COMMUNICATION- CHRONIQUES- BANDE DESSINEE/BOUKHALFA AMAZIT
UN FESTIVAL EST UN MIROIR ET NON UN PORTRAIT
© Boukhalfa Amazit/Le Soir d’Algérie,
9 octobre 2026
La Bande Dessinée, BD ou bédé, pour ses intimes de 7 à 117 ans, tient du
cristal sa luminosité, de la porcelaine, son inaltérabilité et des deux leur
fragilité. Le 9ème Art, a été canonisée, en 1964 sous cette expression, par le
critique et historien, Claude Beylie, connu pour
avoir notamment écrit dans les légendaires Cahiers du Cinéma. Depuis, auteurs,
journalistes, louangeurs, bédéphiles, bédéistes, se sont saisi de la formule,
pour le moins élogieuse, pour la buriner sur l’acrotère du fronton des temples
de la Culture. Ce n’était que justice pour cet enfant morganatique de graphite
et d’encre de Chine, qui croque des diablotins qui gesticulent dans tous les
sens et qui parlent dans des bulles appelées phylactères.
Le préjugé tenace, attribue aux Américains, et à leur esprit d’entreprise, la
paternité du pénultième des arts, le dixième et
dernier artialisé, étant le Jeu vidéo et le multimédia. Que nenni ! Pas un poil
! Les « mikiyates », ainsi prénommées de ce côté-ci
de la Méditerranée, ne nous viennent pas d’outre-Atlantique, mais
d’outre-Manche, de chez la Perfide-Albion ! Oui, les encyclopédies, les
thésaurus, et autres codex y relatifs, s’accordent pour désigner « Ally Slopers half Holiday » (in french
: La demi-journée de congé d’Ally Sloper), premier
magazine consacré dans son entièreté à la bande dessinée, dûment enregistré sur
l’état-civil de la bd mondiale. Historiens et archivistes sont d’accord pour
concéder qu’avant 1884, date de naissance de cet ancêtre Brit, il y avait
certes, admettent-ils, des « précurseurs » en abondance, un peu partout en
Europe occidentale et en Amérique-du-Nord, dont d’ailleurs, ils citent moults
noms.
Les spécialistes, rigoristes, pour leur part, vont très vite trouver et très
loin dans le passé, une analogie dans la volonté permanente des humains de
communiquer sur leurs faits et gestes, depuis les temps immémoriaux. D’où
l’importance, à travers la terre entière, à des degrés différents, des arts pariétaux.
En la matière, l’Algérie figure parmi les pays où les artistes préhistoriques
ont été les plus prolifiques. La place qu’occupent les fresques et l’ancienneté
de leur datation, sont remarquables. Le Tassili, le Hoggar, les chaines de
l’Atlas Saharien et Tellien, regorgent, en effet de peintures et de gravures
qui témoignent de la richesse de la vie « en ces âges farouches ». Le narratif
figuré, tant par sa finesse achevée, l’ampleur des situations reproduites, la
somptuosité du cadre, font que l’on peut lire aperto libro et découvrir depuis
déjà avant le paléolithique, tout le néolithique, jusqu’aux premiers siècles de
notre ère.
Si le Royaume Uni est reconnu, comme la matrice de ce qui deviendra « la
littérature illustrée », cette industrie du livre prendra dès son ensemencement
aux Etats-Unis, un essor remarquable. D’abord la presse quotidienne, d’une
façon générale, va s’emparer de la multitude de créations, pour en faire ses
choux gras. Des auteurs vont s’inspirer des phylactères des dessins religieux
du moyen âge, pour introduire « the word balloons » (littéralement : bulles de mots). La tradition
de publier des bandes illustrées, dans la presse toutes périodicités
confondues, a atteint un peu moins d’un siècle après, des sommets vertigineux.
