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Essai Bachir Dahak- "Les Algériens, le rire et la politique"

Date de création: 05-02-2019 17:47
Dernière mise à jour: 05-02-2019 17:47
Lu: 44 fois


VIE POLITIQUE- BIBLIOTHEQUE D’ALMANACH- ESSAI BACHIR DAHAK- « LES ALGERIENS, LE RIRE ET LA POLITIQUE.... »

Les Algériens, le rire et la politique.De 1962 à nos jours. Essai de Bachir Dahak (Préface de Boualem Sansal , postface de Elisabeth Pérégo, illustrations de Ali Dilem). Editions Frantz Fanon, Tizi Ouzou 2018, 700 dinars, 187 pages.

 

Bien sûr , il y a le meilleur des blagues populaires mais il y a ,aussi, les portraits « vrais » , c’est-à-dire tels que les percevaient les citoyens, des dirigeants successifs du pays ainsi que ceux de certains des décideurs –clés. Toujours presque bien mieux que ceux présentés par les études universitaires entreprises par des politologues qui , hélas, se « perdent » habituellement (recherche oblige !) dans les explications académiques assez austères des faits et gestes , s’éloignant ainsi des images perçus.

On a ,donc, successivement, Ahmed Ben Bella, Amar Ouzegane, Kaid Ahmed, Houari Boumediene, M-C Messadia, Chadli Bendjedid, Ali Kafi, L. Zeroual, A. Bouteflika, A. Sellal, les militaires , les islamistes…Un seul dirigeant échappe à la moulinette des humoristes : M.Boudiaf. Beaucoup plus en raison de son passage –éclair et ,aussi , de sa stature d’homme intègre. Donc, l'humour est un instrument puissant : il vulga (ri-re) se la politique ; il fait tomber les barrières idéologiques et rejoint facilement un large public.

 

L’auteur, Bachir Dahak, le bien-nommé, s’en est donné à cœur joie en récoltant les « meilleures » tout en les inscrivant dans le contexte socio-politique du moment et tout en portraiturant les « cibles ».

Avec lui, on se régale d’autant que ,pour les plus âgés d’entre les lecteurs, le travail présenté les replonge dans un univers que les moins de quarante ans  n’ont pas connu....mais qui , heureusement ou hélas, les plonge dans presque toujours la même atmosphère : là où il n’y a pas de liberté . Siné, le caricaturiste engagé  et ,  concepteur de la charte graphique de Sonatrach - à Rev’Af au début des années 60, n’avait pas tenu longtemps comme , d’ailleurs,  « Le  Chameau prolétaire » un supplément d’Algérie Actualités alors dirigé par  Youssef Farhi,avec Issiakhem comme caricaturiste et Kateb Yacine comme commentateur qui n’avait pas, au milieu des années 60, fait long feu avec, seulement, 2 ou 3 numéros. Là où il y a de la hogra. Là où il y a  du favoritisme et de la corruption (soft ou dure).  Là où il n’y a pas,  encore ( le point de rupture n’étant pas atteint) de passage à l’acte tout en y pensant sérieusement, de  violence ou de harga ou de suicide   ...il y a, même accompagnés de rires dits « jaunes » ou forcés..... la plaisanterie, l’humour....des armes peut-être pas fatales en politique, mais quelque part guérisseuses, ne serait-ce que partiellement ou momentanément. Toujours ça de pris !

Depuis la libération de l’expression journalistique en 1990, le relais a  vite été trouvé ,d’abord avec les caricaturistes de presse . Oubliés les anciens du «  Chameau prolétaire », oubliés « M’kidèche » ,  Slim , Melouah et leurs frères (déjà assez offensifs mais malgré tout assez prudents) des années 60, 70 et 80. Heureusement, ils ont enfanté (en silence) , après la révolution d’octobre 88,  Dilem (plusieurs de ses dessins accompagnent le texte de Dahak), Ayoub, Chawki Amari, le Hic, .....ainsi que des titres de presse (dont « Essahafa » de Rachedine, « El Manchar » de Tamini , « L’Epoque » de Baya Gacemi.......) et des émissions (de télés) spécialisés dans la chose humoristique. Hélas, les « forces de la  grimace » sont plus fortes et rares ceux et celles qui échappèrent ou échappent aux « contres » des pouvoirs en place. Même les technologies nouvelles de la communication ne  sortent pas indemnes (en Algérie mais aussi à travers le monde..., les réseaux se trouvant de plus en plus astreints à respecter  des règles d’éthique et de déontologie contraignantes., car au service d’un certain ordre public )

