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Etranger- Inde- Kumbh Mela

Date de création: 16-01-2019 11:54
Dernière mise à jour: 16-01-2019 11:54
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CULTURE- RELIGION- ETRANGER- INDE- KUMBH MELA

(c) Vanessa Dougnac/Le Temps (Suisse)/ mardi 15 janvier 2019 (extraits)

Dans le nord de l’Inde, pèlerins, ascètes et gourous ont accompli leurs premières ablutions de purification dans des eaux froides et sacrées, au confluent du Gange, de la Yamuna et de la Saraswati. Durant quarante-neuf jours, plus de 130 millions d’hindous foulent (mi-janvier, tous les six ans)  les berges sablonneuses de la ville d’Allahabad, en Uttar Pradesh, avec un pic d’affluence de 30 millions de dévots attendus le 4 février, jour le plus auspicieux.

Classée au patrimoine immatériel de l’humanité par l’Unesco depuis 2017, la Kumbh Mela («Foire de la jarre sacrée») est le plus grand rassemblement humain de la planète. Dotée d’un campement gigantesque, cette manifestation religieuse se déroule tous les six ans. Cette année, elle se teinte de politique puisque les nationalistes hindous au pouvoir utilisent également l’événement pour asseoir leur présence et consolider le vote hindou, à l’approche d’un scrutin national prévu en avril et mai prochains.

Dans une clameur intense, le coup d’envoi des rituels religieux a été lancé mardi matin, avec les ablutions d’ascètes issus des 13 sectes hindoues principales. Ces scènes saisissantes d’immersion dans les eaux sacrées ont aussi captivé les photographes du monde entier, notamment saisis par la parade des Naga Sâdhus, ces hommes nus qui se couvrent le corps de cendres en signe de renoncement. La présence inédite d’une congrégation transgenre, la Kinnar Akhara, a par ailleurs été remarquée.

Puis, au rythme des incantations, des coups de sifflet des policiers et des annonces des haut-parleurs, le tour de la foule est venu, dans des queues qui se sont étirées au fil de la journée. Pour tous, il s’agit de se purifier des péchés et se rapprocher du salut, dans une expérience spirituelle et festive. Leurs ablutions ont été orchestrées sous haute sécurité, avec plus de 30 000 forces déployées pour prévenir les bousculades et 50 pontons flottants pour répartir les pèlerins.

A l’écart du rivage, la Kumbh Mela est un campement géant de tentes de toile et de bambou, qui s’est inventé sur 3200 hectares pour héberger pèlerins et touristes. Cauchemar annoncé, la logistique de la Kumbh Mela tient de l’exploit, sachant qu’il faudra recevoir jusqu’à 30 millions de personnes en une journée. Par comparaison, 2,4 millions de musulmans se sont rendus l’an dernier au pèlerinage de la Mecque. Le campement d’Allahabad, qui a déjà accueilli plus de 100 millions de visiteurs en 2013, abrite marchés, restaurants, hôpitaux, banques, casernes et postes de police, avec accès à l’eau potable et wi-fi gratuit.

Les chiffres disent le reste: 122 000 toilettes, 9000 balayeurs de nuit, 100 caméras de contrôle, 20 drones, 40 000 lampadaires, ou encore 15 tentes pour les personnes égarées. Portée par une religion sans clergé ni dogme officiel, l’organisation démesurée de la Kumbh Mela est spectaculaire.

Ainsi structurée, la ville va désormais vivre à son rythme grouillant et affairé, tel un congrès géant de l’hindouisme. Avec les petits vendeurs d’ouvrages, de talismans et de souvenirs, la foire mercantile se mêle à la recherche spirituelle. Sous les tentes, des hommes saints à dreadlocks fument des shiloms gorgés de marijuana. Chaque gourou, petit ou grand, honnête ou charlatan, arbore son stand ou son chapiteau. Rivalisant de néons clignotants, les principales sectes hindoues, les akharas, déploient leur grandeur pour attirer des adeptes, conduire des cérémonies et gérer leur marketing religieux. Dans les allées se croisent les simples pèlerins éreintés et les 4x4 d’opulents gourous, de «VIP» et de politiciens.

Cette année, les grands partis politiques se sont réservé des tentes plus grandes qu’à l’accoutumée. Y compris le parti d’opposition du Congrès, dirigé par l’héritier Rahul Gandhi, qui est monté en puissance lors des derniers scrutins régionaux. Car pour la classe politique, l’occasion est bonne d’approcher les électeurs face à l’imminence des élections législatives. Les nationalistes hindous du BJP (Parti du peuple indien), au pouvoir à New Delhi avec Narendra Modi et en Uttar Pradesh avec le moine hindou Yogi Adityanath, s’y préparent depuis un an. Ils ont même rebaptisé Allahabad du nom de Prayagaj, effaçant l’héritage musulman de la ville au profit de l’hégémonie hindoue.

Le premier ministre, Narendra Modi, n’a pas manqué une occasion de mettre en lumière l’importance de la Kumbh Mela, en Inde comme à l’étranger. Ce mardi, il a souhaité que «de plus en plus de gens puissent participer à cette grande et divine cérémonie». Partout dans la ville sont affichés des posters arborant son sourire et celui de Yogi Adityanath. Selon le site d’information Firstpost, la Kumbh Mela est «le test politique décisif de Yogi Adityanath pour l’Uttar Pradesh», un Etat au poids considérable dans les scrutins.

Aucune Kumbh Mela n’avait été aussi généreusement financée. «Nous avons tous les fonds nécessaires», a commenté Ashish Kumar Goyal, un responsable de la manifestation. Avec un budget s’élevant à 566 millions d’euros, soit plus du double de celui attribué en 2013, les autorités n’ont pas lésiné. Sur Twitter, le président de l’Inde, Ram Nath Kovind, a ainsi félicité ce mardi «les efforts de préparation» des autorités.

Sous prétexte de prêter main-forte à ces dernières, des milliers de militants du puissant RSS (Corps des volontaires nationaux) – organisation matrice du BJP –, ont été déployés. Aux mantras religieux s’ajouteront ainsi leurs slogans politiques en faveur de Narendra Modi. Au cœur du campement, l’agenda idéologique des nationalistes hindous est à l’œuvre.