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Humour

Date de création: 05-12-2016 03:08
Dernière mise à jour: 05-12-2016 03:08
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SOCIETE- ETUDES ET ANALYSES- HUMOUR

  Qu’est-ce qui fait rire les algériens ?

Histoire d’humour

© El Watan/ Walid Bouchakour, samedi 26 novembre 2016

 

Dis-moi ce qui te fait rire, je te dirai qui tu es… On pourrait ainsi résumer les approches proposées par les participants de la journée d’études sur «L’humour algérien dans tous ses états», organisée le 22 novembre 2016 à l’université d’Alger.

Entre l’analyse des productions humoristiques actuelles et l’évolution de notre humour dans le temps, les universitaires se sont penchés sur ce qui nous faire rire, pourquoi, comment...

Organisée par le tout nouveau Laboratoire interdisciplinaire de recherche en analyse du discours, didactique des langues et interculturalité (LIRADDI) dirigé par Karima Aït Dahmane, cette journée d’étude a placé l’humour algérien sous la loupe des linguistes et chercheurs en littérature.

Loin d’être un sujet risible, l’humour est au contraire une des expressions les plus subtiles de la civilisation humaine. De Lao-Tseu à Bergson, en passant par Socrate et Al Jahiz, l’humour a accompagné les grands penseurs de toutes les civilisations. Objet hautement culturel, l’humour est donc lié à un contexte sans lequel il serait incompréhensible. Si le rire est le propre de l’homme, c’est en ce qu’il est lié à toutes les strates du savoir qu’il subvertit dans un jeu virtuose. Qu’est-ce que l’humour ? La question a traversé cette journée sans trouver de réponse définitive.

Et heureusement. Le propre de l’humour est bien de renverser les sentences et de se jouer des frontières.
Ahcène Issad (université d’Alger) a tenté par exemple de définir l’ironie en invoquant quelques textes d’auteurs français du XVIIe siècle. Il en tire la conclusion que si l’ironie a fleuri sous la plume des Montesquieu, Voltaire ou La Fontaine, c’était pour faire passer un message subversif de manière plaisante en emportant l’adhésion du lecteur et en passant entre les mailles de la censure qui sévissait sous d’Ancien régime. L’ironie, dans ce cas, serait donc un contre-discours qui joue de l’ambiguïté des mots et des choses pour déconstruire la pensée dominante.

Très loin du XVIIe siècle, ce sont nos contemporains caricaturistes qui ont inspiré la majorité des intervenants. C’est ainsi que le Pr Karima Aït Dahmane s’est replongée dans l’œuvre (toujours en construction) d’Ali Dilem qui sévit actuellement dans les pages du quotidien Liberté et sur les écrans de TV5, en plus de ses nombreuses collaborations en France et ailleurs.

Né en 1967 à El Harrach (Alger), Dilem s’est distingué par la charge subversive de ses caricatures tout autant que par leur subtilité directement branchée sur le génie populaire algérien. Enfant terrible du 5 Octobre 1988, il a été l’un des premiers à caricaturer le président Chadli. Son parcours épouse celui de la libéralisation de la presse algérienne.  Aït Dahmane rappelle à ce propos que la presse satirique était bien présente au début des années 90' avec des titres tels qu’El Manchar. 

Parmi plus de 10 000 productions, en 23 ans de carrière, la conférencière a sélectionné une série de caricatures qui tournent en dérision le discours des institutions, les tenants du pouvoir (politique, économique et militaire) ou encore l’idéologie intégriste.

«Dilem nous a appris à rire de notre tragédie et des auteurs de notre tragédie», résumera-t-elle. Elle tentera par ailleurs l’analyse de ces caricatures dont l’interprétation est «indissociable du contrat médiatique, du contexte, de la culture et de la connaissance des codes partagés par le public». C’est une sorte de dissonance salutaire qu’apporte la caricature dans le flux continu de l’actualité. Un positionnement qui s’inscrit souvent en faux contre tout discours monolithique. Si la caricature est constituée à première vue de traits et de mots, ses indispensables épices sont les connotations, allusions et double sens qu’elle charrie.

