État.

7Cette enquête repose tout d’abord sur la consultation des textes de lois définissant les statuts juridiques de ces deux presses (le code de l’information de 1990 et la loi organique sur l’information de 2012). Nous nous sommes ensuite appuyés sur des données quantitatives (tirages, audiences et marché de la publicité, etc.), fournies par des organismes travaillant sur ces questions. Enfin, nous avons conduit des entretiens avec des acteurs de la presse papier et de la presse numérique.

8L’analyse de ce marché, qu’on pourrait qualifier d’hybride (Dris, 2014), sera déclinée en quatre volets correspondant aux différentes variables proposées par Daniel C. Hallin et Paolo Mancini : le premier explique les différences entre les logiques économiques à l’œuvre sur les marchés de la presse papier et des supports électroniques ; le deuxième montre les nouvelles formes d’interventionnisme de l’État ; le troisième explique l’existence d’un parallélisme entre les champs journalistique et politique mais qui n’est pas partisan ; le dernier donne à voir le faible degré de professionnalisation des journalistes.

Les transformations des marchés de la presse écrite et de la presse électronique dans un contexte de « libéralisation » politique et économique

Le marché de la presse papier : du monopole d’État à l’« ouverture » au secteur privé

9Le développement de la presse écrite ne peut pas être dissocié du système économique mis en place depuis l’indépendance de l’Algérie en 1962. Avant l’ouverture médiatique de 1990, évoquer l’existence d’un marché de la presse écrite en Algérie aurait été une incongruité. Dans une économie régie selon le modèle socialiste, la presse papier était la propriété de l’État. En sa qualité d’actionnaire unique et à travers ses différentes entreprises publiques, celui-ci contrôlait le processus de fabrication de ce produit culturel tant en amont, avec l’achat de papier et l’impression, qu’en aval, en se chargeant de sa distribution. Les entités commerciales et industrielles d’impression et de diffusion, comme l’Agence nationale d’édition et de publicité (Anep), et les différentes imprimeries garantissaient cette mainmise. Comme l’explique Brahim Brahimi (1989 : 32), le caractère monopolistique de cette presse papier n’était que le reflet d’une orientation socialiste de l’économie, imposant l’étatisation des moyens de production [3][3]L’étatisation des moyens de production de l’information n’est… mais aussi la fonctionnarisation de la presse qui va dépendre du ministère de l’Information [4][4]Lors de la période du parti unique, le ministère chargé des….

10La première propriété de ce marché est donc sa « libéralisation » très récente. En effet, ce n’est qu’avec l’introduction du multipartisme vers la fin des années 1980 et au début des années 1990 que l’étau de l’État sur ce secteur a commencé à se desserrer. S’ensuivra une libéralisation massive du secteur de la presse papier, ouvrant la voie à la propriété privée de journaux. Le code de l’information de 1990 est la première loi d’information pluraliste, promulguée dans un contexte politico-économique très particulier. Elle fait suite à l’adoption par voie référendaire, le 23 février 1989, de la nouvelle constitution instaurant le multipartisme. Ce nouveau dispositif juridique autorise la création d’entreprises privées de presse écrite. C’est ainsi que des dizaines de journaux privés ont vu le jour, encouragés par les facilités accordées par le gouvernement réformateur de Mouloud Hamrouche (septembre 1989-juin 1991). Ce dernier a octroyé aux journalistes affiliés à des organes publics deux ans de salaires pour les inciter à se lancer dans une « nouvelle aventure intellectuelle » [5][5]Entretien avec Omar Belhouchet, directeur de publication du…. L’État algérien qui faisait face à une grave crise économique était contraint d’abandonner le monopole sur les moyens d’information (Cheurfi, 2010 : 212). Toutefois, une question se pose : les journalistes voulaient-ils de cette ouverture ? Omar Belhouchet, directeur de publication du quotidien El Watan, explique que :

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« À l’origine, Abdelhamid Mehri et Mouloud Hamrouche voulaient faire d’El Moudjahid, le porte flambeau d’un FLN rénové. Ce que nous avons refusé. Il n’a jamais été question de quitter El Moudjahid ou de lancer des journaux privés. Moi qui ai baigné dans l’idéologie de gauche, ainsi que d’autres confrères, je ne me voyais pas devenir patron d’un journal privé. Ce qu’on voulait, c’est que le journal devienne un organe de service public qui accompagne les nouvelles transformations politiques, économiques et sociales [6][6]Entretien avec O. Belhouchet, 18/03/2017. ».

12Or, l’opposition entre le courant voulant maintenir l’organe de presse au service du gouvernement et le courant réformateur a fini par se muer en crise au sein du journal El Moudjahid, obligeant Mouloud Hamrouche à aller vers cette solution de coopérative de journalistes [7][7]D’autres journalistes appartenant à d’autres organes étatiques…. Toutefois, dans la logique des réformateurs, la libéralisation du secteur de la presse ne devait en aucun cas être synonyme d’une dérégulation intégrale. En effet, la dissolution du ministère de l’Information avait surtout une portée politique, l’État devant intervenir en tant que régulateur. Ce nouveau dispositif juridique a contribué à faire émerger des dizaines de journaux créés sous forme de coopératives de journalistes et cette tendance s’est poursuivie en dépit du climat d’instabilité ayant prévalu tout au long de la décennie 1990.

