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Fergani Mohamed Tahar

Date de création: 19-12-2016 12:24
Dernière mise à jour: 19-12-2016 12:24
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CULTURE- PERSONNALITES- FERGANI MOHAMED TAHAR

©  Achour Cheurfi/El Moudjahid, samedi 10 décembre 2016

Mohamed Tahar Fergani, décédé mercredi7 décembre à Paris, à l'âge de 88 ans, des suites d’une longue maladie, n’est pas simplement le maître incontestable du malouf qu’il maîtrise à la perfection, au point où l’homme se confondait avec le genre, mais il est aussi et surtout le patriarche et la référence de cette belle musique constantinoise. Son parcours dense et sa voix singulière font de lui une école. Ici seulement quelques stations d’une vie bien remplie au service de l’art et de la culture.
    
Brillant interprète du malouf et altiste virtuose, de son vrai nom Mohamed Tahar Reggani, il vit le jour le 9 mai 1928 à Constantine, dans une famille de musiciens. Son père, Baba Hamou, était chanteur professionnel spécialiste du hawzi. Ses frères devinrent respectivement luthiste, guitariste et percussionniste, alors que ses fils Selim (luth), Nacer Eddine (mandoline) et Mourad (guitare) sont des musiciens confirmés. Tradition constantinoise oblige, il commence par la broderie avant de s'intéresser à la musique. Il fait ses débuts en tant que joueur de fhel (petite flûte), puis de nay avec Maâmar Benmalek, personnalité assez connue à Constantine, et d'interpréter en sa compagnie de nombreux textes de Mohamed El-Kahlaoui. Après cette expérience, il s'essaye dans le genre oriental avec l'association Toulou' el-fadjr (l'aurore) que dirigeait à l'époque Derdour. Cheikh Hassouna Amine Khodja lui conseilla de pratiquer plutôt le hawzi (1). Le premier zedjel (poésie en arabe dialectal exécutée souvent en claquant les mains) qu'il interpréta sous la direction du nouveau maître s'intitule 'Al 'awd qad tarannama 'an nagham al awtar mahlahou youghani fi dhak al ach-'ar'. La première soirée qu'il anima durant sa longue carrière date de 1949. Ce fut à l'occasion du festival Kermesse, à Annaba. Il interpréta Mahboubek tal djfah et obtint le premier prix. Mais sa soif reste inassouvie et c'est ainsi qu'il gagne Alger, la capitale, où il rencontre les compositeurs Amraoui Missoum, Ahmed Wahby, Belaouinet et Kaci El-Qassentini. Deux ans plus tard, en 1951, il revient à Constantine, après le départ en France de Missoum, et reprend contact avec les maîtres de l'andalou Si Hsouna Baba Obeid et son propre père cheikh Hamou. La même année, il se présente à un concours musical à Annaba et obtient le premier prix en interprétant la chanson Hbibek la tençah (n'oublie pas ton amour). Il enregistre alors son premier disque. Il n'a pas vingt-cinq ans quand il devint chanteur et artiste gaucher virtuose dans le groupe des chioukha (élite de vieux maîtres) qui comprenait, entre autres, Benali Khodja et H'Sène Derdour. Il s'instruit auprès des grands interprètes du chant andalou, comme Dahmane Benachour ou Abdelkrim Dali, et arrive à maîtriser le style des trois principales écoles de l'art arabo-andalou, celle de Tlemcen et son hawfi, d'Alger et son hawzi et, bien entendu, de Constantine et son malouf. Sa voix chaude et puissante, fortement imprégnée de couleurs orientales, l'a rendu très célèbre. Depuis, il ne cesse de produire des enregistrements de disques et de cassettes et d'être l'invité de toutes les grandes manifestations nationales et internationales. De 1962 à 1967, il partage les joies et les peines d'un orchestre traditionnel qui se limitait à l'animation des soirées familiales - mariages ou baptêmes - et avec la création, sous l'égide du TNA (Théâtre national algérien) d'un centre régional d'animation culturelle, on lui confie la section musique où il put former un vrai orchestre moderne avec l'introduction du violoncelle, de la contrebasse, de la cithare et une multitude de violons. Une émission télévisée, Rasd Wa Omaya, qu'il anime a eu un grand impact dans plusieurs pays arabes, ce qui a contribué à la prise de conscience de la cité quant à l'importance de la sauvegarde du malouf et c'est ainsi qu'une première association musicale, El-Fergania, vit le jour.