Certains personnages, à l’image de Garfield, pour ne citer que celui-là, entré
sur le marché en 1978, est catapulté par, tenez-vous bien, 2.580 quotidiens,
magazines et autres revues dans 110 pays. Il déverse son fiel dans un Comic’s strip, trois images par
histoire, dans le genre de Snoopy et Charlie Brown, de Schulz. Les aventures du
chat obèse, rouquin, paresseux, cynique aux propos acerbes, sont traduites dans
une trentaine de langues. Le talent, la créativité, combinés avec le
merchandising, les droits d’auteur, les royalties, sur les droits d’adaptation,
et tutti-quanti, ont permis à son auteur, Jim Davis d’engranger une « petite »
fortune estimée entre 500 et 800 millions de dollars. On note que la franchise
est désormais propriété de la major-compagnie Paramount, qui l’a acheté pour
une valeur tenue confidentielle. L’auteur originel, sur sous hamac sous les
cocotiers, palpe tranquillement, entre 50 et 100 millions de dollars par an !
Ceci, compte non tenu des produits annexes, poupées, peluches, mugs, casquettes
etc. qui drainent à eux seuls, la bagatelle de 750 millions à un milliard de
dollars par an ! Garfield n’est pas un phénomène de foire. C’est un acteur
économique et commercial dans un gigantesque marché. Des personnages de mangas,
style japonais, qui domine aujourd’hui de très haut l’édition de bandes
dessinées et de films d’animation, arrivent à cumuler plus de 500 millions
d’exemplaires ! Une concurrence qui a envoyé au rencart les comics de Walt
Disney qui depuis les années trente du siècle dernier, chapeaute cette
industrie. Tout cela n’a de sens et d’explication que lorsqu’on s’installe dans
l’implacable logique économique.
Le Festival international de la bande dessinée d’Alger (FIBDA), s’est clôturé,
lundi 5 octobre 2026, sur l’Esplanade de Riadh el Fet’h.
Les responsables n’ont pas encore communiqué leur analyse chiffrée, mais tout
porte à croire que ce millésime est encourageant pour la poursuite de cette
manifestation qui préfigure par cousinage littéraire et voisinage calendaire,
le Salon international du livre d’Alger (SILA). Vous avez sans doute remarqué
que nous venons de changer d’univers, pour aponter chez nous. Disons tout de go
quelque soit le niveau d’inventivité de ses
organisateurs, l’audace de leur imagination et je sais pour les avoir
rencontrés, qu’ils n’en manquent pas, sans flagornerie aucune, ni pommade
adulative, ce n’est pas le genre de la maison : Un festival ne fabrique pas de
la réalité, il la traduit. Ce n’est pas un portrait mais un miroir.
Le FIBDA est avec le SILA, une manifestation que l’on peut qualifier de très
courageuses. Oui courageuses ! Car il en faut, quand on connait l’état du
neuvième art chez nous et que des gars qui n’ont pour eux que l’amour presque
confucéen de la bédé, passent leur année, je le sais, à préparer la prochaine
édition pour maintenir vive la flamme d’un art-chrysalide qui a du mal à
s’extraire de son cocon pour voler au soleil.
Disons-le dès l’abord, la bédé a connu et connait jusqu’à maintenant les
difficultés de l’édition, de la promotion, de la diffusion, de la
commercialisation de tout le secteur du livre, plus ses propres infirmités. Une
asthénie, proche du collapsus, diagnostiquée depuis des lustres qui tend à se
propager pour contaminer d’autres secteurs de la création culturelle. Les efforts
de quelques éditeurs qui tentent de satisfaire le lectorat, pour brider les
coûts de fabrication et éviter les incendies des étalages des librairie sont
démesurés. Un album de bande dessinée coute deux fois, sinon plus qu’un roman.
Si je reste dans les généralités c’est en raison du manque de statistiques
fiables. L’IA et internet donnent des chiffres mais ils demeurent aléatoires et
souvent peu fiables du fait de l’absence de sources et du peu de
représentativité des échantillons.
Nous venons de faire un saut en wingsuit (combinaison ailée) depuis les cimes
de la bédé mondiale, prenons la précaution d’ouvrir le parachute pour atterrir.
L’ouverture sur l’e-création et l’assistance électronique pour débrider d’une
façon décisive, les secteurs paresseux qui tardent à prendre leur envol en
réduisant considérablement le poids des contraintes financières et des surcoûts
de revient des produits est une opportunité. Elle est à saisir, car cela
permettra le décollage de ces arts qui, trop longtemps, ont été considérés
comme mineurs. Il n’y a aucune raison, recevable pour que cela marche ailleurs
et pas ici !
Note : Les sources chiffrées sont d’Internet et IA.