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Mouloud Hamrouche- Contribution El Watan (et El Khabar) mercredi 4 septembre 2019

Date de création: 05-09-2019 17:09
Dernière mise à jour: 05-09-2019 17:09
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VIE POLITIQUE- OPINIONS ET POINTS DE VUE - MOULOUD HAMROUCHE- CONTRIBUTION EL WATAN (ET EL KHABAR),MERCREDI 4 SEPTEMBRE 2019

 

Tout succès a un prix, tout échec a des coûts, une non-décision est un désastre, toute résignation est un suicide. Des éclairages sont nécessaires pour tout questionnement, débat ou décision. Ils servent parfois de déclencheurs d’alerte. Beaucoup d’écrits et d’analyses présentent le hirak comme une crise ou la crise. Alors que le mouvement du 22 Février est venu mettre un terme à l’expansion des difficultés, des impasses et des menaces engendrées, accumulées et non résolues par le système. Par cette mobilisation inattendue, les Algériens ont refusé que leur pays chute ou cède au chaos.

Non. Le peuple n’a pas créé de nouvelles difficultés, ni de nouvelle déstabilisation, ni de nouveau dysfonctionnement, y compris sur le plan économique et social. Il n’a créé ni perturbation ni violence supplémentaire au pouvoir ou à l’armée. «Silmiya» et «Djeïch chaâb khawa khawa» sont des mots d’ordre francs et puissants. Le choix de «Silmiya» est une opposition aux turbulences et difficultés qu’éprouvait notre système de pouvoir et de sécurité des années durant.                     

Le mouvement du peuple est un sursaut de survie et une action préventive contre une possible déstabilisation généralisée et internationalisée. Les Algériens, par l’ampleur de leur mobilisation et le caractère national, unitaire, pacifique et durable de leur hirak ont, en plus, haussé le prestige de l’Algérie, nourri la fierté nationale et rendu à l’image de l’armée son éclat malgré l’affligeant fait de voir une kyrielle d’anciens hauts responsables en prison, ce qui dénote l’ampleur d’un désastre national.

Autre mérite du hirak, c’est d’avoir révélé tant de désordres et de malversations dont la presse et les médias abreuvent l’opinion impliquant des plus hauts responsables et fonctionnaires de différentes institutions, Premiers ministre, généraux-majors, ministres et autres hauts cadres et agents de l’Etat, banquiers et entrepreneurs. Sont-ils victimes ou bourreaux, ou de simples serviteurs zélés d’un système qui interdit toute gouvernance institutionnelle, toute surveillance politique et toute administration légale ? Des tenants du pouvoir n’ont-ils pas phagocyté et détourné des services de sécurité de l’Etat pour les mettre au service des personnes et de leurs desseins inavoués ?

Des hommes et des gardiens du système pataugent dans leurs propres incohérences, turpitudes et crises. Ils tentent d’imputer toutes leurs dérives et les coûts de leurs défaillances au hirak. C’est pourquoi, plus de six mois après, le peuple et l’armée sont toujours seuls. C’est dramatique, mais nullement une surprise.

Depuis le 22 février, le peuple demande pacifiquement de mettre un terme à ces séries d’agissements, d’indisciplines constitutionnelles, de dérives, de blocages et de dysfonctionnements institutionnel et légal. Le changement du système est la solution et non le problème.

Le peuple réclame le changement du système par voie pacifique en toute lucidité et en toute civilité, sous le vocable «Itnahaw ga3». Pour cela, un démantèlement ou une déconnection des nuisibles castes d’allégeance et de coercition/corruption est indispensable. Il y va de la cohésion de l’armée et de tout pouvoir national légal.

Le refus d’adaptation et de transformation sur de longues périodes avait fini par rendre impossible un simple changement d’hommes et de pratiques. Ce sera plus dur pour un changement du système mais réalisable de façon concertée, ordonnée et déterminée, malgré l’hostilité ou l’impuissance qui caractérisent nos élites politiques. Ce sont des caractéristiques qui marquent des élites des pays qui stagnent, régressent ou n’arrivent pas à émerger par le développement !

Dès lors, il ne serait pas simple d’engager, par une voie consensuelle ordinaire, des processus d’un changement ordonné que le hirak et l’armée ont revendiqué et mentionné par la demande de la mise en œuvre des articles 102, 7 et 8.

En réalité, le pays a cruellement besoin non pas d’un simple consentement ou un changement d’hommes, mais d’un vrai modèle institutionnel politique et étatique. Car sa survie, celle de son armée et de son gouvernement en dépendent. Le nombre de lacunes à combler, de blocages à déverrouiller et d’impasses à briser ainsi que la mise en place d’un ordre politique composé de partis de gouvernement, capables de faire émerger des élites, des compétences, des adhésions et des soutiens redonnent une forte exigence à cette question. D’autant que l’immensité des tâches et la nature des dégradations ainsi que des attentes politiques et des besoins sociaux rendent toute approche naïve ou parcellaire, toute précipitation ou rafistolage plus problématique, et plus coûteux que les vingt-cinq dernières années de blocage et de statu quo.

