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Droits sportifs- Coûts

Date de création: 12-07-2018 18:42
Dernière mise à jour: 12-07-2018 18:42
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SPORTS- ENQUÊTES ET REPORTAGES- DROITS SPORTIFS- COÛTS

 

BeIn Sports : Spéculation et miroir aux alouettes

Comment les coûts des droits sportifs ont été multipliés par 20 ?

 

 © El Watan Magazine/Amel Blidi, jeudi 12 JUILLET 2018

 

Cela est désormais entré dans les mœurs. A chaque Coupe du monde de football, les Algériens s’échangent les astuces pour suivre les matchs sans s’abonner à BeIN Sports, dont les tarifs sont jugés trop élevés. Cette année, ils se sont tournés vers les chaînes allemandes qui diffusent en clair la majorité des matchs.

 

Fini le temps où les matchs les plus importants étaient captés puis diffusés par la Télévision nationale. Implanté dans 43 pays rassemblant près de 60 chaînes, BeInMediaGroup donne l’impression de venir en conquérant agressif et arrogant.

Toute qatarie qu’elle soit, l’apparente réussite de BeIN ne se reflète pas sur le chiffre d’affaires de l’entreprise, repris par les grands médias internationaux, tant le marché est instable et plein de contradictions.

La baisse des revenus pétroliers, réduisant notablement les activités du Qatar dans le monde,  fragilise le groupe, qui a du mal à trouver son modèle économique. A cela s’ajoutent des suspicions de corruption en lien avec l’octroi des droits de diffusion pour les Coupes du monde de football.

C’est l’histoire d’un prince qui aimait le foot… Pour comprendre l’évolution de la chaîne qatarie, il faut revenir à son histoire.

Tout a commencé lorsque le Cheikh Hamad Ben Khalifa Al-Thani prend les commandes du gouvernement qatari au début des années 90, en renversant son père.

Le nouvel émir, lui-même fan de foot, espère utiliser le sport, un soft power par excellence, pour asseoir la puissance du Qatar. Isolé géopolitiquement, il dépense frénétiquement grâce au fonds souverain d’investissement Qatar Sports Investment (QSI) dont il est le propriétaire et qui a racheté le Paris Saint-Germain en 2012.

Logique spéculative

La spéculation autour des droits sportifs du Mondial débute en 1998, lorsque Eurosport et Canal + entrent en jeu. Le seul moyen pour regarder les matchs était alors de se tourner vers les chaînes satellitaires, encore aisément accessibles.

L’affaire se corse en 2008, lorsque Sportfive, appartenant au groupe français Lagardère, se fraye une place dans le terrain de la gestion des droits sportifs grâce à un accord avec la Confédération africaine de footlball. «En 2009, Sportfive décroche le budget de la communication de l’opérateur français Orange pour les quatre prochaines compétitions de la CAN (Coupe d’Afrique des nations). Un an plus tard, elle reçoit 137 millions de dollars pour les droits TV et déclare 15,53 millions de dollars de bénéfices. L’accord Sportfive – CAF est une parfaite réussite si l’on se place sous l’angle des bénéfices spéculatifs», explique l’expert en géopolitique et chercheur à l’IRIS, Sébastien Abis.

En 2012, Sportfive revend les droits Afrique de la Coupe du monde 2014 à Al Jazeera, qui devient le statut d’agent exclusif pour les droits marketing et médias en Afrique. Plus question de regarder les matchs sur les chaînes satellitaires, celles-ci sont désormais cryptées.

Le commerce de craquage des démodulateurs prospère. Très vite, les prix culminent à des sommets inatteignables. Le football, qui représentait déjà pour le gouvernement algérien un enjeu de stabilité politique, veillant jusque-là à acheter les matchs, devenait inaccessible. La pression monte et l’ENTV n’hésitera pas, en 2013, à pirater un match qualificatif de la Coupe du monde de football. Al Jazeera aurait exigé la réouverture de leur bureau permanent à Alger en contrepartie de la retransmission du match Burkina Faso-Algérie.

Devant la justice, la chaîne publique algérienne sera condamnée à payer 1,5 million d’euros au groupe qatari. «Les diffuseurs africains sont les premières victimes de cette inflation. Les paysages économiques ne permettent pas à beaucoup d’annonceurs africains de payer des spots TV à dix ou vingt mille euros pour trente secondes.

Quant aux chefs d’Etat africains, ils commencent à se fatiguer de devoir mettre systématiquement la main à la poche pour offrir à leurs concitoyens les matchs dans lesquels joue leur équipe», souligne Sébastien Abis.

Et de poursuivre : «En Europe, un tel pouvoir serait partiellement remis en question par la directive européenne ”Télévision sans frontières”. L’objectif de cette directive est de renforcer le droit à l’information des téléspectateurs, en s’assurant que des événements tels que les Jeux olympiques, la Coupe du monde ou le Championnat d’Europe de football (l’Euro) soient diffusés par des chaînes de télévision en accès libre et non exclusivement par des chaînes payantes. En Afrique, il n’existe pas de réglementation équivalente.»

