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Ziad Mohamed Said - Chronique

Date de création: 06-04-2014 15:50
Dernière mise à jour: 06-04-2014 15:55
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COMMUNICATION – ENQUETES ET REPORTAGES – JOURNALISME- ZIAD MOHAMED SAID  – CHRONIQUE

 

Le texte ci-dessous, «L’âne et le Lion» paru en 1985 dans l’hebdomadaire Algérie Actualités a valu à son
auteur , Mohamed Said Ziad, doyen des journalistes, décédé en avril 2014, à l'âge de 80 ans, d’être interrogé et incarcéré pendant une semaine par la Sécurité militaire.

L’âne devenu lionceau


"Il était une fois un paysan qui, pour tout soutien, n’avait plus que sa femme et un âne ; car, contraint de faire appel à la sinistre sollicitude des usuriers, il avait fini par se faire délester des maigres parcelles de terre. Aussi, survivre lui devenait chaque jour un peu plus difficile à la joie des voisins qui, ainsi ; ne manquaient pas la moindre occasion pour humilier l’infortunée mais non moins ingrate épouse.

Le faible de tout âne pour les chardons est légendaire ; mais comme cette sobre mais vertueuse plante des talus est caduque, il est une période dans l’année où tout baudet (ventre affamé n’a pas d’oreilles) se voit poussé à des impairs.  Ce fut le cas du nôtre, qui, un jour, n’ayant rien à se mettre sous la dent, osa s’aventurer dans un champ dont les épis d’orge firent frémir sa panse. De sa langue, il en happa quelques uns, oh ! Quelques gouttes d’eau ôtées d’un océan !

Mais cela n’empêcha pas le propriétaire, alors dans les parages, d’administrer une généreuse correction au naïf intrus et une forte amende au paysan déjà ruiné que l’épouse, ingrate avait depuis longtemps abandonné.   «Mais pourquoi la méchanceté, ce démon jamais assouvi, somnole-t-elle au fond de chaque homme ?» soupira l’infortuné en qui jaillit une idée, pas tellement saine, certes, mais avec, pour la circonstance, un soupçon de génie. On ne sut jamais comment il se procura une peau de lionceau qui seyait parfaitement l’âne, lequel, ainsi, dès cet instant et sans crainte, put régner en maître sur les champs de blé et d’orge et, dont la seule vue terroriserait, à ne pas douter, les propriétaires.  En effet, ce n’était plus un mais une multitude de lionceaux que ceux-ci se persuadaient de voir, la peur étant un agent infaillible pour perturber les imaginations.

Il aurait fallu voir, dès les premiers rayons de la nuit, toute cette gent se barricader chacun chez soi, tandis que le paysan ruiné, et pour cause, d’une indifférence qui forçait le respect.  Mais voici qu’un jour vint à passer une ânesse que le flair poussa à des braiements répétés qui attirèrent l’attention de l’âne-lionceau. Et comme son propriétaire avait omis de lui entraver la queue, le quadrupède répondit promptement à l’appel de la femelle, la queue en transe, dépassant nettement la hauteur de ses oreilles, car on n’avait jamais vu un âne braire en laissant sa queue tranquille.

Rassurés, les propriétaires avaient compris la duperie. Aussi, sans l’entremise d’un vieux sage, il aurait été lynché. Et, c’est depuis ce jour, qu’on dit qu’«un âne se reconnaît à sa queue».