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Religion - Islam- Soufisme

Date de création: 12-01-2016 08:17
Dernière mise à jour: 12-01-2016 08:17
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CULTURE- ETUDES ET ANALYSES- RELIGION- ISLAM- SOUFISME

Religion

La grande histoire de l'Islam > La grande histoire de l'Islam

Qu'est-ce que le soufisme ?

Éric Geoffroy* /www.scienceshumaines.com/19 novembre 2015

Apparu dès l’aube de l’islam, le soufisme en représente une dimension spirituelle, intérieure. Panorama…

Le soufisme est un aspect de la sagesse éternelle, universelle, qui s’est incarné dans le corps de la religion islamique, née en Arabie au 7e siècle. On peut le définir comme la dimension intérieure, spirituelle de l’islam, et de l’islam sunnite pour l’essentiel.

Parmi les diverses significations évoquées du terme sûfî, deux sont plausibles sur le plan linguistique. La première, immatérielle, fait dériver le terme du verbe arabe sûfiya, « il a été purifié ». Le but du soufisme serait donc de reconduire l’homme à la pureté originelle, dans cet état où il n’était pas encore différencié du monde spirituel. Selon la seconde étymologie, le mot sûfî dérive du mot sûf, la laine.

 Les débuts du soufisme

Le soufisme s’est développé en climat sunnite, car il est fondé sur l’intériorisation du modèle muhammadien, la sunna*. La relation de maître à disciple, fondamentale, n’y a de sens qu’en référence au Prophète, le « Maître des maîtres », et tout ordre soufi trouve sa légitimité dans la « chaîne initiatique » qui remonte à lui. Les saints musulmans s’alimentent donc à l’influx béni (baraka) de celui qui est pour eux « l’Homme parfait ».

Le soufisme ne saurait être un phénomène marginal dans la culture islamique, puisqu’il s’emploie à maintenir sans cesse une harmonie entre les aspects exotérique et ésotérique du message islamique. Il éclaire ainsi de l’intérieur le dogme et les rites de l’islam, leur donnant sens. Face à l’emprise croissante du droit musulman au fil des siècles, les soufis, qui étaient souvent de grands oulémas* (savants en sciences islamiques), rappellent que seul l’Esprit est à même de vivifier les formes, et de lutter contre la sclérose de la pensée islamique. C’est en cela qu’ils définissent leur discipline comme « le cœur vivant de l’islam ».

Au cours des deux ou trois premiers siècles de l’islam, toute la typologie de la sainteté universelle se déploie dans le nouveau cadre islamique. Une véritable profusion d’expériences et de tempéraments spirituels se fait jour alors dans le monde musulman. Trois mouvances spirituelles se dégagent…

 Les trois voies

1) Le renoncement au monde

Jusqu’au 9e siècle, la spiritualité islamique s’inscrit presque exclusivement dans le cadre du zuhd, mot que l’on peut traduire par détachement ou renoncement. Cette attitude intérieure, qui consiste à envisager ce bas monde avec une certaine distance, trouve son ancrage dans le Coran, qui enjoint les êtres humains à ne pas être dupes de l’illusion des plaisirs terrestres. Elle se nourrit également de l’exemple du Prophète, qui incitait autrui à juguler l’âme charnelle, l’ego. Pour autant, il prônait l’équilibre dans la vie religieuse et donnait au corps tous ses droits. Il dut parfois freiner le zèle ascétique de l’un ou l’autre de ses compagnons.

Ce mouvement ascétique vient en grande partie en réaction au caractère mondain de la dynastie umayyade, qui gouverne la communauté musulmane de 661 à 750, et aux nombreuses injustices que l’histoire lui impute : Mu‘âwiya, premier calife umayyade, a pris le pouvoir au calife légitime, ‘Alî, cousin et gendre du Prophète, considéré par tous comme un grand spirituel.

 2) La « voie du blâme »

Dans la seconde moitié du 9e siècle apparaît le courant des Malâmatis à Nichapour, capitale du Khorassan (actuels Iran du Nord-Est et Ouzbékistan). Ils préconisent la « voie du blâme » (malâma). À l’instar des groupes ascétiques, ils tiennent la nafs, l’âme charnelle, pour leur plus redoutable ennemi. Mais leur stratégie va beaucoup plus loin. Se défiant des miracles autant que des états mystiques, qui sont à leurs yeux des illusions, ils cherchent à préserver leur intimité avec Dieu en se faisant transparents dans la société.

