COMMUNICATION-
ETUDES ET ANALYSES- ETUDE REDOUANE BOUDJEMAA/JOURNAL
LIBERTE
© Pr. Redouane BOUDEMAA
(Faculté des sciences de l’Information et de la communication de l’université
d’Alger) , 18 mars 2021
Le journal Liberté, lancé le 27 juin 1992, a connu plusieurs stades d’une
évolution qui reflète le souci de son propriétaire d’exploiter le média au
service des intérêts de son groupe économique. Il n’est un secret pour
personne, ni au sein de la rédaction de Liberté, ni en dehors, que la main de
Saïd Sadi et du RCD n’étaient pas loin de la ligne éditoriale du journal. Ni
sur le fait que les réseaux de Saïd Sadi ont joué un rôle dans la désignation
de la plupart des directeurs de la rédaction qui se sont succédé au journal de
ses bureaux originel de la rue Larbi Ben Mhidi
jusqu’à son installation dans le nouveau siège à El Achour.
A chaque phase, la ligne éditoriale est conforme aux intérêts économiques de Rebrab, souvent convergents avec ceux des réseaux de Saïd
Sadi au sein du système de pouvoir. Les liens de ces réseaux avec les
investissements de Rebrab lui permettant d’utiliser
cette influence pour obtenir le meilleur accès à la rente, le plus grand nombre
possible de crédits bancaires, d’assiettes immobilières et de marchés public.
C’est au nom de ces intérêts que ce quotidien s’est frontalement opposé au
gouvernement du défunt Belaïd Abdesselam,
désigné immédiatement après l’assassinat de Mohamed Boudiaf en juin 1992.
Cette opposition au gouvernement Belaïd était
affirmée alors même que le journal soutenait la ligne générale du pouvoir avec
l’appui de Saïd Sadi à l’arrêt du processus démocratique en janvier 1992.
Rebrab faisait notoirement partie des réseaux du
général Touati où la vox populi situait également Saadi. Comme la politique
dite “d’économie de guerre” de Belaïd Abdesselam était en contradiction absolue avec les intérêts
et les objectifs de Rebrab, son gouvernement a fait
l’objet d’une vaste campagne hostile de la part de certains journaux privés et
à leur tête, Liberté. Ces journaux ont obtenu ce que voulaient les réseaux qui
les instrumentalisent: la chute du gouvernement de Belaïd Abdesselam, le 21 août
1993.
Liberté a soutenu et a adopté l’essentiel des positions de Saïd Saadi jusqu’en
1994. Rebrab, après avoir soutenu la désignation de
Bouteflika au pouvoir en 1999 – il l’appelait “mon ami Bouteflika” – a choisi
de jouer la carte Ali Benflis et Saïd Sadi lors des
présidentielles de 2004. Il était convaincu que les jours de Bouteflika étaient
comptés. Le soutien du général Mohamed Lamari et du
général Touati à Ali Benflis annonçait, à ses yeux,
la fin de la présence de l’ancien ministre des affaires étrangères de
Boumediene au palais d’El Mouradia. Ce qui ne s’est
pas produit car à l’évidence, l’administration et les services n’étaient pas
sur la même ligne que le général Mohamed Lamari.
Après ce choc et la confirmation de Bouteflika au pouvoir, ce fut le début du
froid puis même de conflit ouvert entre Issaad Rebrab et Abdelaziz Bouteflika.
Rebrab a cherché un moyen de dégeler la relation en
désignant fin 2005 comme responsable de la sécurité au sein du groupe Cevital, feu Hadj Zoubir. Celui-ci n’était autre que
l’ancien officier des services de renseignement en charge de la presse.
C’est lui qui a été derrière la désignation de Mounir Boudjema,
comme directeur de la rédaction de Liberté. Avec pour objectif clair de réduire
l’influence du discours de Saïd Saadi au sein de la rédaction. De nouveaux
journalistes ont été recrutés pour améliorer les relations avec les services du
palais d’El Mouradia. Beaucoup, même au sein de la
rédaction, décrivent cette période avec beaucoup de sarcasmes comme étant celle
où “Liberté est devenue une copie du journal gouvernemental El Moudjahid…”.
De Bouteflika à Tebboune, la primauté des intérêts
sur la liberté de Liberté
Pour ne pas noyer le lecteur dans les détails, il est nécessaire de préciser
que Rebrab a continué de soutenir Bouteflika en dépit
des blocages de certains de ses investissements. Ayant retenu la leçon de 2004,
l’oligarque a participé matériellement et médiatiquement à la campagne de
Bouteflika en 2009. Mais Bouteflika et ses réseaux n’ont pas oublié, ni
pardonné. Ils ont œuvré à l’émergence d’une seconde génération de businessmen
pour concurrencer ceux des années 1990 dont les réseaux avaient pourtant
intronisé Bouteflika en 1999.