13En 2012, l’arsenal juridique s’est renforcé avec la promulgation de la loi organique sur l’information, qui garantit une relative sécurité juridique aux entreprises de presse papier privées. L’accès à l’information est garanti par l’article 83 de ladite loi : « Toutes les instances, les administrations et les institutions sont tenues de fournir au journaliste toutes les informations et les données qu’il demande de manière à garantir au citoyen le droit à l’information dans le cadre de la présente loi organique et de la législation en vigueur [8][8]Loi organique no 12-05 du 18 safar 1433 correspondant au 12… ». De plus, le délit de presse a été dépénalisé, alors que le code de 1990 portait l’appellation de code pénal bis. Une évolution qui sera entérinée d’ailleurs par la nouvelle constitution de février 2016. Enfin, il permet aux journaux papiers de se prévaloir d’une existence légale pour avoir l’accès au marché de la publicité et aux aides de l’État.

14De ce fait, les entreprises de presse papier se scindent désormais en deux catégories : les entreprises publiques dont le capital est détenu exclusivement par l’État (El MoudjahidEchaabEl Massa et Horizon notamment) et les entreprises privées. Ces dernières sont la propriété des journalistes ou de coopératives (El Watan et El Khabar, par exemple) ou encore d’entrepreneurs privés : la Société algérienne d’édition et de communication (SAEC), propriété de l’homme d’affaires Issad Rebrab, est éditrice du quotidien Liberté ; le groupe Médias Temps Nouveaux de l’homme d’affaires Ali Hadad est éditeur des quotidiens Le Temps (en français) et El Waqt (en arabe) ainsi que des chaînes de télévision Dzair News et Dzair TV.

Un marché très développé, mais fortement touché par la baisse du lectorat

15La deuxième caractéristique de ce marché est que, si son importance en volume (nombre de titres et diffusion) reste très élevée, la baisse des tirages tend à réduire progressivement son périmètre. Vingt-sept ans après la promulgation du premier code de l’information pluraliste, le marché de la presse papier se compose en effet en 2015 de 321 titres, 149 quotidiens dont 124 à vocation généraliste (86 en langue arabe et 63 en langue française), avec un tirage avoisinant les 2,36 millions d’exemplaires par jour (1,52 millions pour les journaux en langue arabe et 0,84 pour les journaux en langue française), soit 62 exemplaires pour 1 000 habitants. Le nombre d’hebdomadaires s’élève à 33 (dont 24 à vocation généraliste), 26 en arabe et 7 en français pour un tirage moyen de 800 713 exemplaires. Ce chiffre est très élevé comparativement à celui des bimensuels (3 en français et 1 en arabe), pour un tirage moyen de 12 000 exemplaires, et des mensuels (64 en français et 9 et en arabe pour un tirage moyen de 227 000 exemplaires) [9][9]Ministère de la Communication, Les Cahiers de la….

16Pour autant, ces données générales occultent la baisse considérable des tirages qui n’est bien évidemment pas spécifique à l’Algérie. Cette tendance, qui s’inscrit dans la longue durée, s’est cependant intensifiée depuis quelques années. Ainsi le quotidien en français El Watan enregistre-t-il une baisse sensible de son tirage : alors que celui-ci s’élevait à 109 843 exemplaires en 2014, il était à 85 000 exemplaires en 2016 [10][10]Les tirages du quotidien El Watan nous ont été communiqués par…. Les journaux arabophones suivent une chute similaire, notamment ceux qui ont l’habitude de tirer à plus de 300 000 exemplaires par jour comme El KhabarEnnahar et Echourouk. En 2014, la diffusion de ce dernier quotidien a décliné de 17,83 %, (350 551 exemplaires contre 426 603 en 2013). De même, le tirage Ennahar atteint 231 855 en 2014 contre 286 557 l’année précédente (-19,09 %) [11][11]Zahra Rahmouni, « Tirage : les chiffres de la presse écrite…. La presse marocaine est dans la même configuration puisque, à titre d’illustration, la diffusion payée du quotidien Al Massae, un des journaux les plus lus au Maroc, est passé de 113 101 exemplaires en 2010 à un peu plus de 47 453 en 2015, soit une perte de presque 60 % du lectorat. De même, la diffusion d’Assabah a diminué de moitié entre 2010 et 2016[12][12]Au sujet de la baisse des tirages au Maroc, voir l’article….

17Si la désaffection des jeunes pour le support papier se confirme également en Algérie, tout comme le poids croissant de certaines plateformes (Google News, Yahoo actualités ou Orange News) comme premiers pourvoyeurs d’informations généralistes ou spécialisées (Ouakrat, 2013 : 164), il apparaît cependant difficile d’établir avec certitude l’existence d’une désaffection irrémédiable vis-à-vis des journaux papier. Comme l’indique le graphique 1, les lecteurs des versions papier (en bleu) sont encore très majoritaires (68,3 %). Dans le détail, ces lecteurs privilégient les dix grands quotidiens papiers (graphique 2). Comme au Maroc, les journaux arabophones arrivent en pole position, ce qui est un effet des politiques d’arabisation de l’enseignement (des sciences sociales notamment) au début des années 1980 et son accélération dans les années 1990.

Un développement du marché publicitaire au profit des nouvelles chaînes privées de télévision

18Le marché de la presse papier présente une troisième caractéristique importante, qui est liée à la première. La libéralisation économique et politique a certes considérablement élargi le marché des annonceurs, même si celui-ci est dominé par quelques grands groupes, mais elle profite depuis 2011 davantage aux nouveaux médias audiovisuels privés qu’à la presse papier. C’est la principale spécificité du cas algérien dans la mesure où la presse papier subit en même temps le développement de chaînes de télévision privées et des supports numériques. En effet, la libéralisation économique, qui s’est accélérée au début des années 2000, a entraîné un décloisonnement de ce marché où les firmes privées nationales et internationales disputent désormais aux entreprises et institutions publiques leur monopole comme seule ressource publicitaire. Ainsi 20 % du marché publicitaire est-il détenu par la régie publicitaire étatique l’Agence nationale d’ édition et de  publicité (Anep) qui ne gère que la publicité institutionnelle