Mais la malâma a un autre visage, qui consiste à s’attirer le « blâme » de la part de la société ambiante. C’était précisément le but que recherchaient les Malâmatis pour qui le meilleur moyen de cacher leur vie intérieure était d’avoir « mauvaise réputation ». Ils y parvenaient en simulant le vol, l’outrage aux bonnes mœurs, etc. C’est de leurs rangs que sont issus les Qalandars, provocateurs visant à choquer la bonne conscience musulmane (on retrouve leurs frasques dans Les Mille et Une Nuits).

 3) L’école de soufisme de Bagdad

Dans la nouvelle capitale du califat abbasside, ce que l’on appelle « l’école de Bagdad » (9e-10e siècle) représente un milieu très riche de personnalités spirituelles qui vont donner au tasawwuf (« soufisme ») l’essentiel de sa doctrine et de son expérience. Parmi elles :

• Junayd (m. 911) : on lui attribue d’avoir accompli l’équilibre idéal entre les dimensions ésotérique et exotérique en islam. Il est perçu comme l’archétype du spirituel sobre, maîtrisant son extase. Sa méthode, fondée sur le jeûne, le silence et la retraite, est rigoureuse.

• Hallâj (m. 922) : il est le représentant le plus connu, surtout en Occident, de cette école spirituelle, et l’un des soufis les plus controversés. À l’inverse de Junayd, il typifie « l’ivresse spirituelle ». Suspecté de collusion avec des groupes chi‘ites qui menaçaient le pouvoir abbasside, il est exécuté, à Bagdad, sur des motivations religieuses, mais également « sécuritaires ». Il est notamment condamné pour avoir professé l’incarnation de Dieu en l’homme, croyance tant reprochée aux chrétiens.

Le « martyre » de Hallâj sonne le glas d’une période d’exploration débridée. à partir du 11e siècle, le soufisme entre dans une période de maturation, durant laquelle il s’impose en tant que norme spirituelle et devient l’une des disciplines islamiques authentifiées. Ce processus s’effectue par le biais de :

– la rédaction de manuels de soufisme, visant à montrer que le soufisme est le « cœur de l’islam » ;

– l’apparition des instituts supérieurs d’enseignement des sciences islamiques (madrasa), dans lesquels va être accueillie la discipline du tasawwuf.

• Avec Ghazâlî (m. 1111), le soufisme acquiert véritablement droit de cité dans la culture islamique. L’histoire lui attribue la réconciliation du sunnisme, dont l’identité est désormais bien dégagée, avec le soufisme. Son œuvre majeure, Revivification des sciences de la religion (Ihyâ’ ‘ulûm al-dîn), opère une fusion entre théologie, droit et mystique. L’exemplarité du parcours de Ghazâlî tient dans le fait que ce grand savant, célébré de son vivant, a affirmé, à l’issue d’une expérience spirituelle transformante, que le soufisme est la voie suprême menant à Dieu.

Parallèlement à l’essor des confréries se développe une littérature soufie fortement métaphysique, notamment sous la plume d’Ibn ‘Arabî (m. 1240). Les écrits des maîtres ont toujours un but initiatique : ils doivent susciter l’éveil spirituel. Si les auteurs écrivent des traités en prose, ils emploient beaucoup la poésie. Celle-ci permet d’évoquer des réalités plus allusives, ou de toucher plus directement le lecteur.

À partir du 13e siècle, le soufisme n’est plus un phénomène marginal ; il devient même le courant dominant de la culture islamique sunnite, et dynamise à lui seul la vie spirituelle, et aussi intellectuelle et artistique. Attirant des fidèles de plus en plus nombreux, il réoriente la piété et la vie religieuse. L’un des signes majeurs de son intégration n’est autre que sa profonde imprégnation chez les oulémas, théologiens ou juristes de l’islam : la plupart des grands savants sont affiliés à une confrérie et suivent un maître spirituel. Les thèmes centraux de la doctrine soufie ont pénétré les esprits et apparaissent dans des livres n’ayant pas de rapport direct avec cette discipline. Par son ouverture et sa tolérance, le soufisme devient aussi un vecteur d’islamisation.