Ce retournement du discours et des symboles est une arme redoutable contre le discours dominant. Et les dominants l’ont bien compris. Pour preuve, on n’aurait pas assez de place dans cet article pour détailler tous les procès intentés à Dilem. Des procès qui lui ont valu des peines allant jusqu’à la prison ferme. Pour en savoir plus sur le parcours d’Ali Dilem, on lira avec intérêt l’ouvrage Dilem président : biographie d’un émeutier, écrit par Mustapha Benfodil et disponible, faute d’éditeur, en téléchargement gratuit sur internet.

Dans la veine des caricatures de Dilem, on citera également les billets corrosifs de Chawki Ammari qui lui vaudront aussi de multiples attaques en justice et quelques séjours en prison. Celui qui signe «Le Point zéro» quotidien dans les pages d’El Watan a lui-même sévi en tant que caricaturiste et s’affirme aujourd’hui comme un romancier de talent.

L’humour dans notre littérature ne date pas d’hier et ce n’est pas un hasard si son dernier roman rend hommage à l’œuvre d’Apulée de Madaure. Sans remonter jusqu’au IIe siècle, on peut également citer les textes truculents de notre contemporain Abderrahmane Lounès. Il faut également signaler Lwali n wedrar de Belaïd Ath Ali, œuvre pionnière de la littérature amazighe moderne écrite dans les années 40’ et redoutable satire des autorités religieuses de l’époque. On retrouvera notamment cette veine satirique dans le théâtre de Mohya.

Pour sa part, Oumelaz Sadoudi (université de Béjaïa) s’est penchée sur les œuvres de Lounis Dahmani. Passant en revue les dessins de son premier album intitulé Algérie, l’humour au temps du terrorisme (1998, Bethy), la conférencière a souligné que Dahmani s’attaquait aux idées meurtrières plutôt qu’aux personnes qui les portent. Celles-ci en seraient les premières victimes, selon elle. «Quel est le point commun entre un terroriste et sa victime ?» demande l’un des personnages de Dahmani : «Ils ont tous les deux perdu la tête».  Les caricatures de Dahmani versent souvent dans l’humour noir pour montrer l’absurdité de la situation vécue par les Algériens durant la décennie de terrorisme.

Il s’inspire en cela des blagues qui florissaient, au cœur du drame, et se racontaient dans les cafés et ailleurs durant ces années. Les conférences ont également touché à des productions très récentes, à l’image de Khalissa Benathmane (université d’Alger 2) qui a analysé les représentations du baccalauréat 2016 dans la production des caricaturistes. La fraude généralisée via les réseaux sociaux était évidemment au centre des discours portés par leurs dessins. Les réseaux sociaux, il en a également été question dans la communication de Nassima Amari-Allouche (Alger 2) qui a projeté une compilation d’images récupérées sur internet.

Aujourd’hui, le génie populaire s’exprime sur les pages bleues des réseaux sociaux. L’autodérision est souvent à l’œuvre avec, notamment, le succès des photos de pancartes ou inscriptions à l’orthographe approximative et au double sens (involontaire) souvent hilarant. Signalons à ce propos le travail de Hakim Laâlam, connu pour ses chroniques au Soir d’Algérie, qui a récemment sorti le deuxième tome de ses Enseignes en folie aux éditions Chihab.

Intitulée «L’humour algérien entre hier et aujourd’hui», la conférence de Kamel Abdat aura certainement été la plus instructive de cette journée d’étude. Celui qu’on connaît pour son talent comique (notamment parmi la troupe de Jornane El Gusto), est également enseignant de littérature à l’université d’Alger 2. C’est avec un remarquable esprit de synthèse que ce praticien du comique a esquissé les grandes étapes d’un siècle d’humour algérien. Renonçant à en donner une définition statique, Abdat a abordé l’humour comme une contre-culture portée par le peuple. C’est d’abord au théâtre, à partir des années 1920, que l’humour s’affirme avec les premières productions algériennes de Allalou, Mahieddine Bachtarzi, Mohamed Touri…

Ces derniers ont porté sur les planches les personnages populaires de Djeha ou Aïcha et Bendou avec un succès certain. Loin de se résumer à des divertissements plats, certaines productions étaient porteuses d’une charge satirique contre l’oppression coloniale et ses relais. Elles poursuivent en cela l’œuvre des goual et garagouz (théâtre de marionnettes) de la tradition populaire. Abdat cite les fameux «Beni-oui-oui» et autres pièces satiriques de Bachtarzi qui lui vaudront les foudres de la censure coloniale, mais aussi la désapprobation des milieux conservateurs algériens. Avec l’apparition des émissions de langues arabe et kabyle à la radio, dites ELAK, la chanson grivoise s’épanouira avec de talentueux chansonniers de la trempe de Cheïkh Noureddine et Rachid Ksentini.

