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Chanson dans les stades- Benkoula Reda/Le Chiffre d'Affaires (quotidien)

Date de création: 27-10-2013 15:27
Dernière mise à jour: 27-10-2013 15:29
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SPORTS –ETUDES ET ANALYSES – CHANSON DANS LES STADES – BENKOULA REDA/LE CHIFFRE D’AFFAIRES (QUOTIDIEN)

 

La chanson des stades en Algérie : Sociologie d’un genre artistique

©Samedi 26 octobre , par Benkoula Reda (Journaliste et sociologue). Le Chiffre d’Affaires (quotidien)

L’article qui suit se propose d’aborder la chanson des stades en Algérie, un genre artistique qui tire ses repères du football et qui gagne en popularité pendant le championnat national ou encore à l’approche des grands rendez-vous internationaux tels que la coupe du mode au Brésil en 2014. Les paroles sont chantées en langue algérienne qui varie entre l’arabe dialectale, le français algérianisé et l’amazigh. Les textes sont inspirés par l’actualité du moment et renvoient à de nombreuses expressions populaires et des proverbes typiquement algériens.

Ce genre artistique n’est pas nouveau. Cependant, certains événements sportifs ravivent les émois au moment où sont produites ces chansons à l’image de la participation de l’Équipe Nationale (É.N) de football aux coupes du monde de 1982 et 1986. Les succès du groupe El Bahara : Djibouha Ya Louled (ramenez la coupe les jeunes) et du chanteur Rabah Deriassa : Mabrouk Aalina Hedi El Bidaya (festoyons, ce n’est que le début) font partie des titres qui ont marqué toute une génération au courant des années quatre vingt et que fredonne encore les amoureux du ballon rond. D’ailleurs, vingt huit ans après le fameux Djibouha Ya Louled, le chanteur Sadek Djemaoui en personne du groupe El Bahara a repris ce succès avec un éventail d’artistes à l’occasion de la qualification des Verts au mondial de 2010. C’est justement dans le contexte des qualifications au mondial et des rencontres avec l’Égypte que nous reviendrons sur la manifestation de la musique des stades dans un pays où le football participe à la construction identitaire d’une grande partie de la jeunesse algérienne (Benkoula, 2012). Pour ce faire, nous nous sommes intéressé à la production de ce genre de chansons au courrant de l’année 2009 et 2010 et qui sont disponibles sur les sites de http://www.dzmusique.com et http://www.zikdalgerie.com/. Nous avons répertorié pas moins d’une soixantaine de chanteurs et de groupes musicaux qui ont « surfé » sur la vague du football en composant des chansons pour apporter leur soutien à leurs héros durant les éliminatoires de la coupe du monde avec autant d’albums et de singles qui ont été produits avant, pendant et après la qualification des Fennecs pour le mondial en Afrique du Sud.

La « foi » derrière les paroles des chansons
En effet, le succès – tant attendu – de l’É.N à une coupe du monde après plus de vingt quatre ans s’inscrivait dans un contexte socio-économique difficile au moment où plusieurs scandales de corruption gangrenaient le climat politique et social. Pour une majorité d’Algériens que l’on appelle ironiquement « la majorité silencieuse », on a l’espoir d’un avenir meilleur et l’on guette le moindre signe qui peut donner sens au S’ber (à la patience), car la crise dure depuis trop longtemps. La qualification au mondial a démontré que les Algériens étaient désireux de croire que la victoire des verts était le début de quelque chose de nouveau, d’autant que dans la tradition populaire il est fait référence à Dieu tant pour louer sa miséricorde que pour s’en remettre à lui et El Hamdoullah (Dieu merci) l’équipe algérienne a pu se qualifier pour le mondial. On implore Dieu parce qu’on a la foi et on l’exprime dans le langage de tout les jours tel qu’on peut l’entendre dans les paroles des chansons sportives. On espère la victoire de son club de foot, comme c’est le cas dans la chanson Amine ya rabi amine du groupe Torino (MCA, 2009) qui supplie Dieu pour que l’équipe du MCA d’Alger gagne la coupe d’Algérie : Amine ya rabi amine had el aam coupe d’Algérie (amène oh mon Dieu amène, cette année la coupe d’Algérie). Afin de participer au mondial, on implore Dieu pour que l’É.N se qualifie comme le chante le groupe Milano supporters du club USMA dans la chanson Viva L’Algérie (Fidel et fière) en chantant Wou rebi nchallah le sud d’Afrique (si Dieu le veut en Afrique du Sud). Le salut de la nation et la paix dans les cœurs des Algériens est un thème qui est revient souvent, car on ne peut s’empêcher de repenser aux années de l’Algérie avant le terrorisme où il faisait « bon vivre », comme l’évoque avec nostalgie la chanson Amine ya rabi amine du groupe Torino (MCA, 2009) : wi wellou yamat ezman assima lil wa nhar zahyne .inchallah yessadou liam (les jours passés reviendront capitale, nuit et jour en fête, si Dieu le veut nos jours seront heureux).

