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Presse privée : Pléthore et marchandisation

Date de création: 06-07-2011 12:22
Dernière mise à jour: 06-07-2011 12:29
Lu: 656 fois


COMMUNICATION - ETUDES ET ANALYSES - PRESSE PRIVEE : PLETHORE ET MARCHANDISATION

 

 

Deux décennies de presse privée algérienne : pléthore de titres et  tentation de marchandisation.

Par Belkacem MOSTEFAOUI, professeur à l’Ecole nationale supérieure de journalisme et des sciences de l’information / Alger

bmostefaoui@hotmail.com

Publiée dans El Watan , mardi 5 juillet 2011

 

Le nombre de quotidiens déclarés d’édition nationale publiés en Algérie au printemps 2011 est de 94; dans ce lot 88 sont de droit privé. C’est un cas de figure sinon singulier dans le monde, du moins non productif de réelle liberté de la presse, pour au moins deux raisons. La pléthore du nombre n’est aucunement en corrélation avec les indicateurs de qualité éditoriale, de tonalité critique, ni de capacité de rendre l’actualité diversifiée du pays ; de plus la presse régionale et locale est quasi inexistante.

Nous situerons ici d’abord des indicateurs exprimant les modalités de la création de la presse privée et les pourtours de son état des lieux. A la suite, nous examinerons des caractéristiques de son mode de production. Née au début de la décennie 90, dans un pays - cas rarissime dans le monde, où perdure le monopole de l’Etat sur l’audiovisuel - elle présente actuellement des signes d’une presse acquise au pouvoir d’Etat, adossé aux nouvelles oligarchies issues de la rente des hydrocarbures et des situations de force consolidées depuis le début du combat contre le terrorisme.

 

Une offre pléthorique de titre à prétention de «quotidiens nationaux d’information»

 

 

En revisitant les conditions historiques de l’ouverture du secteur de la presse à l’investissement privé notons le jalon législatif essentiel de son assise. Cette source réside dans la loi du 3 avril 1990 sur l’information. L’assise économique / talon d’Achille, en a été le décret exécutif du N° 90-325 du 20/10/1990 fixant les modalités de répartition des subventions d’Etat aux nouvelles entreprises médiatiques. Se sont ajoutées aux enveloppes octroyées d’autres aides (dont des locaux – dans une caserne désaffectée).

Les subventions allouées aux nouveaux titres l’ont été en fonction du nombre de journalistes qui ont quitté le secteur public de presse pour les fonder. Le volume en a été au prorata du nombre de journalistes et des années d’ancienneté dans la presse gouvernementale. Dans le cas d’El Watan, par exemple, ses 25 journalistes fondateurs ont perçu, via la nouvelle entreprise, deux années d’indemnités de licenciement. La somme globale dégagée a été de 6.287.947,60 DA.

Au chapitre des comparaisons des moyens financiers octroyés aux publications des indicateurs sont frappants de sens. Ainsi le quotidien El Moudjahid, porte-voix gouvernemental, a bénéficié, lui, de 22.753.014,87 DA. En fait 3 fois plus qu’El Watan, et 4 fois plus qu’El Khabar, les deux entreprises médiatiques privées les plus prospères dans le pays en 2011. En juin 2011, El Moudjahid cumule grosso modo 15 pages à 16 pages de pub fournies encore rituellement par l’ANEP sur ses 24 pages ; alors qu’il ne vend pas plus de 20000 à 3000 exemplaires/jour. Dans son édition du 15 septembre 1991, El Watan a évalué sa subvention à la facture de deux mois d’impression du journal.

 

Sur le plan des performances de management des entreprises de presse, les quotidiens El Khabar et El Watan se libèrent de la lourde dépendance vis-à-vis des imprimeries de l’Etat, à la suite du Quotidien d’Oran. Au début de la décennie 2000, elles acquièrent, en Allemagne, des rotatives, installées successivement à Alger, Constantine et Oran. La donne politique a changé ; mais il y a lieu aussi de noter que les tracas posés aux journaux pour prendre livraison du matériel au port d’Alger ont été levés suite à de fermes pressions sur les pouvoirs publics émises par des ambassades occidentales à Alger. Des journaux, dont Liberté, choisissent de quitter les imprimeries d’Etat au bénéfice de celles d’El Watan et El Khabar. Les sociétés d’impression d’Etat, en activité à Alger, Oran, Constantine et Ouargla pour le Sud, gardent cependant la haute main sur la fabrication de la grande majorité des titres. Cette maîtrise du jeu permet aux pouvoirs publics d’en faire un redoutable levier de manipulation des « lignes éditoriales » des journaux, ou de ce qui en tient lieu. L’opacité qui entoure la gestion des relations commerciales entre ces sociétés publiques d’impression et les clients éditeurs privés est telle que ne ressortent, de temps à autre, que des bribes d’infos sur des factures (souvent faramineuses) impayées.

