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Yennayer de A à Z- Amel Blidi/El Watan

Date de création: 14-01-2019 12:11
Dernière mise à jour: 14-01-2019 12:11
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CULTURE- ENQUETES ET REPORTAGES- YENNAYER DE A A Z-AMEL BLIDI/EL WATAN

 

La fête du «nouvel an amazigh» de A à Z

Mythes, rites et légendes de Yennayer

(c) Par Amel Blidi/EL WARTAN MAGAZINE, jeudi 10 janvier 2019 (Extraits)  

 Portant des valeurs telles que le partage, l’hospitalité ou le respect de  l’environnement, Yennayer est fêté depuis des temps immémoriaux, à telle enseigne qu’en l’absence de traces écrites, l’on distingue mal ses symboles, ses rites ou son histoire. Petit abécédaire pour y voir plus clair.

Amazigh

La fête de Yennayer, vieille tradition inscrite dans le calendrier agraire des Nord-Africains, est connue en Algérie comme «le Nouvel An amazigh». La journée a été décrétée «fête légale», à l’issue d’un Conseil des ministres, le 27 décembre 2017. Une décision qui vient couronner plusieurs années de lutte des militants berbéristes pour la reconnaissance de la culture, de l’identité et de la langue amazighes. Bien qu’émaillé de quelques approximations et d’un manque de rigueur scientifique, un travail formidable a été accompli par les militants afin de lutter contre l’oubli. Yennayer est néanmoins fêté par tous les Nord-Africains, qu’ils soient amazighophones ou arabophones, depuis les temps immémoriaux.

Beni Snouss

Yennayer revêt un cachet particulier dans le village de Beni Snouss,  près de Tlemcen.  A cette occasion, et depuis des milliers d’années, dit-on, les enfants se déguisent afin de quémander des friandises. L’on raconte que les habitants qui s’y refuseront verront leur maison boudée par les 7 âmes des ancêtres disparus. Selon les dires des habitants, l’événement tirerait ses origines de l’histoire ancienne des Beni Snouss, à l’ère où les guerres déchiraient les autochtones, Romains, Numides et Pharaons.

Cette manifestation culturelle qui dure trois jours permet aux habitants  «snoussis» de se déguiser avec divers accoutrements et de faire la tournée des foyers pour collecter des vivres et divers produits qui seront, par la suite, distribués aux pauvres et aux démunis.

Calendrier

La façon de découper l’année ne s’est pas faite en un jour. L’ethnologue Marceau Gast a parlé, à propos des Touareg de l’Ahaggar, d’un calendrier de la faim, c’est-à-dire d’une division de l’année en fonction des disponibilités des ressources alimentaires ou de leur restriction. Les Amazighs ont ordonné le temps en utilisant plusieurs computs, à en croire Mohand Akli Haddadou, professeur de linguistique amazighe et écrivain, qui avait longuement travaillé sur ces questions. Il a ainsi signalé que les habitants d’Afrique du Nord avaient notamment emprunté les mois au calendrier romain, sans toutefois reproduire les festivités ou les rites, se limitant aux événements agricoles.

Ce calendrier a été établi en 45 avant JC, sous le règne de l’empereur Jules César, dont il porte le nom. Néanmoins, et  bien qu’il soit  propice aux rythmes des saisons et des travaux agricoles, il accusait du retard. Le tir sera rectifié par le Pape Grégoire XIII, au 16esiècle, opérant un changement de date, passant ainsi du jeudi 4 octobre 1582 au lendemain vendredi 15 octobre 1582. Entre l’ancien calendrier julien et le nouveau calendrier grégorien, l’écart était de 10 jours.

Etant passé sous la domination turque, le Maghreb n’a pas tenu compte de la réforme grégorienne, raison pour laquelle le calendrier commence le 12 janvier. Les choses se sont compliquées au fil du temps, le retard ne cesse de se creuser depuis le 16e siècle. En déclarant fériée la journée du 12 janvier, le gouvernement algérien a ainsi fixé une date qui aurait dû être flexible.

