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Ferhat Abbas- Entretien Malika Rahal/HuffpostAlgérie

Date de création: 28-12-2015 11:51
Dernière mise à jour: 28-12-2015 11:51
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VIE POLITIQUE- PERSONNALITES- FERHAT ABBAS-  ENTRETIEN MALIKA RAHAL/HUFFPOSTALGERIE

© Huffpost Algérie, jeudi 24 décembre 2015

Malika Rahal : "Bourgeois, francophone, laïc... Sur Ferhat Abbas, les stéréotypes sont tenaces"

 

Ferhat Abbas nous a quittés, il y a 30 ans, le 24 décembre 1985. Son nom, comme celui d’autres personnalités bannies d’existence durant plusieurs décennies, est revenu sur l’espace public national après octobre 1988.Pourtant, explique Malika Rahal, historienne, chargée de recherche à l'Institut d'histoire du temps présent (CNRS), les clichés et les stéréotypes sur le parcours politique du premier président du GPRA restent tenaces.

De même que son positionnement post-indépendance contre la mise en place d'un système autoritaire est peu évoquée. Une remise en perspective passionnante sur un homme encore méconnu..

HuffPost Algérie : Quand on remet en perspective les différentes expériences et, surtout, les actions qui ont rythmé le mouvement national algérien, quel est le portrait qui résumerait le mieux le vécu politique de Ferhat Abbas ?


Ce qui est remarquable dans le parcours de Ferhat Abbas, c’est son exceptionnelle longévité qui fait qu’il a plusieurs vies en politique. Il multiplie les expériences et les engagements, et il évolue dans ses opinions d’une façon qu’on n’a parfois pas su voir, au risque de faire de lui une personne anachronique et décalé.

Né en 1899, Ferhat Abbas a été un élève de l’école française, il fait partie de la minorité issue de la population colonisée ayant accès aux études comme cadre de l’Association des étudiants musulmans d’Afrique du Nord (AEMAN), avant devenir élu local puis lieutenant du Dr Mohammed Bendjelloul à la tête de la Fédération des élus musulmans algériens fondée en 1927.

Dans les années 1920 et 1930, c’est par la plume qu’il se fait connaître avec la volonté de sortir la population de la pauvreté par l’éducation. Il est alors au cœur du courant Jeune Algérien et défend en 1936 le projet Blum-Violette. Il est alors assimilationniste avec une radicalité qu’on ne peut comprendre si on l’observe à partir de la situation de 1954, mais qui, à son époque, est réelle.

Préoccupé par le devenir de la paysannerie, et convaincu que la politique, c’est le nombre, il fonde avant la seconde guerre mondial un éphémère parti de masse, l’Union populaire algérienne (UPA, 1938). Les notables comme Bendjelloul jugeaient alors difficile à suivre cette rupture avec les formes d’engagement de la Fédération des élus, et Abbas s’est alors entouré d’hommes plus jeunes et plus militants.

C’est sur la base des mêmes principes républicains, égalitaristes et anticolonialistes qu’Abbas évolue durant la seconde guerre mondiale vers la revendication d’une citoyenneté désormais algérienne. Grâce à des hommes plus jeunes, notamment ses lieutenants Ahmed Boumendjel et Ahmed Francis, le contact était possible avec les nationalistes du PPA de Messali durant les intenses discussions qui aboutissent à la production d’un document fondamental, le Manifeste du peuple algérien, en février 1943.

Abbas y défend une République algérienne démocratique et sociale. Les autorités françaises prennent alors très au sérieux son influence grandissante, d’autant que se crée autour du Manifeste une Association des Amis du Manifeste et de la Liberté (AML) qui rassemble en quelques semaines, dit-on, jusqu’à 500 000 membres. Les chiffres sont incertains, mais le succès ne fait aucun doute.

C’est après le Congrès musulman de 1936 et avant le Front de Libération nationale, le second front anticolonialiste. La répression de mai 1945, notamment dans le Constantinois, à Sétif et Guelma, montre bien qu’aucune expression politique ne serait tolérée par les autorités. Durant cette période, les Européens font de lui l’homme à abattre, et exigent sa tête. Il est finalement arrêté, avec son compagnon Ahmed-Cherif Saadane.