 Soufisme et modernité

Jusqu’au 9e siècle, le soufisme imprègne ainsi tous les aspects de la culture islamique, mais sa forme confrérique connaît parfois des dégénérescences, et des glissements vers la religiosité populaire. Il va être la cible d’abord du wahhabisme, mouvement puritain et littéraliste apparu en Arabie lors de la seconde moitié du 18e siècle, puis des salafistes qui, pareillement, veulent imposer leur vision fruste de l’islam. Il est également attaqué par les « modernistes » nationalistes du 20e siècle, qui voient dans les pratiques confrériques de pures superstitions et la marque tangible de la décadence du monde musulman, face à l’Europe hégémonique. Pourtant, les grands réformistes musulmans de la fin du 19e siècle et du 20e siècle ne renient nullement leur ancrage dans le soufisme, en tant qu’exigence spirituelle. Ils critiquent seulement la forme confrérique lorsqu’elle aliène, selon eux, les peuples musulmans.

Après une période de disgrâce, un renouveau se dessine à partir des années 1980, à la suite de l’échec des diverses idéologies qu’a connues le monde arabo-musulman au 20e siècle (nationalisme, marxisme, islamisme…), et du désenchantement de ceux qui suivaient le modèle occidental : pour beaucoup, la seule démarche authentique ne peut être désormais qu’intérieure. L’alternative du soufisme, face à l’islamisme, se fait de plus en plus entendre en pays musulman. Les soufis contemporains sont actifs dans différents domaines de la vie sociale mais, d’évidence, les médias parlent davantage de ceux qui font peur : islamistes et autres jihadistes.

Le soufisme a attiré certains Occidentaux depuis le 19e siècle, et beaucoup de conversions à l’islam se font encore par ce biais. À partir des années 1970, de nombreux groupes soufis ont vu le jour en Occident. Cette expansion n’est pas une simple conséquence de l’émigration, car les cheikhs « orientaux » ont constaté depuis longtemps en Occident une réelle attente spirituelle. Toutes les grandes confréries sont donc présentes en Occident. Il y existe désormais une véritable culture soufie, qui fait apparaître différentes formes de coexistence entre les différents groupes spirituels, par exemple lors de la célébration de la naissance du Prophète (Mawlid).

L'apparition des confréries soufies

C’est entre les 9e et 12e siècles, période au cours de laquelle sont nés beaucoup d’ordres monastiques chrétiens, que des familles spirituelles voient le jour en islam. La lumière de la prophétie s’étant alors progressivement estompée, il revenait aux cheikhs soufis de prendre en charge l’éducation des fidèles : un encadrement spécifique et des méthodes initiatiques appropriées se mettent en place. Les confréries – qu’il faudrait plutôt appeler « voies initiatiques », de l’arabe tarîqa - répondent dès lors à un besoin de structuration spirituelle et sociale que les oulémas* sont incapables de satisfaire. Après la prise de Bagdad par les Mongols en 1258 et l’effondrement de l’Empire abbasside qui s’ensuit, seuls les réseaux soufis proposent une vision du monde qui transcende les aléas de l’histoire.

Ces « voies-mères » se sont divisées par la suite en branches, qui ont acquis une autonomie plus ou moins grande. Chaque branche porte le nom de son fondateur, auquel elle ajoute parfois celui de sa source initiatique. Par exemple, la ‘Alâwiyya (20e siècle), est issue de la Darqâwiyya (début 19e siècle), qui trouve elle-même son origine dans la Shâdhiliyya (13e siècle).

Par la suite sont apparues quelques grandes confréries « mères », telles que la Tijâniyya (Maghreb, début 19e siècle) et la Murîdiyya, les « mourides » (Sénégal, début 20e siècle). Dans l’espace et dans le temps, les confréries soufies ont joué un rôle considérable dans l’éducation religieuse et spirituelle, mais également dans les domaines social, politique et culturel.

 Quelques confréries majeures et leur lieu de naissance
•Qâdiriyya (Irak, 12e siècle)
•Khalwatiyya (Caucase, 14e siècle)
•Naqshbandiyya  (Asie centrale, 13e-14e siècles)
•Shishtiyya (Inde, 13e siècle.)
•Shâdhiliyya  (Egypte-Maghreb, 13e siècle)
• Mawlawiyya (« derviches tourneurs » : Anatolie, 13e siècle)…

Quelques grands noms du soufisme

• Râbi’a ‘Adawiyya (m. 801)

la Sainte fondatrice de Basra (Irak), est la sainte musulmane la plus connue et la plus vénérée. Elle invite, avant les autres, à un amour désintéressé, exclusif de Dieu. Elle ne transige pas avec le monde créé, pas même avec la Ka‘aba, qu’elle qualifie d’« idole adorée sur terre ». Pour elle, le paradis et l’enfer ne sont que des voiles dans la quête de Dieu.

