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Hirak- Mohamed Benchicou

Date de création: 26-01-2020 18:52
Dernière mise à jour: 26-01-2020 18:52
Lu: 56 fois


VIE POLITIQUE- OPINIONS ET POINT DE VUE- HIRAK/ MOHAMED BENCHICOU

 

©Mohamed Benchicou, fb, 20 janvier 2020

I.LE HIRAK N’EST PAS UNE PARTIE DE BELOTE

Les journalistes sportifs appellent ça le débrief. Un bavardage
inutile qui consiste à prolonger le match qui vient de se terminer. On sollicite, pour cela, les experts, on évalue les causes de la défaite des uns et la victoire des autres, on compte le nombre de buts marqués et ceux encaissés, le nombre de tirs, de corners...L’exercice se prête fort bien au football. Mais pas du tout au hirak. On ne « debrief » pas le hirak. Le hirak n’est pas un match de football, ni une épreuve d’examen. Il n’a pas une limite dans le temps. Il n’a pas à réussir ou échouer. Il est le legs d’honneur que chaque génération laisse à la suivante. Quand a-t-il commencé ? Nul ne sait. Peut-être un matin de l’année 1901, dans la bourgade de Marguerite, du côté de Miliana, aux pieds du Zaccar, quand la montagne rouge avalait les hommes et qu’une jacquerie de paysans révoltés avait fait trembler le pouvoir colonial. Il pourrait avoir débuté un soir de famine, l’an 1863, sur la terre arrachée par le feu et le sang, ou, allez savoir, un jour de 1922, quand un jeune provincial de Tlemcen rencontra à Paris une vendeuse en parfumerie, fille d’un anarcho-syndicaliste et que de leur union naquit lEtoile Nord Africaine, qui deviendra PPA, Mtld puis FLN…Le hirak est, à la foi, aussi vieux que la première branche du premier arbre et aussi jeune que l’enfant à naître. Le hirak n’est pas le combat d’un soir, d’un mois ou d’une année. Le hirak n'est pas limité dans le temps. Il épouse le temps. Il est le temps. Nul arbitre ne peut siffler la fin du hirak ou rappeler le temps de jeu qu’il reste à jouer. Le hirak n'est pas qu’un combat, c'est surtout une façon d’exister. un mode de vie. On ignorera toujours quand il doit se terminer. Parce qu’il ne finira jamais. Il a ses espérances infinies, ses utopies éternelles , ses finalités, ses délires, une profondeur historiques, c'est-à-dire tous les condiments d'un phénomène appelé à survivre aux hommes, à les entraîner dans l'éternité parce que c'est cela, le combat, le processus révolutionnaire comme disent les théoriciens de la lutte des classes, c'est cela : s'inscrire dans l'éternité. On ne se soulève pas en février pour triompher en septembre. Se désoler que le Hirak n’ait pas débouché sur une « nouvelle république » en moins d’un an, c’est lui imposer une date de naissance, une date de péremption et faire de lui une affaire divine. On y reviendra.