L’ancrage du football dans la société algérienne
Même si la dernière participation de l’Algérie à une coupe du monde remontait au Mexique en 1986, la victoire contre l’Égypte 1 à 0 le 18 novembre 2009, rappelait à beaucoup celle contre l’Allemagne lors du mondial de 1982 en Espagne. Entre la nostalgie d’un passé ancré dans la conscience collective et la frénésie autour du succès, la qualification de l’É.N portait pour les Algériens « l’étendard » de la victoire et permettait de rompre avec la routine du quotidien, la leguia (l’ennuie) et le tkouwkir (le désoeuvrement) dans un pays où jeunesse rime avec chômage et désillusions. Pour le sociologue Rachid Sidi Boumediene, la qualification des Fennecs qui a suscité toutes les passions, peut expliquer le ralliement patriotique que les Algériens ont eu pour leur équipe, en ce sens ou c’était pour eux une manière de s’approprier les couleurs nationales conquises lors de l’indépendance, même si « […] la plupart d’entre eux n’ont pas vécu 1962 » (Benfodil, 2009). Le cas algérien n’est pas singulier en soi, mais il illustre à travers la passion qu’il a suscité auprès des supporters toute la portée de l’évènement comme le constate Ludovic Lestrelin qui cite que : « […] l’engouement populaire autour du match de football puiserait sa force, à la fois, dans le renforcement des identités collectives et la sublimation des enjeux territoriaux qu’il autorise » (2008, p. 162), ce qui dans cette perspective, peut expliquer que le soutien de la population à l’É.N a suscité une euphorie telle, qu’il a contribué dans une certaine mesure à un mouvement artistique sur la thématique du ballon rond.

Tout le monde derrière l’É.N
Les groupes de chanteurs affiliés à des clubs de football rivaux, qui avaient l’habitude d’être en concurrence par chansons interposées ont enterré la « hache de guerre » pour constituer des « alliances sacrées » en composant des album en duo pour supporter l’É.N, à l’image des duos Torino/Milano. Les deux groupes ont interpellé les supporters égyptiens, comme ont pouvait l’entendre dans la chanson Souk Masar (Duo Torino Milano – Allez Allez Les Verts) sur le refrain Souk Masar rah thawel Souk Masar, jabouha les jeunes wa kalha saadane fi el miadane (l’Égypte s’affole, les jeunes de l’ É.N ont réussi et Saadane l’entraîneur l’a démontré sur le terrain). On fait aussi mention de la victoire de l’É.N dans le titre Rohti Ya Masar (Duo Torino Milano – Maak Yal Khadra) pour rappeler à l’entraîneur égyptien Chehata sa déroute qui a été relayée par les journaux égyptiens El Ahram et El Joumhouria au plus grand bonheur de Saadane comme on peut l’entendre : Rohti Ya Masar rohti betlata, hadhret chehata daret alih, fel ahram oula fel jemhouria rana qualifié wou rabi kbir, chikhna saadane rabi ykhelih. De le même registre, le groupe El Houna s’adresse dans un ton ironique aux supporters égyptiens dans la chanson Ya L’masri pour expliquer que la grandeur de l’É.N vaincra même en Égypte : ya el mesri arwah ngoulek tebaa wa smaa mlih, fi el kahira neghelbek andek balak tedi3, fi bledek ou neghelbek we li sra yesir, esmaa wa rani ngoulek andna farik kbir héé (Algerie – Ya El Khadra Nmout Alik). On note donc que l’articulation de la construction identitaire, autour de la victoire des hommes de Saadane en 2009, s’est cristallisée par la suite au moment de la coupe d’Afrique avec la défaite de l’Algérie face à l’Égypte le 28 janvier 2010, comme le rappelle le journaliste Madjid Makedhi : « L’Égypte passe ainsi en finale de la CAN, sans pouvoir laver l’affront de leur élimination en Coupe du monde par l’Algérie » (Makedhi, 2010, p. 3). Qu’importe, nrouhou lel mondial (on ira au mondial) comme le reprend le groupe La Force Des Verts (Nrouhou Lel Mondial). D’ailleurs, dans le titre Bdinaha Maa Saadane, le duo Torino/Milano (maak yal khadra) chante la fierté de l’É.N en fredonnant l’esprit de la fête, car la participation au mondial signifie le retour des jours heureux Bdinaha M3a Sa3den ou rana zahyin, ou nwelou kif zman fel mondial hadhrin (on l’a commencé avec Saadane et on est heureux, on sera comme avant au mondial toujours présents). Cette fête que tout le monde a célébrée démontre que les Algériens sont unis et valeureux : salama salama ala el choubane dialna itihad ala kalma…l’algérien dial kelma (paix, paix sur notre jeunesse, unité sur un mot, l’Algérien est un homme de parole). On donne sens à cet élan patriotique hérité de l’époque de la révolution et on affirme son attachement aux couleurs nationales comme le reprend le groupe Djaouhara dans son titre : Na3chakha Men Soghri l’Algérie : fidèle toujours. nejma wa hlal maya hta lkebri, hadak ma andi jazayer bladi chouhada el abrar arhamhoum ya rabi, el yed fel yed la cherki la gherbi, khawa khawa… ya oumri (fidèle toujours, l’étoile et le croissant couleur du drapeau sont avec moi, c’est tout ce que j’ai Algérie, pays de nos martyrs, que le salut d’Allah soit sur eux, main dans la main, ni Est, ni Ouest frères, frères…oh ma vie).