Il est remarquable que sa doctrine du « pur amour de Dieu » soit parvenue à la cour de saint Louis, par son chroniqueur et ami Joinville (m. 1317). La figure mythifiée de Râbi’a a même nourri le débat théologique sur l’amour de Dieu qui agita la France au 17e siècle, suscitant l’admiration des partisans du pur amour.

• Muhyî al-Dîn Ibn ‘Arabî (m. 1240)

est appelé le « Grand Maître » (al-Shaykh al-Akbar) de la spiritualité islamique. Né à Murcie, en Espagne musulmane, il reçut une mission spirituelle qui l’amena à s’établir au Proche-Orient, d’où il transmit la science dont il se disait le dépositaire.

Son œuvre ne laisse jamais indifférent, et aucune n’a suscité autant de débats dans le monde musulman : elle exaspère par sa prolixité et son hermétisme, ou elle fascine par l’universalité de la gnose qui l’habite. Elle repose sur une doctrine sous-jacente, l’« unicité de l’être » (wahdat al-wujûd) : Dieu seul est, et les créatures Lui empruntent leur existence grâce à Sa théophanie sans cesse renouvelée dans le monde. Sa doctrine amène au paradoxe, et à « l’union des contraires », qui doivent libérer de la dualité de ce monde et élever vers l’unicité. Il affirme ainsi que le monde est à la fois « Lui (Dieu) et non Lui ».

De nos jours, le caractère universel de l’enseignement d’Ibn ‘Arabî fait de lui l’un des spirituels, toutes religions confondues, les plus traduits dans le monde.

• Jalâl al-Dîn Rûmî (m. 1273)

surnommé Mawlanâ (« notre maître », Mevlana en turc), reste à ce jour le mystique musulman le plus connu en Occident. Il personnifie la voie de l’amour et de l’ivresse dans le soufisme, tandis qu’Ibn ‘Arabî représente la voie de la gnose, de l’intellectualité métaphysique. Chassé par l’invasion mongole, il quitte jeune avec sa famille son Iran natal, pour s’établir à Konya (actuelle Turquie). Devenu un digne savant religieux, Rûmî y rencontre son maître, Shams de Tabrîz, le « soleil » (shams) de Rûmî. Transmutation : « J’étais cru, j’ai été cuit, puis calciné », dira Rûmî après cette expérience.

La célèbre somme poétique de Rûmî, le Mathnawî, est surnommée « le Coran persan », et va acquérir dans les aires turque, iranienne et indienne le statut d’un texte sacré. La danse circulaire des disciples Mevlevis, nos « derviches tourneurs », se codifie bien après la mort de Rûmî. Elle était chez lui une expression spontanée de son état d’extase.

Rûmî est de nos jours le poète le plus lu aux États-Unis, et peut-être dans le monde.

• Ahmad ‘Alawî (m. 1934)

de Mostaganem (Algérie) a eu une grande influence initiatique, en pays musulman mais aussi en Occident. Le métaphysicien français René Guénon (m. 1951) recommandait aux Européens qui s’intéressaient au soufisme – tel Fritjhof Schuon – de se rattacher à lui. Il fonda sa propre voie, la ‘Alâwiyya, vers 1915. Il eut à combattre à la fois les missionnaires français trop entreprenants, et les premiers salafistes, tenants d’une vision fruste de l’islam. Il témoignait d’une grande ouverture à l’égard des autres religions (il appréciait en particulier l’évangile de Jean), et de l’Europe où il envoya très tôt des disciples.

                                                                                                                                                                 Éric Geoffroy

*Islamologue, conférencier spécialiste du soufisme, auteur notamment de Le Soufisme. Histoire, fondements, pratique, Eyrolles, 2015. Son site Internet : http://eric-geoffroy.net/

NOTES

1.Sunna : Ensemble des paroles et actes du Prophète, inspirant tout musulman. Par extension, corpus théologique des sunnites.

2.Oulémas : « Savants » en arabe. Pluriel francisé de alem, théologien de l’islam sunnite.