II. LE SECRET DU HIRAK

Commençons par une nota bene : l'article " Le Hirak n'est pas une partie de belote" ne s'inscrivait nullement dans une polémique avec Kamel Daoud. La polémique est un art délicat qu’il faut savoir laisser à quelques vieux briscards encore capables de se souvenir de l’anniversaire d’une dame mais pas de son âge. Il en subsiste encore quelques-uns, des miraculés qui ont survécu à l’usure de l’âge, aux attentats contre la langue, aux leçons de journalisme du pouvoir et à Naïma Salhi. Tout ça pour dire que l’écrit " Le Hirak n'est pas une partie de belote" n’est pas un écrit velléitaire à l’endroit de Kamel Daoud, mais une réponse à ce qui m’a paru être un enterrement trop hâtif du la révolte du peuple algérien. Étions nous censé obtenir en quelques mois ce que le peuple français a mis deux siècles pour l’arracher ? Bien sûr que l’Algérien aurait aimé jouir, aujourd’hui et maintenant, de tous ces droits qui nourrissent l’imagination de nos jeunes et les poussent à traverser la mer sur un radeau, bien sûr qu’il serait enchanté de disposer de la justice sociale, de l’égalité devant la loi, d’une justice indépendante, au partage équitable de la prospérité, au statut de la femme, à l’accès juste aux soins de qualité, à l’instruction, à la liberté de s’exprimer, y compris celui de manifester…Mais cette France-là n’a pu voir le jour qu’au prix d’une lutte patiente et obstinée de deux siècles contre les archaïsmes, les positions établies, la domination du clergé, la manipulation de la religion, les citadelles de la bourgeoisie, l’iniquité sociale …Deux siècles ! La révolution, le hirak français si on peut s’exprimer ainsi a, en effet, commencé en 1789, [« Une révolte ? », « Non sir, c’est une révolution ! »], la première marche des femmes sur Versailles a eu lieu en octobre 1789, mais il a fallu attendre le milieu du 20è siècle pour que le droit de vote soit accordé au femmes ! Tout le monde sait que la laïcité a été proclamée en France en 1905, quand fut arrêtée la décision de séparer l’Eglise de l’État, mais sait-on que la lutte contre l’hégémonie du clergé a duré 116 ans, la nationalisation des biens du clergé catholique remontant à octobre 1789 et la suppression des ordres monastiques et religieux à mars 1790. En 2020, les gilets jaunes réclament toujours l’égalité des droits pour les Français alors que la première Déclaration des droits de l'homme et du citoyen date du 26 août 1790. France insoumise, le parti de Mélenchon, exige aujourd’hui encore fin d’une France à deux vitesses bien que la suppression de la noblesse et l’abolition des privilèges et du système féodal, ont eu lieu en 1790 !
La dernière fois que nous nous sommes rencontrés, Kamel, c’était au milieu d’une manifestation du hirak. C’était l’été 2019. Des jeunes gens étaient venus nous saluer. Ils étaient gais et déterminés au milieu de tant d’Algériens et d’Algériennes revigorés. Le pouvoir les voulait dans l’inertie ; eux ont fait le choix d’être dans le mouvement ! Agir, se parler, bâtir, être de son temps… Ces jeunes, ils ont continué à venir aux rassemblements chaque semaine comme des centaines de milliers d’Algériens qui, dans leur pays, sont traqués, emprisonnés, harcelés…Pourquoi ? J’ai eu la réponse d’un Afghan, dans un documentaire sur une chaîne de télévision : « Nous faisons le même voyage, de père en fils, depuis des siècles, à la recherche d’une lumière improbable, mais c’est l’idée de la lumière qui nous est indispensable. Sans elle, les hommes vivraient avec l’inéluctabilité du désespoir. Alors, nous tous, nous sommes comme les oiseaux de Farid al-Din Attar, un de nos grands poètes mystiques, nous sommes partis un jour à la recherche du Simorg, l’oiseau mythique, l’oiseau fabulé, si beau que nul ne peut le regarder. Pour voir le Simorg, nous traversons le temps avec des élans fous, mais aussi avec des reculs épouvantés, dans les paysages redoutables et intimes de l’humanité. Nous savons que nombre d’entre nous disparaîtront, comme les oiseaux de Farid al-Din Attar, submergés par les océans, anéantis par la soif et le soleil ou dévorés par les bêtes sauvages, certains s’entre-tuant tandis que d’autres abandonneront la route. Nous savons que nous ne survivrons ni à nos rêves ni à nos chimères, mais nous préférons cette défaite millénaire à l’insoutenable indifférence à la lumière. »
Je crois bien que cela, le secret du Hirak : ne plus pouvoir se passer de l’idée de la lumière, une fois qu’on l’a approchée de si près.