HISTOIRE- PERSONNALITÉS- TALEB ABDERRAHMANE
©W.A.O/ L’Expression, mercredi 20 mai 2026
Figure
marquante de la Révolution algérienne, Taleb Abderrahmane incarne l’engagement
radical d’une génération d’étudiants ayant mis leur savoir au service de la
lutte de Libération nationale. Selon le chercheur-historien, le professeur
Hamid Aït Habouche, également directeur du
laboratoire d’études maghrébines et des élites à l’ubniversité
d’Oran 1, le parcours de Taleb Abderrahmane illustre la transformation de
l’élite universitaire en acteur central de la guerre de libération, notamment
durant la bataille d’Alger. Né le 3 mars 1930 dans le quartier de la Casbah à
Alger, au sein d’une famille modeste originaire d’Azeffoun,
Taleb Abderrahmane grandit dans un environnement marqué par la précarité et la
domination coloniale. Très tôt, il développe une conscience politique nourrie
par les inégalités du système en place. Élève brillant, particulièrement attiré
par les disciplines scientifiques, il poursuit ses études à la faculté des
sciences d’Alger, où il se spécialise en chimie. Sa maîtrise de la langue
allemande lui permet d’accéder à des ouvrages scientifiques avancés, notamment
dans les domaines de la chimie organique et des matériaux explosifs, renforçant
ainsi son expertise. Le tournant décisif intervient en 1955, lorsqu’il rejoint
le Front de Libération nationale (FLN). Ce choix marque l’entrée d’un profil
hautement qualifié dans les structures de la lutte armée. Contrairement à un
simple engagement symbolique, Taleb Abderrahmane met directement ses
compétences scientifiques au service de la Révolution. Dans un contexte de
pénurie extrême de moyens, il participe à la conception d’explosifs artisanaux
et à l’adaptation de procédés chimiques simples aux besoins du terrain. Cette
capacité d’innovation lui vaut rapidement le surnom de
«chimiste de la Révolution». Entre 1956 et 1957, période clé de la
bataille d’Alger, son rôle devient encore plus stratégique. Il participe à la
mise en place de laboratoires clandestins, notamment dans les quartiers d’El Biar et de la Casbah, véritables centres de production
dissimulés au cœur du tissu urbain. Dans ces espaces secrets, les militants
fabriquent des engins explosifs improvisés destinés aux opérations de guérilla
urbaine. Malgré des conditions rudimentaires, outils domestiques, composants
limités et déplacements constants, il parvient à développer des dispositifs
efficaces, compacts et adaptés aux contraintes de la clandestinité. Il
contribue également à la formation technique de plusieurs militants chargés de
leur utilisation sur le terrain. L’appel historique à la grève du 19 mai 1956,
lancé par l’Union générale des étudiants musulmans algériens, constitue une
étape décisive. Comme de nombreux étudiants, Taleb Abderrahmane abandonne
définitivement son parcours universitaire pour rejoindre la lutte armée. Ce
basculement illustre l’ampleur de la mobilisation de l’élite intellectuelle
algérienne. Dès lors, il s’implique pleinement dans les réseaux clandestins,
combinant mobilité, discrétion et organisation méthodique pour échapper aux
forces coloniales. Cependant, l’intensification de la répression française
fragilise progressivement ces structures. L’explosion accidentelle survenue à
la «Villa des Roses» en octobre 1956 constitue un
tournant majeur, permettant aux autorités coloniales de remonter plusieurs
filières liées aux laboratoires secrets. Identifié dans ce contexte, Taleb
Abderrahmane entre dans une phase de clandestinité active avant d’être arrêté
en juillet 1957 à la suite d’une embuscade. Durant sa détention, il subit de
lourds interrogatoires accompagnés de tortures dans plusieurs centres de
détention. Malgré ces conditions extrêmes, il refuse de livrer la moindre
information, assumant entièrement la responsabilité des actions menées dans le
cadre de ses activités techniques. Condamné à mort, il est exécuté le 24 avril
1958 à la prison de Barberousse à Alger. Selon plusieurs témoignages, il aurait
prononcé, peu avant son exécution, un ultime appel à poursuivre la lutte armée,
symbole de son engagement jusqu’au dernier instant. Au-delà de son parcours
individuel, Taleb Abderrahmane demeure une figure emblématique de la
convergence entre savoir scientifique et engagement révolutionnaire. Son
itinéraire illustre le rôle décisif joué par les étudiants et les intellectuels
dans la structuration technique de la Révolution algérienne. Pour le docteurAït Habouche, son héritage
rappelle que la lutte de libération ne fut pas uniquement militaire, mais
également intellectuelle, portée par une jeunesse instruite, déterminée à
transformer ses connaissances en levier d’émancipation nationale