En 1989 étaient éditées, par l’Etat (seul opérateur du secteur) 14 publications d’informations générales : 6 quotidiens (dont 2 en langue française), 4 hebdos (dont 2 en langue française) et 4 mensuels. En 2000 le nombre de quotidiens a été porté à 31, avec la création de 25 titres privés. Ce « score » est porté à 68 titres à la veille du lancement de la campagne électorale du second mandat de M. Bouteflika. Comme de juste, les mois précédant l’échéance – et celle d’avant le 3ème mandat - ont été crées de nouveaux titres par les grâces des cercles présidentiels[1]. Les données actualisées par le ministère de la Communication au 31 mars 2011 indiquent une nouvelle progression du nombre de quotidiens. Il est de 51 pour les titres en arabe et de 44 en français. Le nombre des hebdos, respectivement dans ces langues, est de 23 et  12. La tendance dans cette périodicité est à la baisse du volume de publications. De 98 titres en 2007 il a chuté à 59 en février 2010, et 25 en mars 2011.En matière de revues spécialisées la floraison de titres par rapport à 1970 est saisissante. Inexistantes en 1970 et 1980, les revues généralistes sont au nombre de 57 en 2010. Celui des revues spécialisées est porté à 95 en 2010.   

 

Les jeux des pouvoirs publics : affaiblir ou encourager des publications et « noyer » l’offre par le nombre

La manne de pub a été souvent assurée des deux mamelles (régie ANEP gouvernementale et annonceurs privés, essentiellement les succursales des multinationales), pour des patrons de journaux sachant slalomer entre desideratas des pouvoirs publics et clientélisme des gros annonceurs étrangers. Dans la majorité des entreprises du domaine, elle a rendu de plus en plus réduite, voire dérisoire, le produit de la vente du journal à ses lecteurs. L’opacité régnant généralement en la matière ne permet pas d’avancer des données fiables. Notons cependant qu’El Khabar tire de ses ventes plus de 50% de ses recettes globales, El Watan 30 %..

On note une absence effarante de tout moyen de régulation du marché de l’édition de la presse d’information. Subséquente à cette situation aucune évaluation sérieuse des ressources mises en œuvre dans les entreprises n’est possible. Alors que les journaux  marocains, par exemple, se sont engagés dès l’année 2001 dans les procédures de vérification et publication des chiffres de diffusion, en partenariat avec l’Office de justification de la diffusion (OJD), ce n’est qu’en 2009 que le premier journal algérien (El Watan) a fait ce saut, El Khabar lui a emboîté le pas en mai 2011. S’il règne comme un marécage dans la régulation et une opacité chronique sur la vie économique des entreprises du domaine, on enregistre aussi, périodiquement, la publication, à grand renfort de publicité, de résultats de sondages promotionnels sur le succès des titres, sans réelle structure de validation.    

L’ouverture du marché de la publicité en Algérie est récente. Elle a accompagné la naissance de la presse privée, et de la pénétration des firmes transnationales dans le pays au début des années 2000, dans la foulée d’une sécurisation pour certaines affaires. L’Agence nationale d’édition et de la publicité (ANEP) est engagée dans une factice concurrence avec des succursales de grandes boîtes de communication étrangères et près de 4000 agences privées de moindre envergure. L’ANEP jouit encore, au printemps 2011, du monopole (même écorné) sur le portefeuille des annonceurs algériens de droit public.  En juin 2010, le cabinet d’étude en marketing et publicité Sigma (activant au Maghreb) a estimé le volume de la cagnotte publicitaire algérienne à 12,9 milliards de DA (près  de 130 million d ‘euros). Elle est ainsi ventilée entre les médias : télévision : 39 % ; presse écrite : 35,1% ; affichage : 16,1% et radio : 9,8%. Les succursales des multinationales sont inscrites au Top dix des plus grandes agences, selon l’étude de Sigma.