Le cri d’une jeunesse
Au-delà du sport, les Algériens ont conscience que la fête n’a qu’un temps et que de véritables politiques de développement doivent être menées dans tous les secteurs, par la mise en place des conditions nécessaires l’épanouissement économique et social de la jeunesse, comme le reprend le groupe Milano dans la chanson Viva L’algerie en chantant khelou el msagher yekhedmou…l’Algérie ya el khadra diri li alik (laissez les jeunes travailler, l’Algérie fait de ton mieux). Le « foot opium des peuples » correspond donc à la situation en Algérie, qui a mis en veille la tension sociale, au plus fort des éliminatoires de l’É.N. Après l’euphorie de la victoire des Verts, les mouvements de contestation dans la société civile, qui avaient retenus leur souffle pour un temps, ont repris de plus belle avec la multiplication des émeutes et des revendications sociales. La chanson des stades s’adresse avant tout à la jeunesse. On se réfère au quartier et à la ville et n’hésite pas à faire preuve d’ironie et de second degré à l’encontre des supporters des équipes adverses. On célèbre la gloire de son club, on s’exprime sur quotidien et ses problèmes et on n’hésite pas à parler du chômage et de l’exil El Ghorba au moment ou la jeunesse pense à quitter le pays en tant que harraga (brûleurs, illégaux), comme on peut l’entendre dans les titres El visa wala harraga (Groupe Liverpool CRB), Harraga fel babour (Mouloudia Echaouia), Harraga sans visa (Groupe Duo Star Napolitain), harrag (Jsk omri). Cette fuite vers un « ailleurs » où tout est possible, est la conséquence certaine de la crise multidimensionnelle que vit le pays; et elle doit faire l’objet d’une véritable lecture sociologique d’une jeunesse tiraillée entre différentes temporalités, qui a une image merveilleuse du passé, qui veut croire en un avenir, mais qui a du mal à vivre son présent,

© Réda Benkoula

Références Bibliographiques :

§  Benfodil, Mostapha. 2009. « Rachid Sidi Boumediene – Sociologue, urbaniste : La société algérienne n’est pas née le 18 novembre ». El Watan (Algérie), N° 5829, 31 décembre, p. 2.

§  Benkoula, Réda. 2012. « Jeunesse et football en Algérie : entre pratique et construction identitaire ». El Watan (Algérie), N° 6582, 10 juin, p. 24

§  Lestrelin, Ludovic. 2008. « Le supportérisme à distance : réflexions sur les attachements territoriaux et les formes de l’appartenance communautaire dans le football contemporain ». In Football et identités, sous la dir. Jean-Michel De Waële, Alexandre Husting, p. 161-175. Bruxelles : Editions de l’Université de Bruxelles.

§  Makedhi, Madjid. 2010. « Les algériens choqués par la tournure du match : Les Verts terrassés par un arbitrage honteux ». El Watan (Algérie), N° 5854, 30 janvier, p.3.