Au lendemain de l’indépendance, cette veine théâtrale humoristique se poursuivra tout en s’enrichissant d’une dimension ouvertement politique (au sens noble du terme) avec les pièces de Ould Abderrahmane Kaki, Kateb Yacine ou Abdelkader Alloula. C’est à partir du théâtre que l’humour se glissera dans les salles obscures avec l’adaptation cinématographique de Hassan Terro de Rouiched par Mohamed Lakhdar Hamina en 1968. A partir de là, une série de films comiques cultes verront le jour et resteront gravés dans la mémoire collective. «Il s’agissait de films centrés sur des comédiens de grand talent. Prenons l’exemple de Hadj Abderrahmane, connu sous le nom de son personnage fétiche : l’Inspecteur Tahar.

Il est l’auteur du film Les vacances de l’inspecteur Tahar ; cadreur de formation, il était également l’assistant du réalisateur. Les films de Rouiched sont également portés par son personnage. Il en va de même pour Athman Ariouet qui a eu l’idée de Taxi el mekhfi et Carnaval fi dechra», note Kamel Adbat. La veine humoristique se poursuivra, bon gré mal gré, au cinéma jusque dans les années 80’ avec souvent un message à portée sociale à l’image de Omar Gatlatou de Merzak Alouache. Au théâtre apparaît petit à petit le monologue avec le succès fulgurant de Fellag.

Son inédite liberté de ton trouvera un temps sa place à la télévision. En effet, entre le 5 octobre 1989 et le début des années 90’, la Télévision algérienne diffusera les sketchs de Fellag aux côtés d’émissions tels que Bled Music ou Qabsa chemma portées par les inénarrables Kamel Dynamite, Aziz Smati, Farid Rockeur… Cette parenthèse heureuse sera vite fermée avec la crise politique et la violence terroriste des années 90’. «Une traversée du désert culturel», résumera Abdat qui cite toutefois les exceptions télévisuelles de Bila houdoud, Aâssab wa awtar, Ibtissama et puis les acteurs comiques comme Salah Ougrout ou Biyouna qui continuent alors à faire rire malgré la terreur généralisée.

Le début des années 2000 est décrit par Kamel Abdat comme une période de flottement où les productions humoristiques ont du mal à se mettre au diapason de l’évolution des goûts. Internet et les chaînes satellitaires sont passés par là. C’est ainsi qu’on adopte le format mondialisé des sitcoms popularisé par les réalisations à succès de Djaâfar Kacem diffusées pendant le Ramadhan.

Par ailleurs, l’évolution technologique permet à tout un chacun de filmer et de diffuser ses propres sketchs via internet. Le phénomène podcast révèle de nouveaux talents (Anes Tina, DZ Joker…). Dans le monde arabe, les révoltes du Printemps arabe poussent les pouvoirs politiques à lâcher du lest et l’on voit en Algérie de nouvelles chaînes de télévision qui récupéreront ces nouveaux talents et donneront une visibilité aux expressions comiques actuelles. L’humour politique revient également sur le petit écran.

Au cinéma par contre, l’heure est toujours à la gravité et (mises à part de rares exceptions telles que Mascarades de Lyes Salem), la veine comique est en crise. Anesthésie du cœur, selon Bergson, le rire est pourtant un processus salutaire pour dédramatiser les problèmes d’un pays et prendre la distance nécessaire pour les affronter sereinement. Pour paraphraser une fameuse blague sur un ancien président algérien : un pays qui n’a pas de problèmes n’est pas un pays. Quant à nous, Dieu merci, nous n’avons pas de problèmes !