Même si, en toute logique, les gros annonceurs et leurs agences privilégient leur ventilation de planning des campagnes publicitaires sur les titres de journaux les plus vendus - ou qui, ces derniers temps, subissent le moins de mévente - on observe que des petits journaux reçoivent leur (« petite », mais c’est déjà ça) quotepart de la cagnotte. Dérogeant remarquablement à la règle de choisir naturellement un média accrocheur et porteur de cibles les plus larges à qui fournir un produit publicitaire, les succursales des firmes étrangères et leurs agences « payent » pour ne pas être taxées de « favoritisme à telle ou telle ligne éditoriale », dans un pays où la suspicion perdure sur « la main de l’étranger », a fortiori dans le domaine de presse.

L’arsenal répressif mis en œuvre par les pouvoirs publics afin de réduire la liberté d’informer a laminé aussi, de l’intérieur, les capacités des journalistes à défendre le plein sens de leur travail[2]. L’une des conséquences bien lisible de cela est, en l’absence d’une censure préalable des publications, le regain de l’autocensure, avec sa facture la plus largement pratiquée : évitement des sujets délicats en particulier la gangrène de la corruption ; et recours à une marée de titrailles et de photos, souvent copiées collées de médias étrangers, tendant à racoler le regard sur les sujets édulcorés ou sensationnels, de people, et encore plus de football.

Subséquent à cette logique, un phénomène singulier marque la presse de droit privé : la quasi-inexistence, de titres hebdomadaires ou bimensuels d’information générale. Des titres ont été lancés pourtant au début de la décennie, essentiellement parce que le coût – sur tous les plans – qu’ils pouvaient représenter, semblait à leurs initiateurs moindres que ceux d’un quotidien. La plupart n’ont duré que quelques années sinon quelques mois. De fait a été délaissé tout le domaine des publications périodiques à même d’ouvrir des espaces rédactionnels de mise en perspective, d’investigation et de critique des réalités. Là aussi, les jeux des pouvoirs publics ont eu gain de cause : un rétrécissement draconien du champ du journalisme a été déterminé. Au détriment des lectorats, qui auraient pu enrichir leurs connaissances du pays via la presse, autrement que par le « bourdonnement des faits quotidiens », si mal interrogés et vite tombés dans l’oubli.

Déficit des capacités d’organisation, précarité, et repères d’identité éclatés

Si aucune statistique fiable n’existe, les observateurs estiment le nombre des journalistes algériens entre 3500 et 4000 personnes. L’opacité quasi-totale entourant la composante est le fait essentiellement du trop grand nombre d’entreprises éditrices employant de jeunes journalistes pigistes sans aucune déclaration, ni au fisc ni aux organismes de protection sociale.Le flou total caractérisant l’identification au niveau déjà formel du nombre et de la diversité des statuts des individualités en activité dans la corporation vient brouiller davantage les caractéristiques d’identité professionnelle proprement dites. Dans cette nébuleuse de composante, la profession est éclatée à au moins trois niveaux de ses repères fondateurs. Le premier tient des différences marquées entre les niveaux d’études ou/et de formation professionnelle des travailleurs du secteur. Avec les départs (assassinat et exil des années 90 et à la retraite) des « anciens », les jeunes journalistes affichent des diplômes plus élevés, mais souvent déficitaires de formation pratique au journalisme. Le second axe de différentiation a rapport avec les revenus des journalistes. Un large volant de main d’œuvre de jeunes voyant en la profession un job ou l’accès à une vocation est fourni régulièrement par le système de l’Enseignement supérieur. Le troisième paramètre tient de l’idéal même investi dans le travail : entre gagne-pain et sinécure, les journalistes algériens n’ont pas encore construit les fondements d’une identité en mesure de faire école fédérant des valeurs du journalisme.

Le décret exécutif du Premier ministre de juin 2008 portant statut des journalistes a initié un régime spécifique devant régir les relations de  travail des journalistes algériens au sein de leur entreprise ; et le droit à l’obtention d’une carte d’identité professionnelle, le respect de la propriété intellectuelle, et le droit à la formation et l’évolution dans la carrière. Il dispose aussi de clauses protégeant le journaliste contre despressionséventuelles dans son travail de recherche et de contact avec ses sources d’information. Prometteur en termes de droits reconnus aux journalistes (couverture de déclaration à la sécurité sociale notamment), ce texte est resté lettre morte. Notons qu’aucun mécanisme efficace n’a été prévu pour contraindre les propriétaires des journaux à respecter les droits matériels (ni moraux) des journalistes. Cautère de circonstance, ce texte réglementaire a été bien programmé à une usure mort-née.

