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Emir Abdelkader

Date de création: 24-05-2008 14:30
Dernière mise à jour: 22-06-2014 18:47
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HISTOIRE - RESISTANCE - EMIR ABDELKADER

Le 6 septembre 1808 vient au monde Abd el-Kader, à La Guetna, près de
Mascara, dans l'ouest algérien. C'est le troisième fils de Mahieddine
al-Hassani, un maître religieux adepte du soufisme, interprétation
mystique de l'islam. Les deux parents, notons-le, ne sont pas
n'importe qui. Ils s'enorgueillissent de descendre du prophète
Mahomet, d'être ce que l'on appelle des <>.

Enfant précoce et studieux, Abd el-Kader devient dès l'âge de douze
ans <>, c'est-à-dire commentateur autorisé du Coran. Il aspire à
devenir comme son père un maître d'école et poursuit donc ses études à
Oran jusqu'à obtenir le statut de savant, <>.

Quand les Français débarquent en 1830 et chassent les Turcs d'Alger,
beaucoup de chefs locaux prennent les armes, révulsés par cette
incursion chrétienne en terre d'islam. Parmi eux Mahieddine, le père
de notre héros. Il proclame le <>, autrement dit la guerre
sainte, et convoque en 1832 à La Guetna les chefs de sa région. Par
ses talents d'orateur, son énergie et son charisme, son fils affirme
d'emblée son autorité. Il est élu <<émir>>, c'est-à-dire chef des
armées, sultan et Commandeur des Croyants !

Très vite, il soumet sa région, l'ouest de l'Algérie, à l'exception
des villes d'Oran et Tlemcen, ottomanes, et des villes côtières de
Mostaganem, Bougie et Mazagran, aux mains des Français.

Le 26 février 1834, le général Desmichels signe un traité par lequel
il reconnaît l'autorité de l'émir sur la région d'Oran. À ce
moment-là, le gouvernement français n'a en effet aucune envie de
s'aventurer dans l'arrière-pays ni de soumettre celui-ci.
Louis-Philippe 1er se contente d'instituer le 22 juillet 1834 un
gouvernement général pour les < l'Afrique>>, sans plus de précision. Les Français, qui comptent sur Abd
el-Kader pour pacifier l'arrière-pays, l'aident à constituer son armée
: 2.000 cavaliers, 8.000 fantassins avec fusils modernes à baïonnette,
250 artilleurs...

Mais le général Desmichels, dont la politique est contestée à Paris,
est remplacé par le général Trézel, moins conciliant. Le 28 juin 1835,
une armée française s'étant aventurée loin de ses bases, elle est
proprement décimée par les troupes de l'émir dans les marais de La
Macta. Le général Thomas Bugeaud débarque alors en renfort avec trois
régiments. Simplement soucieux de sécuriser les implantations
côtières, il lui inflige une sévère défaite sur les bords de l'oued
Sikkak, le 6 juillet 1836. Abd el-Kader se résout à signer avec son
adversaire le traité de la Tafna, le 30 mai 1837. Le général Bugeaud,
considérant son travail achevé, regagne la France en déplorant une
< débarrassée>>.

Abd el-Kader profite du répit accordé par le traité pour consolider
son État. Il établit sa capitale à Taqdemt. Il instaure sa propre
administration et lève un impôt. Le 12 janvier 1839, il s'empare d'Aïn
Mahdi, siège d'une puissante confrérie hostile. Il fait égorger aussi
une bonne partie des membres de la tribu des Ben Zetoun, fidèle aux
Français. Bientôt les deux tiers de l'Algérie lui obéissent. Il
n'attend plus que l'occasion de reprendre la guerre contre les
Français.

Le 28 octobre 1839, le duc d'Orléans, fils du roi Louis-Philippe,
s'engage dans le défilé des <> afin d'établir une liaison
entre Alger et Constantine. Abd el-Kader dénonce cette intrusion sur
son territoire et en prend prétexte pour annoncer le 18 novembre 1839
la reprise de la guerre au général Bugeaud, de retour en Algérie. Sans
attendre, ses troupes ravagent la plaine de la Mitidja, autour
d'Alger, où déjà commencent à s'installer des colons français.
L'alarme est rude pour les Français qui ripostent avec énergie.

Une partie de la population algérienne, éprouvée par la répression
mais aussi par la sécheresse et le choléra, renonce à la résistance.
L'émir Abd el-Kader tient bon face aux épreuves. Il réprime les
séditions et massacre comme il convient les tribus qui le lâchent.
Soucieux d'éviter un combat frontal avec les Français, il harcèle
ceux-ci et les surprend en misant sur la mobilité. Parcourant le pays
à marches forcées, il n'est jamais là où on le croit. Pour le
ravitaillement de ses hommes et de ses chevaux, l'émir s'assure
partout des réserves, des silos et des greniers bien remplis.

La guerre devient totale. Le gouvernement français convient avec les
militaires qu'il n'y a plus d'autre alternative que de soumettre toute
l'Algérie ou de la quitter. Le général Bugeaud devient gouverneur
général de l'Algérie le 22 février 1841 avec les pleins pouvoirs et
une armée de 100.000 hommes. Confronté à ce qu'il appelle une < musulmane>>, il va appliquer la même tactique que les Républicains dans
l'ouest de la France une génération plus tôt : la terre brûlée ! Il
renonce à poursuivre Abd el-Kader mais affame méthodiquement ses
troupes en détruisant les villages insoumis, en brûlant les récoltes,
les silos et les greniers et en regroupant femmes et enfants.