Heureusement, il y a encore le « cafés-maures » (pas si morts que ça !)  et les soirées au coin des rues, en bas des immeubles populaires, encore bien vivants, terreaux d’une véritable littérature orale venant entretenir, sans discontinuer et évitant tous les slogans sentencieux, la gourmandise des peuples pour les plaisanteries et les anecdotes politiques. Des « bols d’air » venant faire oublier , à un peuple naturellement libre, une atmosphère « mélancolique » et pesante lestée de difficultés quotidiennes de plus en plus lourdes, sinon insupportables (tout particulièrement lorsqu’elles sont comparées aux  promesses « politiciennes »  démagogiques et   populistes déversées depuis 1962).

Quelques traits d’ « esprit », restés encore inscrits au tableau d’honneur de l’humour national :

- Suite à l’arabisation menée au pas de charge, les surnoms dont sont affublés les fonctions ....le « Abou » suivi d’un adjectif  (p 83) : exemples de « Abou Bri » pour le ministre de la Planification, « Abou Tik » pour le ministre du Commerce, « Abou Portant » pour le ministre de la Défense.....

- « Nous sommes au bord du précipice, nous allons faire un pas en avant ! »

- « L’Etat qui n’a pas de problèmes n’est pas un Etat. Grâce à Dieu, l’Etat algérien n’a pas de problèmes »

- Celle concernant les « dauphins » du Roi du Maroc et des « requins » de Chadli Bendjedid (pp 114-115)

- Celle citée pp  90-91 est la meilleure ...Mais, trop osée et trop macho  pour être reprise  ici.

- « A l’indépendance en 1962, notre économie était égale à zéro et, grâce à vous (les syndicalistes réunis) et à vos sacrifices nous l’avons multiplié par 12 »

- «  Ce que nous inaugurons aujourd’hui (un barrage) est très important car je peux vous dire que l’avenir de l’  Algérie est dans l’eau »

Et d’autres, et d’autres......

 

 

 

 

 

L’Auteur :Juriste de formation, avocat mais aussi chargé de cours aux Universités de Tizi Ouzou, d’Alger et de Montpellier.....ancien président de l’Association de soutien aux travailleurs migrants et du Réseau d’accueil et d’intégration de l’Hérault (France).....

 

Extraits : « Les Algériens ont toujours su rire de leurs dirigeants à défaut de pouvoir les critiquer ou les renvoyer » (p 43), « Ahmed Ben Bella a été le premier chef d’Etat algérien ;à ce titre , il a bénéficié de deux années de grâce avant que son profil de despote et de « grosse gueule » ne reprenne le dessus » (p 45), « L’Algérie est alors –début des années 60- engagée dans une politique socialiste qui va tenter de faire à son détriment une impossible synthèse entre les expériences soviétique, chinoise, guévariste, titiste auxquelles on va ajouter l’arabisme nassérien ainsi qu’un zeste de panafricanisme » (p 51), « Plus rien ne correspond à plus rien et les alliances que les promotions politiques ont vocation à exprimer ne renvoient à aucune explication socio -politique ou économique fiable » (p 177).

 

Avis : Un régal....qui nous change de la littérature trop respectueuse des formes trop respectables . L’humour....au nom du peuple .....qui préfère  rire de sa situation, de ses dirigeants .....pour cacher  sa peine, sa douleur..... et sa haine. Un livre dans lequel il n’y  pas tout mais tout y est.

 

Citations : « Tous les régimes liberticides génèrent leur part de ridicule » (p 7), « Les révolutions commencent par l’humour. C’est une loi. C’est ainsi que les peuples opprimés entament leur douloureux chemin vers la libération » (Boualem Sansal, préface, p 15), « Comme les autres peuples du monde, les algériens ont toujours su transcender leurs détresses par le rire en en faisant une arme de destruction passive » (p 178), « A défaut de pouvoir donner congé aux saltimbanques qui hypothèquent leur avenir, les Algériens ont toujours su rire et plaisanter et c’est ce que personne ne peut nier ou effacer » (p 180)