Sur le plan de l’organisation professionnelle des structures se sont constituées, « à la va vite », et en déperdition de combativité par rapport à l’élan d’émancipation du Mouvement des journalistes algériens (MJA), maturé dès février 1988. Le potentiel de combativité de cette organisation n’a pas eu de sérieux rebondissements dans les décennies 1990 et 2000. Et d’abord du Syndicat national des journalistes (SNJ), monopolisateur des capacités et combat de la corporation, et réduit ces dernières années à de strictes annonces de « renouvellement d’adhésion » à l’orée de chaque 3 mai, journée internationale de la liberté de la presse, sans avoir réalisé ne serait-ce un congrès de bilan d’activités en une décennie. A l’orée du scrutin présidentiel d’avril 2004 les cercles promotionnels FLN du candidat Bouteflika (en exercice) ont crée une nouvelle structure organisationnelle à caractère de syndicat – la Fédération nationale des journalistes algériens (FNJA). Des journalistes y ont été cooptés pour piloter son « congrès constitutif ». Comme en défensive contre le Syndicat national des journalistes (SNJ), plutôt acquis au candidat Ali Benflis, présumé sérieusement challenger de M. Bouteflika. Dès la réélection de ce dernier la structure fut mise en veilleuse.

Signe des temps, début juin 2011, le ministre de la Communication ne trouve d’autre solution pour associer les professionnels au « changement » que d’inviter ces coquilles vides à participer aux discussions sur un nouveau texte de loi du domaine, et excluant manu militari les représentants de l’Initiative nationale pour la dignité des journalistes (INDI), fédérateurs depuis le début du printemps des revendications de leurs confrères.En avril 2011 ils ont formalisé une plateforme d’une douzaine de revendications et dégagé de la centaine de professionnels ayant suivi les débats un comité de dix délégués chargés de les représenter. Outre des exigences liées à l’activité professionnelle, dont l’abrogation de la criminalisation du délit de presse inscrite dans le Code pénal, ils ont revendiqué des droits sociaux, inscrits clairement dans « l’adoption d’une grille des salaires nationale spécifiques aux journalistes, l’élaboration de conventions de branches ». Dans ce même contexte on a aussi noté la multiplicité des mouvements de revendication au sein des médias publics : Agence gouvernementale Algérie presse service, Entreprise de radio ENRSet l’Entreprise de télévision publique ENTV. Des embryons de syndicats y ont été initiés, alors que depuis l’indépendance du pays les syndicats maison, strictement encadrés, ont régné sur l’expression des travailleurs de l’audiovisuel. 

Complaisance, connivence : la tentation du «journalisme de promotion »

Le Premier ministre Ahmed Ouyahia est réputé pour son « art » du sarcasme et son arrogance envers les militants de l’opposition et des journaux frondeurs. L’une de ses sorties, en avril 2011, en constitue une perle. En pique à la « nature hétéroclite » des lignes éditoriales des plus significatifs quotidiens algériens il a asséné : « Le directeur du Quotidien d’Oran est un proche et un fervent défenseur du programme du président de la République. Dans le même journal, il existe un militant du RND, mais le comble est que le journal renferme (sic)  un journaliste responsable qui militant des droits de l’homme et qui fait dans l’opposition ». A la même conférence de presse, sur les questions liées à la corruption qui gangrène l’économie nationale, d’un revers il retourne leurs critiques aux journalistes qui osent informer sur le sujet en pointant la vénalité qui ronge dangereusement la presse privée. «Ceux qui parlent de corruption actuellement n’avaient aucunement évoqué le problème de Khalifa et de Djezzy à l’époque où ces deux groupes étaient florissants. Ils ont d’abord mangé la publicité et ont, ensuite, critiqué Khalifa et Djezzy quand leur problème est devenu public »[3]. .      

