SANTÉ- MALADIE- CANCER/ PLAN
NATIONAL CANCER/ÉVALUATION COUR DES COMPTES PLAN 2015.2019
En dépit des efforts soutenus consentis par l’Etat algérien dans
la lutte contre les maladies cancéreuses tant sur le plan normatif que dans la
mobilisation de ressources financières, humaines, infrastructurelles et
technologiques, le cancer continue de s’imposer comme un enjeu majeur de santé
publique, à l’échelle mondiale comme nationale.
Le rapport annuel de la Cour des comptes pour l’année
2025 rappelle qu’en 2012, le monde a enregistré 14,1 millions de nouveaux cas
de cancer, pour 8,2 millions de décès. En Algérie, la situation demeure tout
aussi préoccupante : 45 000 nouveaux cas et 24 000 décès ont été
recensés en 2014, tandis que les projections avaient fait état de près de
60 000 nouveaux cas à l’horizon 2024.
Dans le détail des dispositifs engagés par les
pouvoirs publics, le rapport souligne qu’en 2014, un programme d’envergure a
été inscrit, portant sur «la réalisation de quinze Centres de lutte contre le
cancer (CLCC) ainsi que d’un Institut national du cancer, pour une enveloppe
globale estimée à 20,9 milliards de dinars». Ces
structures ont été réparties sur plusieurs wilayas, à savoir Adrar, Chlef,
Laghouat, Béjaïa, Djelfa, Médéa, Oran, Tiaret, Batna, Béchar, Tlemcen, Tizi
Ouzou, Sidi Bel Abbès, Annaba, El Oued et Sétif.
En parallèle, un compte d’affectation spéciale,
dénommé «Fonds de lutte contre le cancer», a été
institué par la loi de finances pour 2011 ; à la clôture de l’exercice
2014, son solde atteignait 16,5 milliards de dinars. S’agissant du système
d’information sanitaire, il est précisé que, bien avant le lancement officiel
du Plan national cancer (PNC), un registre du cancer était déjà opérationnel
dans les régions Centre, Est et Ouest. La wilaya de Sétif avait d’ailleurs
initié la tenue de son propre registre dès 1986, suivie par Oran en 1996,
tandis que l’Institut national de santé publique (INSP) assurait la gestion du
registre de la wilaya d’Alger. D’autres acteurs institutionnels, tant publics
que privés, contribuent également au diagnostic et à la prise en charge
thérapeutique des cancers, à l’instar de la Caisse nationale des assurances
sociales (CNAS).
En matière de prévention, plusieurs départements
ministériels – notamment ceux de l’Agriculture, de l’Environnement et du Commerce
– interviennent aux côtés d’associations engagées dans des actions de
sensibilisation et de promotion du dépistage précoce.
La question demeure toutefois centrale : ces
efforts multiples ont-ils permis d’atteindre les objectifs escomptés sur le terrain ?
Les résultats obtenus sont-ils à la hauteur des ambitions affichées ? A ce
sujet, la Cour des comptes formule une évaluation critique de l’exécution du
Plan national cancer 2015-2019. Le rapport rappelle que le PNC repose sur huit
axes stratégiques, visant l’amélioration de la prévention, du dépistage, du
diagnostic, du traitement, de l’accompagnement des patients, du système
d’information et de communication, de la formation et de la recherche en
cancérologie, ainsi que du financement.
Ces axes se déclinent en 19 objectifs, 60 actions et 239 mesures. L’évaluation
conduite par la Cour ne s’est pas limitée à la période de mise en œuvre du plan
(2015-2019), mais a couvert un spectre temporel élargi allant de 2012 à
2022, incluant les phases préparatoires jusqu’à la remise des bilans définitifs
par le comité de lutte contre le cancer.
Les données analysées s’étendent même jusqu’en 2024,
année marquée par l’installation de la nouvelle instance nationale de lutte
contre le cancer. Il ressort de cette évaluation que, bien que le PNC ait
constitué une avancée institutionnelle notable, sa mise en œuvre a été entravée
par des insuffisances organisationnelles, une gouvernance inadaptée et une
gestion peu efficiente des ressources mobilisées. Plusieurs objectifs stratégiques
n’ont pas été atteints, en raison notamment d’un déficit de
«coordination entre les nombreux acteurs impliqués». La Cour souligne en
outre que la multiplication des comités n’a pas permis un pilotage efficace,
tandis que les projets de construction et d’équipement des Centres de lutte
contre le cancer ont évolué de manière parallèle, sans articulation suffisante.
Plus fondamentalement, les difficultés rencontrées
dans la production des prestations de santé nécessaires à la prévention et au
traitement des cancers relèvent de dysfonctionnements systémiques affectant
trois piliers essentiels. Le premier concerne le système de mobilisation et d’allocation
des ressources, incapable de garantir, de manière adéquate, la disponibilité
des moyens humains, matériels, financiers et cognitifs requis. Le second
renvoie au système décisionnel, marqué par des carences dans l’élaboration,
l’application et le suivi des décisions stratégiques.