Pour autant, les télévisions et les spectateurs ne sont pas au bout de leurs peines. A la création du réseau BeIN Sports (qui n’est que l’ancienne filiale sportive d’Al Jazira), en 2014, le montant des droits par saison est multiplié par vingt. Du jamais-vu dans l’histoire des droits TV du football.

La chaîne s’implante dans 43 pays, mais ne parvient pas à s’introduire dans les pays africains qui, face à la montée spectaculaire des prix, sont passés maîtres en matière de décodage et de système D. Selon les spécialistes, le seul moyen pour elle de gagner le marché africain serait de sceller un accord avec Canal + qui y a tenté quelques intrusions.

Mais les rapports entre les responsables du réseau qatari et ceux du bouquet français se sont tellement détériorés depuis l’arrivée des Qataris en France, que cela ne pourrait se conclure de l’immédiat.

Et demain ?

D’ores et déjà, de nouveaux acteurs avancent leurs pions dans le vaste échiquier de la commercialisation des droits sportifs. Des invités surprise pourraient bousculer BeIN.

Le groupe chinois Startimes, qui édite déjà sept chaînes sportives, a obtenu l’exclusivité sur le continent noir et pour cinq ans de la diffusion de la Bundesliga (championnat allemand de première division) et de la Coupe du monde des clubs. D’un autre côté, les géants d’internet pourraient bouleverser la donne dans les années à venir. Malgré sa précarité, BeIn sports continue d’acquérir des droits colossaux pour le marché, comme l’intégralité des Coupes du monde du monde 2018 et 2022.

Le marché constitue désormais une bulle financière qui ne cesse d’enfler. Selon une étude du cabinet Deloitte, les droits télévisés sportifs ont été estimés à 24,6 milliards d’euros par an sur le plan mondial, soit une augmentation de 12% en 2015, alors que sur la période 2009-2013, le taux de croissance annuel moyen n’était que de 5%.

Dans cette course à l’acquisition de droits, il reste, pour le moment, beaucoup d’incertitudes. Le match s’annonce haletant.

 BeIN en bref

Partout dans le monde BeIn fait des remous

En Tunisie, en Algérie, au Maroc et en Egypte, beIN Sports est le   seul diffuseur agréé pour la Coupe du monde. En   Algérie, les chaînes sont piratées à la source, par des téléspectateurs achetant dans le commerce des «démodulateurs» qui cassent le système de cryptage des diffuseurs.

Le phénomène est largement répandu au Maghreb : dans la capitale économique du Maroc, Casablanca, un grand marché populaire considéré comme «la Mecque du matériel piraté» fait le bonheur des téléspectateurs. Brandissant le droit des supporters à suivre leur équipe, BeIN Sports est traîné devant le conseil de la concurrence du Maroc.

Le groupe audiovisuel qatari est accusé d’abus de position dominante par Palm Production, société marocaine spécialisée dans l’événementiel. Celle-ci dénonce le fait que BeIN Sports détienne l’exclusivité des droits de diffusion des grands événements sportifs sur toute la région Afrique du Nord et Moyen-Orient (MENA). En Afrique subsaharienne, beIN Sports n’a aucun droit de diffusion.

Ici, des  sociétés privées ont piraté son signal et le revendent à des téléspectateurs pas forcément au courant qu’ils regardent leur match favori illégalement. «Canal+ a un quasi-monopole des droits de diffusion sportifs sur toute l’Afrique francophone subsaharienne, mais des entreprises font du piratage industriel. Pour eux, c’est gratuit, alors que nous, on a payé les droits !», affirme Mamadou Mbengue, directeur du groupe pour le Gabon à l’AFP.

«Cela nous inquiète car ça impacte notre business. Il y a un risque que  ça se passe comme au Maghreb : qu’à terme, on doive partir. Dans les pays d’Afrique où les équipes nationales se sont qualifiées pour la Coupe du monde -Sénégal, Nigeria, Maroc, Tunisie- les chaînes publiques ont toutefois acheté les droits de diffusion pour les matchs de leur équipe.

Pour sa part, l’Autorité égyptienne de la concurrence a annoncé avoir réclamé à la Fédération internationale (FIFA) le droit pour la Télévision nationale de diffuser 22 rencontres du Mondial-2018, en dénonçant le monopole de la chaîne beIn.

Dans un pays de près de 100 millions d’habitants, où le salaire moyen ne dépasse pas 200 euros, les Egyptiens qui veulent regarder leur équipe nationale, qualifiée pour la première fois depuis 28 ans, doivent acheter un décodeur pour 1 630 livres (78 euros) et payer plus de 2 000 livres (100 euros)  d’abonnement. Dans un communiqué, l’Autorité dit avoir reçu une plainte, dont elle ne révèle pas l’origine, accusant la FIFA de violer les règles de la concurrence. «La FIFA a privé la concurrence de beIN de présenter de meilleures offres aux téléspectateurs égyptiens», avance le communiqué. Dans plusieurs courriers adressés à la FIFA, l’Autorité a soulevé la  question, mais l’instance internationale «n’a pas coopéré», dit encore le texte.