Les problèmes de Rebrab avec ces réseaux ont donc
commencé avant la présidentielle de 2014 et sont devenus plus aigus en 2015 et
après. Période où Rebrab a tenté d’acquérir le groupe
El Khabar.
Abrous Outoudert, le
directeur de Liberté a joué le rôle d’intermédiaire auprès de son ami Hamid
Grine, le ministre de la communication. Ce dernier lui a confirmé que la
présidence s’opposerait à la transaction, information que le directeur du
quotidien n’aurait pas transmise à Rebrab. La même
année, Toufik est écarté des services et en 2018, Outoudert
est limogé de Liberté, d’autant que le journal commençait à perdre de l’argent
et ces pertes se sont poursuivies de manière spectaculaire entre 2016-2020.
L’influence de Saïd Saadi, au plan politique du moins, est revenue après la
désignation de Saïd Choukri et Rabah Abdallah, proches du RCD, à la tête du
journal. Cela s’est fait à un moment où Rebrab se
cherchait des soutiens alors qu’il se drapait de l’habit de la victime.
Au point d’en arriver à proclamer, en mai 2016, qu’il subissait des blocages
car il était “kabyle”.
Une déclaration qui a suscité de nombreux commentaires ironiques en Kabylie.
Mais Rebrab a eu recours à cet argument en raison du
soutien de députés du RCD, de certains dissidents du FFS, dont Djamel Zenati et d’autres activistes du MCB qui ont organisé des
marches à Bejaïa pour réclamer ce qu’ils ont appelé à la “libération” des
projets de Rebrab dans la région.
Les difficultés de Rebrab avec les réseaux de
Bouteflika se sont poursuivies au-delà de la déposition du président-zombie.
L’homme d’affaires aux connexions internationales prestigieuses, il avait ses
entrées à l’Elysée, est finalement arrêté dans le cadre de la campagne contre
des oligarques menées par le régime et emprisonné fin avril 2019, sous
l’accusation de surfacturation, avant d’être libéré fin 2019.
Issaad Rebrab en prison,
son journal a subi de nombreuses pressions du fait des liens de la direction de
la rédaction avec Saadi et des parties qui avaient des comptes à régler avec Gaïd Salah. Les tensions entre le premier responsable du
journal et l’un des fils de Rebrab, Omar ont pesé dans le rapport de force. L’héritier de l’oligarque
a trouvé micro ouvert à la chaîne TV Al Hayat pour évoquer les contraintes
supportées par son père durant l’ère Bouteflika et raconter notamment comment Tahkout lui a subtilisé la représentation de Hyundaï ainsi que d’autres affaires. Cet étrange entretien
figurait bien dans l’ambiance des contacts initiés à la libération de Rebrab et à la réflexion sur le changement de la ligne du
journal… et de ses responsables.
Immédiatement après sa sortie de prison d’El Harrach, Rebrab
a engagé de nombreuses consultations pour changer la direction du journal. Rebrab a fait savoir qu’il ne voulait pas d’un journal qui
critique Tebboune qui est, selon lui “ élu et peu
importe comment il a été élu”.
La nouvelle étape éditoriale a été amorcée par des articles en ce sens.
Aussi, on ne peut comprendre le communiqué de Belhimer
que par le fait qu’il constitue un “rappel” des engagements de Rebrab envers le président. Tout comme l’absence de réponse
de Liberté et son refus de publier la pétition des journalistes défendant la
profession et soutenant le journal ne peut s’expliquer que par le fait que Rebrab est avant tout un homme d’affaires qui représente
des intérêts de lobbies économiques. La liberté de la presse et sa déontologie
restent des notions très exotiques pour ces milieux.
Tebboune a répété dans ses discours qu’il soutenait
les hommes d’affaires qui ne mélangeaient pas les affaires et la politique.
Message parfaitement reçu. Rebrab, lui sait, mieux
que beaucoup d’autres, que l’argent n’a pas d’odeur, pour qui la presse n’est
rien d’autre qu’un moyen d’influence et de lobbying. Ce qui ne gêne personne,
ni Tebboune ni d’autres ; l’important pour tous étant
de préserver le statu quo, celui qui a permis à Rebrab
d’avoir un empire économique et à Tebboune d’accéder
à El Mouradia.
Pour cela, il faut maintenir l’affaiblissement du journaliste, de la presse et
de la société car les bureaucraties et les lobbies financiers détestent les
contre-pouvoirs. Pour ces structures centrales du régime, les médias ne peuvent
avoir d’autre finalité que servir la communication et de demeurer des
instruments de propagande.
Ces spasmes, ces sinuosités et ces animosités montrent, sans l’ombre d’un
doute, que le fonctionnement du système n’a pas changé. Le maximum de ses
capacités opérationnelles est vite atteint entre le renouvellement de quelques
apparatchiks et la promotion peu convaincante de certaines façades. Sur le
fond, le régime reste le même.