Date

Si la fête de Yennayer est des plus anciennes, le calendrier est des plus récents. L’idée de la datation de Yennayer n’apparaîtra qu’à la fin des années 70′. Ammar Néggadi, fondateur de l’Union du peuple amazigh et fervent militant des Aurès, propose de choisir un fait marquant dans la longue histoire des Amazighs. Il fait commencer le calendrier à partir de 950 avant J-C, date à la quelle Chechnaq 1er, guerrier qu’on dit berbère, aurait remporté une bataille décisive contre les Pharaons. Sans doute animé par une bonne volonté, Neggadi remonte à l’an I de la 22e dynastie d’Egypte, fondée par Chechnaq, pour faire correspondre le premier jour du mois de Yennayer 2930 avec la date du lundi 1erjanvier 1980.

L’Académie berbère fait sienne cette datation. Les récentes recherches, dont Neggadi ne pouvait avoir connaissance, montreront que cette date était inexacte.Plus troublant encore, l’histoire de Chechnaq remportant une bataille contre Ramses III et accédant au trône pharaonique aurait sans doute été belle si elle n’avait pas été contestée par les historiens.

Ces derniers affirment que Chechnaq était certes d’origine Lebou (libyenne, berbère), mais il était surtout égyptien depuis plusieurs générations et n’avait, de ce fait, jamais été à la tête de troupes numides. Il ne pouvait avoir disputé  une bataille contre Ramses III pour la simple raison que les deux personnages n’étaient pas contemporains. Alors certes, nous ne savons rien de l’année primitive de Yennayer, mais il est certain qu’elle est bien plus ancienne que le règne de Chachnaq.

Ennayer

Dans plusieurs régions d’Algérie subsiste la légende de la vieille d’Ennayer (dite laâdjouza ou Yemma Meru) qui viendrait déposséder de leurs friandises tous les enfants qui se seraient montrés insolents ou ceux n’ayant pas  dégusté comme il le faut le copieux repas de la fête. Il est généralement de bonne augure de bien manger ce soir-là, afin de conjurer le spectre de la famine.

Pour s’en assurer, la vieille de Ennayer vient inspecter les ventres des enfants, et si par malheur l’un d’eux a oublié de se gaver, elle n’hésitera pas à l’éventrer pour remplir son estomac avec de la paille. Les maîtresses de maison se doivent, par ailleurs, d’assurer le meilleur accueil aux mendiants le jour de Ennayer. On raconte qu’un jour, une femme, trop occupée à préparer le repas de cette journée particulière, avait éconduit une mendiante demandant l’aumône. Mal lui en prit, elle fit maigre chère l’année durant. C’est alors qu’elle comprit sa faute. La vieille de Ennayer en personne avait tapé à sa porte ce jour-là.

Furar

Selon une croyance populaire encore vivace et qui nourrit l’imaginaire collectif, et reprise dans le document du HCA, la célébration de cette manifestation aurait pour origine un mythe : on raconte que Yennayer (janvier) aurait sollicité Furar (février) pour lui prêter un jour afin de punir une vieille femme qui s’est moquée de lui. Ce jour-là, selon l’histoire, un violent orage éclata et poursuivit la vieille femme jusqu’à l’étouffer. La mort de celle-ci symbolisera, depuis, dans la mémoire collective, le sort réservé à quiconque aurait la hardiesse de parodier la nature.

Ianuarus

Les avis divergent sur l’étymologie du mot Yennayer.  Les esprits scientifiques relèveront que le mot émane du latin Ianiarus, soit le premier mois du calendrier romain. Il est dédié au dieu Janus, gardien des seuils. Les militants prétendront que le mot est composé de «Yan», qui  signifie «un» en tamazight, et «Nayer ou  Ayur» qui a pour sens «mois».  Yennayer  serait donc le premier mois de l’année.  Et  les poètes déclameront que le mot est composé de Yenna (dire, du verbe Ini (dire) et Yer (Lune), c’est-à-dire  les paroles de la lune ou, par extension, le «verbe du ciel».