L’autorité égyptienne affirme alors avoir décidé de «contraindre» la FIFA à accorder les droits de retransmission à la Télévision publique du pays en échange d’une somme d’argent dont le montant n’a pas été révélé. Elle dit par ailleurs envisager des démarches en ce sens auprès de l’Union  européenne et de la Suisse, où se trouve le siège de la FIFA.

Sur les droits sportifs, les géants de l’internet avancent encore à petits pas…

Leur puissance financière fait saliver les ligues sportives, mais les géants américains de l’internet, Amazon, Facebook ou Google en tête, se font encore désirer dans les droits sportifs, préférant  avancer à petits pas, en particulier sur le football, plutôt qu’investir massivement. Cette approche est symbolisée par la première apparition du mastodonte du commerce en ligne Amazon sur la scène footballistique britannique: il a acquis le 8 juin un lot pour une petite vingtaine de matches, pour un montant qui, s’il n’a pas été communiqué, devrait être relativement limité. «Ces lots avaient été invendus dans un premier temps.

C’est une vraie opportunité pour Amazon, qui s’est présenté pour mener une campagne de test auprès du public britannique, il y a une approche tactique de leur part», rappelle Nicolas Reffait, spécialiste médias au cabinet Bearing Point, à l’AFP.

Le groupe américain diffuse déjà au Royaume-Uni plusieurs tournois de tennis de premier plan, dont Wimbledon ou l’US Open, aux droits de diffusion moins élevés que le football, alors que les téléspectateurs y sont prêts à payer beaucoup pour suivre les compétitions. «Ils font preuve d’une certaine prudence en n’allant pas sur les plus gros lots. L’idée semble être de voir quel peut être l’impact sur les abonnements à leur service Prime, ils y vont pas à pas», commente Thomas Coudry, analyste médias pour Bryan Garnier.

Cette prudence se retrouve sur l’ensemble des investissements des plateformes internet dans les droits sportifs : si Twitter diffuse aux Etats-Unis des matchs de NFL, la ligue de football américaine, ou Amazon du hockey sur glace avec la NHL, il s’agit rarement des lots les plus importants. Car la structure des droits n’est guère encourageante pour les géants de l’internet, habitués à penser leur stratégie de manière mondiale et confrontés pour le sport à des ventes de licences exclusivement sur des marchés nationaux.

D’autant que si la diffusion de sports représente le fonds de commerce de chaînes de télévision comme beIN Sport ou Sky, elle est avant tout pour les plateformes internet un moyen d’améliorer l’engagement de leur base d’utilisateurs vis-à-vis de leurs services. Or, les revenus supplémentaires générés par les abonnés Prime pourraient largement amortir des investissements importants nécessaires à la retransmission d’une saison complète de Premier League ou de Ligue 1.

BeIn vs BeOut

En août 2017, en pleine crise diplomatique entre le Qatar et certains pays du Golfe, l’Arabie Saoudite a lancé un bouquet intitulé Beout Q (être en dehors du Qatar), détournant en la ridiculisant la marque beIN, retransmettant «illégalement» l’ensemble des compétitions diffusées par celle-ci, dont la Coupe du monde 2018. Selon les responsables de ce bouquet, qui transmet via le satellite Arabsat (26.0  Est), l’objectif est «de mettre fin au monopole de beIN Sports» moyennant un tarif annuel de 10 000 dinars.

Sauf que les «hackers» ont trouvé la parade pour décrypter les chaînes Beout Q, via des démodulateurs pourvus de la nouvelle norme H265. La FIFA s’est empressée de réagir en publiant un communiqué sur son site officiel, dénonçant «les activités illégales» de Beout Q, car elle ne lui a pas donné le droit de diffuser le tournoi.

La Confédération africaine (CAF) s’est mise également de la partie, condamnant «fermement la pratique du piratage audiovisuel des manifestations sportives» qu’elle a qualifié de «véritable fléau pour notre industrie». L’Arabie Saoudite, dont les relations avec le Qatar sont des plus houleuses, a annoncé avoir confisqué plus de 12 000 dispositifs de piratage à travers le pays. «L’Arabie Saoudite respecte la question de la protection des droits intellectuels et les conventions internationales à ce sujet», a-t-elle ajouté.

BeIN, bouquet de chaînes TV basées à Doha, détient les droits particulièrement onéreux de retransmission de nombreux événements sportifs, dont la Coupe du monde en Russie (14 juin-15 juillet). Les déclarations du responsable saoudien sont intervenues, alors que le groupe du Qatar se dit victime d’une importante opération de piratage à partir de l’Arabie Saoudite.