 

Le Chef de l’Exécutif joue sur du velours quand il tient ce type de discours « donneur de leçons ». En effet le déficit très grave en matière de respect des règles et usages  d’éthique et de déontologie est bien ancré dans le monde du journalisme algérien. Pourtant une Charte de l’éthique a été établie sous l’égide du Syndicat national des journalistes (SNJ) le 13 avril 2000, et le Conseil supérieur de l'éthique et de la déontologie a été mis en place alors. Ni la structure ni le texte n’ont influé sur les pratiques. Mis à part le dispositif classique de contrôle économique des entreprises (fiscalité, inspection du travail, etc.) – infligé sporadiquement comme moyen d’intimidation contre telle ou telle publication frondeuse…-  aucune régulation n’existe en matière de presse de droit privé. L’opacité subséquente de gestion interne et de respect de la profession du journalisme tranche gravement par rapport au credo de transparence communément projeté sur ces « maisons » qui devraient assurer « le droit à l’information des citoyens ». L’absence de cahier des charges mutuellement assumés avec des représentants de la puissance publique, ainsi que des rapports plus justes avec les journalistes, (c’est quand même avec eux que la « raison sociale » des entreprises prend sens…) a fait entrer dans la spirale d’un fond de commerce sans règle du jeu la majorité des publications privées. Aucune définition sérieuse et efficace d’une charte d’entreprise impliquant les journalistes dans leurs droits et devoirs avec le (s) propriétaire (s) du journal n’est effective en 2010 ; même si El Khabar en a fait annonce de la sienne en juin 2008. Sans réelle suite.

Lucratif, le secteur de la presse privée est aussi comme un « lubrifiant idéologique » boostant la donne actuelle des règles du « tout marché ». La production et la diffusion de valeurs symboliques que les médias (dont les radios et télévisions gouvernementales) injectent dans l’espace public, tentent de faire passer en douce la pilule du capitalisme sauvage. Publics ou privés, les médias algériens drainent comme un fluide lubrifiant l’émergence d’un « complexe politico-industriel- affairiste». Alain Cotta (Le Capitalisme dans tous ses états) a observé comment la télévision, dans les pays occidentaux a rapproché, à partir du milieu de la décennie 80, les décideurs du « complexe politico –industriel » et les managers des télévisions privées mais aussi publiques. Ambigüité, brouillage des identités mais aussi collusion d’intérêts sont générés au sein de cette « trinité politique / finance / médias».  Des jeux de connivence similaires se développent rapidement et diversement dans le microcosme tissé par les patrons des médias, les leaders politiques et les affairistes algérois. Au détriment du droit à l’information des citoyens. De plus, la mise en page de la pub tend à imposer d’autres formes et importance aux articles d’information. Des éditeurs algériens reconnaissent aussi cette nouvelle emprise des annonceurs sur les formats éditoriaux[4]. Les effets de cette tendance seront d’autant plus graves que desentreprises éditrices sont en situation financière d’extrême précarisation, à cause de deux principaux facteurs. Les succursales des multinationales ont subi la crise financière mondiale, et ont restreint leurs volumes de publicité : elles commencent à profiler leurs annonces vers les titres porteurs, au détriment de la masse des journaux frappés d’invendus. De plus, l’inutilité de la grande majorité des titres parapubliques en termes de porte-voix propagandiste est de plus en plus caricaturale.

Très peu de transfert des capacités d’accroche mises en œuvre à la naissance des journaux privés – notamment face au terrorisme - ont été opérés. Pourtant la terreur, avec son cortège de ressorts de non-droit, n’a pas été vraiment éradiquée ; elle a trouvé des formes de  reconversion : de style maffieuxdans l’économie, avec des diktats de barons du marché de l’informel; mais aussi dans une violence du pouvoir d’Etat réprimant férocement les mouvements sociaux et les tentatives de réunion publique. La politique de « réconciliation nationale », prônée par le chef de l’Etat, et un vent de « libéralisation économique / capitalisme sauvage » ont ramolli, par diverses recettes, les capacités et élans des journalistes à pointer la plume vers les nouvelles plaies vécues par la société algérienne. Désarroi social, notamment de la jeunesse, tentation totalitaire d’un nouveau bloc au pouvoir adossé à une strate sociale dominante d’une indue accaparation de la rente pétrolière et gazière : sur les ressorts structurants de la nouvelle Algérie la plupart des journaux privés s’interdisent d’informer. Les capacités mises en œuvre par les journaux privés algériens pour apporter de la visibilité aux réalités se sont résolument émoussées.