Kabylie

En Haute Kabylie, les rites de Yennayer ont été jalousement préservés. La fête y est nommée «Thabourth useggwas» (La porte de l’année), consistant en un ensemble de rituels destinées à conjurer le spectre de la misère. Yennayer est la fête d’Amnar, dieu des seuils de la mythologie amazighe, l’équivalent de Janus, dieu des seuils et des portes dans la mythologie romain.

Marché

Jour symbolisant le renouveau, il convient, à la veille de Yennayer, de faire table rase du passé afin de mieux se préparer pour les jours à venir. A l’approche de Yennayer, les chefs de famille doivent faire ce qui est appelé «Tisewiqt n’Imensi n yennayer» (Le petit marché). A cette occasion, il est recommandé de s’acquitter de ses dettes, renouveler les contrats de travail ainsi que les transactions (vente et achat de marchandises), de clôturer l’inventaire de l’année ainsi que l’évaluation des échanges.

Il est aussi d’usage que l’homme achète un cadeau à son épouse. L’idée de solder les comptes et de commencer la nouvelle année sur des bases solides, sans aucune pierre d’achoppement. Cette période de disette, de grand froid et de journées courtes et sombres doit être affrontée avec un esprit communautaire fait de compassion, d’entraide et d’amour du prochain.

Nature

Yennayer est ainsi considérée comme une célébration de la communion de l’homme et de la nature. Plusieurs jours avant la fête, les femmes et leurs enfants se baladent dans la forêt pour y ramasser des plantes. Celles-ci sont mises à sécher, puis laisseées suer les toitures des maisons. A leur tour, les hommes transmettent aux plus jeunes l’art de la chasse et le maniement des armes.

Labours

Le calendrier agraire organise les temps agricoles en relation avec les changements saisonniers. Il n’existe pas d’éléments suffisants pour reconstituer le calendrier originel. Néanmoins, les activités des agriculteurs et les phénomènes naturels émergent des temps anciens : le temps des labours, le temps des semailles, le temps des cueillettes, le temps du gel, le temps du repos des arbres, le temps de la renaissance de la nature, le temps de la fructification, le temps des fenaisons, le temps des battages, le temps des canicules, etc. Ce calendrier démarre en octobre avec iwedjiven, les premiers labours (labours d’Adam) pour finir en septembre de l’année suivante avec «Iqechachen» (Le temps où tombent les feuilles).

Partage

La veillée de Yennayer est un dîner familial, marqué par la préparation de mets à base de semoule et de grains. C’est aussi le temps des gâteaux, des friandises et des sucreries, qui accueillent l’année en douceur. «C’est l’esprit de partage et de générosité qu’encourage ”Yennayer” comme une réponse en réaction à l’adversité de la nature. Cette période de disette, de grand froid et de journées courtes et sombres doit-être affrontée avec un esprit communautaire fait de compassion, d’entraide et d’amour du prochain», écrit le HCA. Et d’ajouter : «C’est pour cela que Yennayer est une fête de l’homme, dans l’acceptation de ce que ce terme a de noblesse et de valeur.»

Les quatre marmites

Dépendant des aléas climatiques, les agriculteurs tentaient de scruter le ciel pour déterminer le sort qui leur sera réservé. L’une des traditions de Yennayer consistait à placer, à la nuit tombée, sur le toit de la maison quatre marmites contenant des légumes secs (du gros sel ou de la pâte, selon les régions), chacune représentant une saison. L’exercice consistera à déceler l’humidité de chaque saison et de là sa richesse. Le légume sec qui aura abondamment gonflé sera le gagnant et suivant la position de la marmite on sait de quelle saison il s’agit. L’on raconte que les vieilles dames se réveillent la nuit pour inspecter les marmites avant les autres et vont jusqu’à tricher en ajoutant un peu de levure pour l’automne et l’été.