Le troisième pilier, relatif à l’organisation et au
fonctionnement du réseau des structures de prévention, de diagnostic et de
traitement, souffre d’un manque de coordination et de défaillances dans la
communication interinstitutionnelle, compromettant ainsi la réactivité et
l’adéquation de la réponse aux besoins des patients. La Cour note également que
la nécessité d’améliorer substantiellement la lutte contre le cancer est
largement partagée par les associations de malades, dont les constats
convergent avec ceux de l’institution de contrôle. Les résultats d’enquêtes
menées auprès de professionnels de santé et d’associations confirment, par
ailleurs, la pertinence des conclusions formulées.
Parmi les dysfonctionnements relevés, il convient de
souligner, plus particulièrement, ceux liés aux budgets de fonctionnement
alloués à certains établissements connaissant une activité soutenue dans la
prise en charge du cancer. A cet égard, les dotations destinées au
fonctionnement des services d’oncologie de 56 établissements ont connu une
progression notable, passant de 30,780 milliards de dinars en 2016 à 33,44
milliards en 2017. Dans le même temps, les services d’hématologie ont bénéficié
d’une enveloppe financière de 16,72 milliards de dinars en 2017, contre 15,39
milliards de dinars l’année précédente.
S’agissant du compte d’affectation spéciale (CAS) dédié à la lutte contre le
cancer, le taux de consommation des recettes annuelles est demeuré
particulièrement faible, oscillant entre 0 et 2,75% sur la période allant de
2015 à 2020. Une évolution significative a toutefois été observée en 2021 et
2022, années au cours desquelles ce taux a été porté respectivement à 9,45% et
11,65%.
Cette amélioration s’explique par la délégation de la
gestion du CAS aux directions de la santé et de la population (DSP) des
wilayas, instaurée par la loi de finances 2020, laquelle confère aux directeurs
de la santé de wilaya la qualité d’ordonnateurs secondaires. Néanmoins, le
reliquat de fin d’exercice du CAS a enregistré une hausse marquée, passant de
16,461 milliards de dinars en 2014 à 58,421 milliards de dinars en 2022,
traduisant une accumulation croissante de crédits non consommés.
De même pour les crédits d’équipement consacrés à la
réalisation des Centres de lutte contre le cancer qui se caractérisent par un
faible taux de consommation annuel, ce qui se traduit par
«des retards significatifs dans l’achèvement des infrastructures, des
réévaluations budgétaires récurrentes ainsi qu’une augmentation sensible des
coûts de construction».
A ce titre, les opérations relatives à l’édification
de 16 Centres de lutte contre le cancer, inscrites au budget d’équipement de
l’Etat depuis 2005, représentaient, à la fin de l’année 2022, un volume
financier cumulé de 22,215 milliards de dinars. Le montant de l’autorisation de
programme en cours (PEC) afférente à ces opérations s’élève à 89,506 milliards
de dinars, ce qui correspond à un taux moyen de réévaluation de 302,91%.
En dépit de ces ajustements successifs, le taux de
consommation des crédits cumulés atteignait 85,59% à fin 2022. Il convient de
préciser que l’inscription initiale de ces projets s’est échelonnée, dans
l’ensemble, entre les années 2005 et 2014.
Le développement de la recherche en cancérologie
constitue un autre point critique mis en exergue par le rapport. Le
renforcement de la recherche scientifique apparaît comme un levier essentiel
pour améliorer la prise en charge des patients et réduire l’incidence et la
mortalité liées au cancer.
Or, les données disponibles traduisent une implication
encore limitée. Dans le cadre du Programme national de la recherche
scientifique (1997-2007), seuls 30 projets sur 2731 en santé concernaient le
cancer, soit 1,1%.
Dans le programme lancé en 2021, cette proportion
s’élève à 3,45%, avec 7 projets sur 203. Par ailleurs, «31 laboratoires sur 82,
affiliés à l’Agence thématique de recherche en sciences de la santé et de la
vie (ATRSSV), sont dédiés à la recherche sur le cancer, dont six créés depuis
2015. Ces structures, réparties sur 13 universités et écoles, couvrent 144
thématiques dans des domaines variés, tels que la médecine, la biochimie et la génétique».
Les données issues de la plateforme du Centre de
recherche sur l’information scientifique et technique (Cerist)
indiquent une progression du nombre de thèses consacrées au cancer entre 2012
et 2023, avec un pic notable entre 2018 et 2020. Toutefois, en matière de
publications scientifiques, la plateforme ASJP révèle que les articles
consacrés au cancer, apparus à partir de 2015, demeurent quantitativement
marginaux par rapport à l’ensemble des publications en sciences médicales.
Malgré la reconnaissance de certains efforts par les
spécialistes, le développement de la recherche demeure entravé par de multiples
contraintes : insuffisance des moyens, faible coordination entre les
structures sanitaires et celles dédiées à la recherche, absence d’outils
structurants, tels que les tumorothèques, les
cytothèques et la télémédecine, qualité limitée des données épidémiologiques et
inexistence d’un institut national de recherche sur le cancer.
Les initiatives de coopération internationale engagées
par des chercheurs algériens, bien que prometteuses, gagneraient à être
davantage soutenues et structurées.