En prison, il rédige un testament politique, où il apparaît qu’il se pense à la fin de la vie politique. En fait, le texte deviendra le programme de son nouvel engagement au sein de l’Union démocratique du Manifeste algérien à partir de 1946.


Au sein de l’UDMA, Ferhat Abbas continue de défendre un projet de République algérienne démocratique et sociale, sur la base du texte du Manifeste de 1943. Surtout, comme le font aussi le MTLD et le PCA, les militants de l’UDMA travaillent à mobiliser, à former, à encadrer la population et à diffuser des idées politiques où le nationalisme tient une large part.

On ne comprend rien au développement du FLN à partir de 1954, et à la mobilisation populaire qu’il est capable de susciter si l’on ne considère pas le travail de ces partis politiques.

Abbas est alors aussi un diplomate, qui noue des contacts, à Paris ou au Maghreb, négocie pour éviter à son parti une répression de plus en plus dure, tente de gagner sur le terrain de l’assemblée algérienne ou des assemblées locales où il est élu. Au sein même de l’UDMA se développent des discussions parfois difficiles, lorsque Ferhat Abbas est contesté, notamment par les jeunes, qui le jugent insuffisamment radical, et trop engagé dans ces activités qui n’apportent aucun résultat tangible.

Après le déclenchement du 1er novembre 1954, le décalage s’accroit quand, du fait de la répression, il est impossible de médiatiser les négociations secrètes qui ont lieu entre le FLN et l’UDMA. Bien des militants locaux rallient alors l’ALN individuellement, en attendant que leur parti soit officiellement dissout, en avril 1956 et que Ferhat Abbas ne rallie le Caire.

Au sein du FLN, il prend en 1958 la présidence du GPRA, auquel il donne un visage internationalement reconnu. Le ralliement de l’UDMA et de son chef, contribue à accroître le crédit du FLN à l’extérieur, en lui donnant l’image d’un mouvement plus politique. Lors des manifestations de Décembre 1960, son nom est scandé comme celui d’un chef d’état. Le refus de toute négociation du côté français fait durer la guerre, et transforme les rapports de force au sein du FLN et du GPRA dont Abbas est finalement exclu.

En labourant le champ de l'UDMA et en passant au crible la perception de Ferhat Abbas par l'opinion algérienne, vous avez constaté que ce courant "a fait l'objet de stéréotypes à la vie dure". Avez-vous le sentiment que le regard des Algériens à son endroit est toujours à charge.

Dans l’histoire dominante qui s’est développée depuis l’indépendance, et notamment l’histoire de la guerre, on a valorisé selon plusieurs critères. On a valorisé la lutte armée sur la lutte politique (quand l’UDMA était un parti politique, et qu’elle ne s’est ralliée au FLN qu'en 1956) ; on a valorisé une vision populiste de l’histoire (quand l’UDMA avait la réputation d’être un parti bourgeois) ; et on a valorisé la vision arabo-musulmane défendue par l’Association des Ulama (quand l’UDMA avait la réputation d’être francophone et laïque).

On pourrait montrer pour chaque critère à quel point les stéréotypes sont tenaces. Par exemple, il faut souligner la proximité entre Ferhat Abbas, et Abdelhamid Benbadis ou Bachir Ibrahimi, et surtout sur le terrain, la proximité voir la superposition des sections de l’UDMA avec les groupes locaux de l’association des Ulama dans les années 1940 et 1950.

Bien souvent, les piliers des madrassat (écoles) de l’Association sont des militants de l’UDMA, et le parti développe un discours religieux et sur la religion bien plus complexe que ce qu’on croit savoir de lui. L’opposition caricaturale entre des francophones laïcs à l’UDMA et des arabophones musulmanes à l’Association des Ulama ne correspond à rien sur le terrain. Mais elle est encore très répandue aujourd’hui.

Ce qui m’a intéressé en travaillant sur l’UDMA, c’est de voir que certains stéréotypes, et certaines critiques contre Ferhat Abbas naissent très tôt, dans la compétition entre UDMA et MTLD dans les années 1940 par exemple.
 