Religions

De tous temps, la fête de Yennayer a eu à subir l’opprobre des hommes de religion, déclarant impies les hommes et les femmes qui la célébraient. La première trace de cet interdit religieux remonte à l’empereur Aurélien (270 – 275) qui, en instituant le culte solaire «Sol invictus», qu’il voulait imposer dans toutes les provinces romaines, a tenté de combattre Yennayer. En vain.

Les chrétiens classèrent, eux aussi, Yennayer dans le registre des hérésies païennes. Asterios d’Amassée, Chrysostome, Tertullien et le même le prêtre berbère Saint Augustin, cherchèrent à éradiquer ce qu’ils considéraient comme une survivance du paganisme nuisible a l’âme du bon chrétien. A l’ère musulmane, l’Andalou Muhammed ibn Waddah al Qurtubi (mort en 900) fustige Yennayer dans son ouvrage El Bidaε wa al nahy εanha, estimant qu’elle serait  contraire à l’islam.

Superstition

A chaque nouvelle année se joue la grande comédie visant à éloigner le spectre de la disette. Pour commencer l’année sur de bonnes augures, les femmes se doivent de répéter la sentence «Que sortent les jours noirs, qu’entrent donc les jours blancs» (Ad fɣen iberkanene, Adkecmen Imellalen). Dans la liste des interdictions de Yennayer, figure notamment celle du nettoyage au balai (l’opulence partirait avec la poussière qu’il soulève), du port de la ceinture pour les femmes, ou la prononciation de mots tels que famine ou misère.

Yennayer intervenant au moment où les récoltes sont faibles et où les provisions s’amenuisent, il est d’usage, selon un document du Haut Commissariat à l’Amazighité intitulé «Yennayer, patrimoine de l’humanité»,  de conjurer les risques de disette, en  se référant  notamment à «Buxladen», le mélancolique est préconisé, d’interpréter les rêves à l’envers «Di Buxladen tirga mxalfa» : en «Bukhladhen les rêves sont contraires». Aussi est-il déconseillé aux femmes mariées de rendre visite à leurs parents. Les déplacements sont déconseillés, même pour les bêtes qui doivent être retenues aux étables. Les paysans préférant voir leurs vaches maigrir mais vivantes.

Traz

Le trez, assortiment d’amandes, noisettes, fruits secs et bonbons, est l’une des traditions les plus connues – et les plus prisées – de Yennayer. En Kabylie, il est connu que les familles font circuler dans certains villages le plat d’offrande «Tarvuyt n lfal» rempli de friandises et de fruits secs. S’il est difficile de savoir à quand remonte la tradition, il apparaît tout au moins qu’elle existait déjà à l’ère andalouse. Ibn Quzman (mort en 1160/555, surnommé le “prince des poètes populaires” décrit un assortiment similaire lors d’une visite du marché de Cordoue.

Yennayer

Appelée le plus souvent Yennayer, cette fête est nommée différemment dans d’autres régions : Yennar, Nnayer, Yiounyir, Yiwenir, Younar… Mais partout, elle est la fête des symboles et des bons présages liés à l’expulsion des maux et au renouvellement. C’est un moment de prière vers le ciel pour qu’il soit plus favorable. Pour ce faire, l’on compte sur un ensemble de rituels destinés à atténuer l’angoisse des agriculteurs.

C’est le «jour inaugural d’une période augurale», selon une formule du sociologue Pierre Bourdieu. Saïd Bouterfa, auteur d’un essai  intitulé Yennayer ou le symbolisme de Janus, paru en 2001 aux éditions Musk, fait remonter son origine à la culture indo-européenne. «Vouloir limiter Yennayer au seul espace maghrébin, voire méditerranéen, explique-t-il, ne peut que confirmer l’étroitesse de vue de certaines démonstrations».