Un monument et une école

Mohamed Tahar Fergani, qui est l'un des derniers Algériens à avoir effectué une visite à la ville sainte d'El-Qods, en 1967, avant qu'elle ne soit occupée par les Israéliens, reste un monument et une école du malouf. Aux œuvres qu'il veut tirer de l'oubli, le maître leur donne son cachet personnel et son style particulier. Il restructure la musique, la réactualise en l'adaptant au goût général. Lui-même chante des chansons qu'il est le seul à interpréter dans un genre et un style inimitables ; c'est le cas de Dalma, écrite par cheikh El-Henni Benguenoun, de Bourghi et de Salah Bey. Enfin, l'absence d'infrastructures de type «conservatoire», la disparition des anciennes structures du genre «fondouk» et la large diffusion de la bande sonore ont réduit, durant longtemps, l'apprentissage de la musique «malouf» pratiquement aux seuls enregistrements de Fergani.
 À l’occasion de son 80e anniversaire, en mai 2008, son fils Mourad, chanteur, lui a offert, pour une scène de choix, la salle des Congrès de l’Unesco et un public en or venu des quatre coins de Paris pour partager avec lui ce moment singulier. Après le bouquet de roses remis par sa petite-fille, ainsi que l’emblème national qu’il embrassera avec amour et respect, son fils Samir, surgissant du fond de la salle, pour entamer une chanson qu’il a composée pour la circonstance et dans laquelle il évoque la «saga des Fergani», de cheikh Hamou, lui-même chanteur de malouf, qui a su transmettre cet héritage musical à son fils Mohamed-Tahar, qui lui-même s’est fait un devoir d’inculquer cet art à ses descendants, Salim et Samir. La soirée a pris une autre tournure, lorsque le père et le fils se sont retrouvés presque côte à côte pour se donner la réplique en toute complicité et dans une symbiose totale. Entourés d’un orchestre de sept musiciens dont Zahia, une pianiste, qui a montré tout le long de la soirée un talent indéniable, les Fergani ont gratifié le public, et à son grand bonheur, des plus beaux morceaux de cette musique qui fait la réputation de Constantine. Applaudissements nourris, youyous fusant des quatre coins de la salle et, lorsque la musique devient envoûtante, nombreuses parmi l’assistance furent celles qui n’ont pas hésité à «envahir» la scène ou les allées de la salle pour exécuter avec élégance et finesse des pas de danse en l’honneur du maître honoré par les siens avec le concours du Centre culturel algérien de Paris et la Délégation permanente algérienne à l’Unesco. «C’est une soirée exceptionnelle et je suis comblé par cet extraordinaire cadeau que m’ont offert mon fils Samir et le public, venu en grand nombre à cette soirée», a déclaré à l’APS Hadj Mohamed-Tahar Fergani, qui n’arrivait pas à cacher son émotion. Pour lui, «cette rencontre avec un public connaisseur et la prestation honorable de Mourad montrent que ma mission a été remplie. J’ai transmis cet amour du malouf aussi bien à mes enfants qu’au public. C’est la plus belle chose qui puisse arriver à un artiste (…) J’ai rempli ma mission, mais cela ne veut point dire arrêter de chanter. Le malouf circule dans mes veines. La musique est indispensable pour moi comme l’air que je respire», a-t-il précisé, en ajoutant : «Mes enfants, Salim et Mourad, sont engagés dans la bonne voie. Je leur ai recommandé de ne pas imiter mon style, mais de trouver leur propre style pour s’imposer. Aujourd’hui, leur style me touche profondément. Avant de me marier, j’implorais Dieu pour me donner une progéniture qui saura me combler musicalement. Aujourd’hui, Hamdoullah (Dieu merci), mon vœu est exaucé.» Bien plus et, de son vivant, il verra évoluer son petit-fils Adlène (né en 1993), fils de Nacer Eddine, maître de la mandoline, connu par son jeu juste et énergique au luth, représentant la quatrième génération de chanteurs et musiciens malouf de la famille, qui a participé, au mois de juin dernier à Alger, à une soirée en son hommage, perpétuant ainsi en le préservant et en le transmettant le prestigieux patrimoine du malouf.                                          A. C.

(1) - Revenant soixante ans en arrière, la mémoire incontestée du malouf, Mohamed-Tahar Fergani, a révélé qu’il s’était initié, au tout début de sa carrière, à la musique orientale égyptienne qu'il découvre à travers le cinéma. «C’est cheikh H’souna Ali Khodja qui me conseilla, en écoutant ma voix, de m’orienter vers le malouf et me donna rendez-vous à l’usine de tabac de la famille Bentchikou, où il travaillait pour m’initier à la musique citadine», raconte l’interprète de Ya Dalma. (Constantine 2015 : vibrant hommage à quatre grands maîtres du malouf constantinois, Aps, du 22 juillet 2015).