Des élites timorées et incrustées dans des réseaux d’allégeance et de coercition/corruption continuent, malgré ce désastre, à vouloir garder le droit d’autogérer le pouvoir, de préserver leurs statuts et positions tout en maintenant leur divorce avec le peuple et leur désincarnation sociale et identitaire. Ces réseaux veulent continuer à fixer la posture de l’armée et sa feuille de route. Ces tenants, leurs médias et leurs relais sont toujours en action de régénérescence ou de renforcement. Ils refusent tout bonnement un fonctionnement institutionnel de l’Etat et des pouvoirs. Car ils redoutent qu’un simple contrôle de légalité fasse fondre leurs armes : le mensonge, le chantage ou la menace. Ce sont des armes par lesquelles l’Algérie a été stoppée dans son élan et soumise à une régression générale terrible.

Ce sont aussi toutes ces raisons qui font que l’armée ne veut plus, ne peut plus servir de base sociale et politique ni de régulateur ou protecteur de tel pouvoir et de tel gouvernement. Une façade qui a remis en cause la souveraineté des électeurs et mis en danger la cohésion et la sécurité de l’armée. Une persistance dans cette pratique serait une menace mortelle pour l’Algérie, son Etat et son armée. Le commandement de l’ANP l’avait bien apprécié et avait affiché une position en harmonie avec celle du hirak en exigeant l’activation de l’article 102 en liaison avec les articles 7 et 8. Donc, demander aujourd’hui l’organisation au plus vite des élections apparaît comme une logique froide de raison.

Mais il reste à savoir et à fixer les conditions, les garanties et l’organisation des vérifications, des contrôles et des voies de recours pour une élection qu’on veut exemplaire et originelle. Toutes ces questions graves et plus décisives les unes que les autres échoient-elles à un processus de dialogue mené par ceux-là mêmes dont le hirak exige le départ ?

Il n’y a pas que la question des conditions d’organisation des élections et ses conséquences. Il y a aussi l’exigence de la séparation de l’Etat, sa pérennité et sa stabilité de la vie d’un Exécutif. Les conditions de la légitimation du gouvernement, de son fonctionnement, de son évaluation et de son remplacement demeurent-elles tributaires des réseaux qui contrôlent aujourd’hui des administrations gouvernementales et locales et qui possèdent de vrais relais clientélistes. Ils manœuvreront pour bloquer la volonté des Algériens ou à défaut la faire dévier.

Le futur Président «élu» disposera de quelles forces légales, de quels appuis politiques et sociaux, de quels mécanismes décisionnels et constitutionnels ? Certes, la Constitution actuelle lui confère tous les pouvoirs, mais sans aucun mécanisme opératoire. Toutes ses décisions dépendront du soutien ou non de ces réseaux.

Il y a également le souci de l’irréversibilité du fonctionnement de la démocratie et d’un gouvernement élu qui relèvent aussi de la pérennité de l’Etat et la permanence de la garantie de sécurité, la garantie de liberté et la garantie du droit. Ainsi que des droits et obligations internationaux que l’Etat doit, en toutes circonstances, défendre les premiers et en assumer les seconds.

Dès les années 1990, l’opinion publique avait appris à ses dépens que ces réseaux fonctionnent comme des structures mafieuses qui achètent et vendent par «chkara» des soutiens jusque dans l’administration et l’appareil de sécurité. Des réseaux qui chahutent les politiques sécuritaires de l’Etat et les choix du gouvernement.

Ce sont ces réseaux, essence du système, qui ont réduit l’activisme de la société et des partis à un niveau infra-politique, et empêché le gouvernement d’être l’organisateur-régulateur de l’économie ou un «arbitre» social. Mais ils en ont fait une puissance nourricière en corruptions et en prébendes de ces seuls réseaux comme condition. C’est pour cela que le gouvernement ne fabrique sur commande que des décisions qui relèvent de traits : politiser/dépolitiser, légitimer/délégitimer, légaliser/délégaliser, coopter/exclure, accréditer/discréditer ou autoriser/interdire. C’est pourquoi le système et tout responsable ne s’accommodent nullement du contrôle légal, de surveillance institutionnelle, fut-elle celle de l’armée, ou de flexibilité et de comptabilité.

Ce système, que certains veulent préserver coûte que coûte, n’a pas assuré l’édification de l’Etat, l’efficience du gouvernement, l’administration du pays et son développement. Mais il a réussi à empêcher le projet Algérie de devenir une réalité et le pays d’être un «tigre» économique. Il a fait échouer toutes les options, tous les choix et tous les projets industriels. Bien pire, il a compromis, ces dernières années, des hauts gradés de l’armée dans des malversations et des complots. Cela relève-t-il aussi d’un devoir national ou d’un patriotisme béat de ceux qui pensent qu’il faut détruire sa racine identitaire pour pouvoir vivre débridé et déresponsabilisé ailleurs. Heureusement que notre diaspora de par le monde – y compris ceux de la troisième génération, ne l’entend pas de cette oreille ! Elle continue à s’intéresser au sort de son pays d’origine. Une nationalité est un choix personnel et responsable, une identité/nationalité d’origine est un droit naturel.