Dès l'automne 1841, les principales villes du pays sont aux mains des
Français, y compris Taqdemt, capitale de l'émir. Bugeaud occupe aussi
la frontière du Maroc afin de couper Abd el-Kader de ses bases
arrières. L'émir se déplace avec ses soldats mais aussi avec de
nombreux collaborateurs, avec des artisans et des serviteurs
indispensables à l'exercice de son autorité, avec les familles des uns
et des autres. Tout ce beau monde constitue la <>, un immense
camp de toile itinérant, qui s'étire sur plusieurs kilomètres.

Le 16 mai 1843, profitant de ce qu'Abd el-Kader patrouille à quelque
distance avec ses hommes, le duc d'Aumale, fils du roi Louis-Philippe,
surgit au coeur de la smala désarmée et s'en empare. Le butin est
énorme, incluant les manuscrits de l'émir. La mère et la femme de ce
dernier manquent d'être elles-mêmes capturées... Ce coup d'éclat, bien
que sans valeur stratégique, a un énorme retentissement en France.
Harcelé, l'émir se réfugie au Maroc avec son dernier carré de fidèles
mais le sultan marocain est bientôt contraint par les Français de lui
retirer son soutien.

Le guerrier se fait prophète
Abd el-Kader, épuisé et isolé, se rend le 23 décembre 1847 aux
généraux de Lamoricière et Cavaignac. À moins de 40 ans, ce pourrait
être pour lui l'échec d'une vie. Mais il va très vite se ressaisir et,
maître de son destin, va engager le <>, autrement dit la
guerre sainte, non contre les infidèles mais contre ses propres
passions ! En un tiers de siècle, dans l'exil, il va ainsi devenir une
autorité morale et spirituelle internationale, un pont entre
l'Occident et l'Orient, l'apôtre inlassable d'un islam d'ouverture
(tout le contraire d'un Ben Laden !).

L'émir est interné au château d'Amboise, sur les bords de la Loire,
avec sa suite d'une centaine de personnes, en violation de la promesse
du gouvernement de l'exiler en terre arabe.

Néanmoins, c'est pendant cette longue réclusion que va se forger
l'image du noble ennemi de la France. L'émir a le soutien d'un parti
<> (selon le mot de son biographe Bruno Étienne) informel,
composé de personnalités très diverses, y compris des officiers qui
l'ont combattu. Lui-même plaide sa cause par la plume (en arabe) :
écrits mystiques, souvenirs, réflexions sur le progrès et les
relations entre l'Orient et l'Occident.

La IIe République, contre toute attente, se montre sourde aux appels
de l'émir. Tout change avec le coup d'État qui porte au pouvoir en
1851 Louis-Napoléon Bonaparte. Le 16 octobre 1852, le futur Napoléon
III rend visite au reclus, à Amboise, et lui annonce son prochain
départ pour l'Orient.

Le 7 janvier 1853, Abd el-Kader débarque donc à Constantinople. Doté
d'une confortable pension du gouvernement français, il s'installe à
Brousse (Bursa), une ville voisine, puis, deux ans plus tard, à Damas.
Au milieu d'une petite colonie de quelques milliers d'exilés
algériens, l'émir va dès lors se consacrer à l'étude et à
l'enseignement. Sa popularité ne faiblira pas, y compris en France, et
il continuera jusqu'à sa mort, le 26 mai 1883, de recevoir de nombreux
visiteurs.

En 1860, un drame va le ramener sur le devant de la scène... Sous un
prétexte quelconque, Druzes et chrétiens maronites du Mont Liban en
viennent à des heurts violents et meurtriers. L'incendie se propage à
Damas où des émeutiers arabes s'en prennent aux importantes minorités
chrétiennes et juives de la ville.

Abd el-Kader réagit sans attendre. Le vieux chef monte sur son cheval
et parcourt la ville à la tête de sa petite troupe de <>.
Partout, il s'interpose entre les émeutiers et leurs victimes. Il
morigène les premiers et offre aux seconds un asile dans sa maison.
Son action ravive sa popularité en France et lui vaudra de Napoléon
III la grand-croix de la Légion d'Honneur.
Après cela, l'émir accomplit un deuxième pèlerinage à La Mecque. À son
retour, en 1864, de passage au Caire, il s'initie à la loge maçonnique
<>. Il témoigne ce faisant d'une aspiration au
rapprochement entre tous les hommes, dans la tolérance et la
fraternité, dont seraient bien avisés de s'inspirer ceux qui,
aujourd'hui, en Algérie et dans le reste du monde musulman,
revendiquent son héritage.

Épilogue

La chute de Napoléon III, en France, et l'avènement de la IIIe
République (1870) déçoivent profondément l'émir qui se détourne dès
lors des luttes politiques pour ne plus se consacrer qu'à des oeuvres
pieuses jusqu'à sa mort le 26 mai 1883. En Algérie, c'en est fini du
rêve de Napoléon III d'un <> dans lequel les musulmans
auraient tenu leur place aux côtés des colons. Les voilà ravalés au
statut d'indigène.

Aujourd'hui, la statue équestre d'Abd el-Kader a remplacé celle de
Bugeaud au centre d'Alger. Le 6 juillet 1966, les cendres de l'émir
ont quitté Damas pour rejoindre en grande pompe le cimetière
d'El-Alia, à Alger