Le pouvoir d’Etat a, significativement, remisé, en mai 2011 (et jusqu’à quand ?),son redoutable arsenal de harcèlement judiciaire  – face à des journaux si peu déstabilisants, voire utiles de communication, sinon de « caution démocratique » en tout cas de vitrine internationale. A l’image, symptomatiquement, de la multitude de « partis politiques de l’opposition» nés avec eux. Sur ceux-là, le ministre de l’Intérieur n’a pas hésité à avouer en conférence de presse, le 2 juin 2011, avec un naturel confondant de cynisme : « Si nous avions appliqué la loi, la plupart des partis existants seraient suspendus pour non respect de la réglementation. Il ya des partis qui n’ont pas tenu leur congrès depuis leur création, et d’autres ne présentent pas leurs bilans annuels ». Laisser-faire / laisser passer, du moins les plus accommodants « partenaires partis et journaux » : en deux décennies le régime politique au pouvoir de l’Algérie a réussi ainsi à s’allier une solide armée d’alliés propagandistes, qui n’hésitent pas à renouveler à volonté la comédie « d’ouverture démocratique ».

Les observations livrées iciau sujet de l’évolution double décennale de la presse privée nous interpellent aussi sur d’autres enjeux de droit et liberté du domaine, autrement décisifs. Il s’agit bien sûr de ceux de l’avenir de l’audiovisuel. Affermées par le pouvoir d’Etat depuis l’indépendance, la télévision et la radio – dont la société algérienne n’a jamais connu de service public – deviennent des proies convoitées de « nouveaux entrepreneurs en audiovisuel ». Examiner les dérives réelles de la presse privée algérienne c’est réhabiliter un principe universel : dans une société, les médias (anciens ou nouveaux) ne produisent pas que des marchandises mais aussi des valeurs symboliques.  Il appartient à ses citoyens de défendre le crédo ; et à ses gouvernants le devoir de le faire respecter par des règles de droit. L’extrême porosité des frontières permise inexorablement par l’Internet fait miroiter un « nouvel âge » de liberté de communication, qui rendrait caducs autant le devoir de combat des premiers que la tentation autoritaire des seconds. Certains voudraient y voir comme une amulette qui libérerait la parole contre le censeur ; l’agora ainsi ouverte permettait via blogs, réseaux sociaux, journaux en ligne, etc., la construction d’un nouvel espace public, indépendant des pouvoirs. La complexité des réalités nécessite un autre moment d’examen. Car, à se fier aveuglément à ces « nouveaux parachutes de liberté », la société algérienne risquerait de ne plus se (re) connaître – en créant des valeurs symboliques, et du lien social- qu’au prisme des autres nations et leurs firmes transnationales.

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[1] Ce que nous avons appelé « les Canards d’avril », mois des scrutins ; voir Médiascopie. Recueil de chroniques El Watan, 1999/2008. Alger, Editions Millefeuilles, 2009.

[2] Dans son classement mondial 2010 de la liberté de la presse l’ONG Reporters sans frontières (RSF) fait passer l’Algérie de la place 141à la 133éme. Ce classement est significatif de l’importance du paramètre harcèlement judiciaire puisque : le Maroc pour celui-ci en a perdu 8, reculant de la 127 à la 135éme place. « L’Algérie a gagné huit places car, indique RSF le nombre de procès contre les journalistes a sensiblement diminué. La multiplication des procès entre 208 et 2009 avait fait perdre 20 places à l’Algérie».

Par ailleurs, en avril 2010, le secrétaire général de RSF a déclaré au quotidien El Watan : « La dernière fois que je suis parti en Algérie, cet autonome, beaucoup de journalistes m’ont dit que leur problème actuel ce n’est plus un problème de liberté, c’est un problème de conditions socioéconomiques et de travail…Si un journaliste n’a aucune garantie, aucun contrat, il peut-être acheté par n’importe qui pour pas grand-chose ». 

[3] Ahmed Ouyahia : « Il est inconcevable d’être médias et acteurs », El Watan, ; 10 avril 2011.

[4] Des éditeurs veulent un partage équitable de l‘argent de la publicité », Ainsi le directeur de publication du quotidien Liberté (propriété d’un industriel algérien) disposant pourtant des ressources d’une entreprise consolidée, et d’abord de la cagnotte de publicité du groupe industriel et commercial, a affirmé lors d’un séminaire euromaghrébin portant sur la communication : « Des fois on est obligé de chambouler des pages de rédaction, la une ou la 24 (dernière page) pour insérer des pages publicitaires ».Liberté, 10 mai 2011.