Le système algérien n’est pas un modèle et ne ressemble à aucun autre. C’est un non-système appelé système pour indiquer ses complexes négations. C’est un système liberticide, antipolitique, anti-militance, anti-gouvernance, anti-institutions, anti-organisation et antinational. C’est pour toutes ces raisons qu’il a anéanti l’embryon de l’Etat, fruit de la guerre de la Libération nationale, annihilé la loi et détruit la gouvernance. Pour sa survie, il finira par briser la cohésion de l’ANP. Les hommes et les femmes de l’ANP évalueront mieux que moi le degré de cette menace.

De tous ces faits et méfaits, aucune organisation, association ni aucun parti, n’a aujourd’hui les compétences et les ressources nécessaires pour prétendre constituer une alternative possible et crédible de gouvernement ni apporter un vrai soutien ni organiser ou surveiller une vraie élection ou conduire un processus de changement.

Que le dialogue apporte des réponses pour baliser ce chemin que le peuple demande par tant de résolutions aussi fastidieuses les unes que les autres. Car un dialogue ne peut être une fin en soi ni n’a de vertus par lui-même.

La qualité politique et morale, et la diversité de ceux qui y participent ou y contribuent seront ou ne seront pas en cause. Ce sont la pertinence, la prépondérance et la puissance qui confèrent crédit et faisabilité à leurs conclusions et aboutissements.

Que les partis n’arrivent pas à mesurer la portée stratégique d’un mouvement national massif, unitaire et pacifique que leurs paradigmes ne saisissaient pas. Que des intérêts, des anxiétés, des ambiguïtés et des ambitions continuent à se manifester est banal. Une fois leurs paradigmes réajustés, les partis seront l’ossature indispensable à de futurs gouvernements démocratiques. Que des phases de structuration, de transformation, de mutation et d’adaptation se fassent en concertation, librement et démocratiquement, ce sont des exigences minimales qui doivent leur être garanties. Que le commandement de l’ANP a besoin d’articuler et de sécuriser ses futures interfaces avec le chef de l’Etat élu, les institutions constitutionnelles et le gouvernement est naturel.

Les procès d’intention, querelles, animosités, conflits ou antagonismes d’hier ou de personnes n’ont plus de sens ni d’utilité ni de signification.

Le peuple a parlé et a clamé haut et fort, l’armée a répondu en accompagnant son mouvement. Le peuple par son hirak pacifique, national et unitaire a déjà gagné en créant une situation algérienne nouvelle forte. Il faut établir des passerelles et des confiances entre ces deux corps vitaux de l’Algérie, le peuple et son Armée nationale populaire. Qu’émergent des médiations porteuses de capacités, de vertus et d’honnêtetés pour contribuer et aider à libérer le pays et l’armée des pièges de ce système mortel. Heureusement ou malheureusement, la grosse part de ces tâches et de ces initiatives reviennent au commandement de l’ANP.

Arrêtons de fabriquer des fictions et des promesses mensongères. Arrêtons de parler de faux conflits et de fausses solutions. Cessons de prêter oreille et crédit à des suggestions d’experts, groupes et autres think tanks, même si elles sont utiles et éclairantes parfois, elles ne seront jamais pertinentes et déterminantes.

Il existe des pays qui aident au développement économique, culturel et améliorent parfois la sécurité. Mais il n’y a aucun qui aide à l’édification de l’Etat national, sa consolidation ou sa préservation et à l’ancrage et au renforcement des droits des citoyens par la démocratie et la gouvernance. L’édification de l’Etat national est une affaire du peuple et de sa volonté. Les Etats vivent et survivent par la seule volonté de leurs peuples, leurs armées et leurs élites. Stabilité, sécurité, prospérité sont des fruits de liberté, de démocratie et de responsabilité.

Seul l’Etat national démocratique et social respectueux des valeurs de l’islam défendra les Algériens, leur liberté et leurs droits. Il délégitimera toute tentative d’immixtion ou droit d’ingérence au nom de l’humanitaire, de religion, de minorité ou de population en danger. L’embryon actuel de l’Etat et l’armée ne seront pas en mesure de l’assurer sans le peuple et l’ensemble de ses constituants.

Le choix n’est pas et ne doit pas être entre le système ou le chaos, mais entre le système et une Algérie meilleure. Pour cela, le peuple est en processus constituant tous les vendredis et sa jeunesse estudiantine tous les mardis depuis plus de six mois. Un mouvement un et indivisible.

(c) Par Mouloud Hamrouche, Ancien chef de gouvernement (06-09-1989 – 03-06-1991)