Comme souvent dans les discours de disqualification, certains arguments sont fragiles et ils ont pourtant eu la vie dure : on dit ainsi volontiers d’Abbas qu’il est francisé, et l’on en veut pour preuve son mariage avec une française. En effet, dès les années 1940, on trouve des militants du MTLD qui chahutent les meetings UDMA, empêchant Abbas de parler en criant “Mme Perez! Mme Perez!” du nom de son épouse au motif qu’elle est française. Peu importe que la compagne de Messali Hadj aussi ait été française aussi, l’important c’était d’utiliser l’argument comme arme politique.

Les phrases que l’on reproche éternellement à Abbas sont des phrases qu’on trouve déjà dans les sources documentaires des années 1940 au MTLD où l’on fustige “Monsieur La France c’est moi”. Au demeurant, les gens de l’UDMA avaient leurs propres stéréotypes sur le MTLD : ils les accusaient d’être des “chômeurs professionnels” (c’est-à-dire rémunérés par le parti) et des voyous. Mais la vision du monde de l’UDMA (et ses stéréotypes) n’ont pas survécu jusqu’à nous de la même façon.

Comme historienne, je trouve passionnant de me demander comment la vision critique du MTLD est parvenu à s'imposer, à quel moment la vision de l’UDMA a été perdue, ou pourquoi l’Association des Ulama est devenue un modèle de nationalisme alors même que son ralliement au FLN est plus tardif encore que celui de l’UDMA...


Longtemps éliminé des manuels de l'histoire agréés par l'Education nationale en Algérie, le nom de Ferhat Abbas a réinvesti l'espace public ces vingt dernières années. Jouit-il pour autant de la place censée être la sienne dans la mémoire algérienne ?


Ce n’est pas le rôle de l’historienne de juger de la place que la société accorde à un personnage pour dire si elle est “bonne”, “suffisante” ou “juste”. C’est vrai que Ferhat Abbas a connu un regain d’intérêt qui se voit notamment dans le domaine des publications. Plus largement, depuis 1988, on a vu s’élargir le champ éditorial de façon à permettre la publication d’ouvrage de mémoires, d’autobiographies ou de biographies en grand nombre.

La publication de la biographie de Ferhat Abbas par Zakya Daoud et Benjamin Stora en 1995 en France a marqué une première étape de la reconnaissance de ce personnage. Elle a été suivie par plusieurs livres de Leïla Benammar Benmansour visant clairement à le réhabiliter. Comme d’autres, le nom de Ferhat Abbas a été apposé, notamment à l’Université de Sétif, à l’aéroport de Jijel.

Ses ouvrages reparaissent en Algérie même : « La Nuit coloniale » est reparu en 2005 avec une préface du président de la république. Son ouvrage posthume, « Demain se lèvera le jour » est paru en 2010 aux éditions Alger-Livres Éditions. Nul doute que Ferhat Abbas a une place plus importante aujourd’hui qu’il y a vingt ans.


Mais il demeure de la marge de progression, à la fois pour les historiens et pour le grand public, dans une connaissance plus fine de ce personnage et de nombreux autres. Il est remarquable qu’on continue à être très intéressé par le parcours de Ferhat Abbas durant la période coloniale, mais que l’intérêt s’émousse quand il s’agit de mieux comprendre la crise de l’état 1962, ou ses prises de position après l’indépendance.

Ainsi, après avoir été exclu avec les autres militants de l’UDMA du GPRA et remplacé par Benyoucef Benkhedda, Ferhat Abbas rejoint le groupe de Ben Bella à Tlemcen et devient le premier président de l’Assemblée nationale constituante. On gagnerait aussi à mieux comprendre comment il évolue jusqu’à démissionner de la présidence de l’Assemblée pour protester contre le pouvoir autoritaire du président Ben Bella en septembre 1963.

Ou à mieux étudier et mieux comprendre l’Appel au peuple algérien, signé en 1976 avec Benyoucef Ben Khedda, Hocine Lahouel et Cheikh Mohammed Kheireddine, appelant à fin du pouvoir personnel du président Boumediene et du caractère provisoire des institutions du pays afin de le protéger contre toute intervention étrangère. Autant de sujet sur lesquels on continue — avec une certaine obstination — à ne pas s’interroger.