HISTOIRE- ENQUETES
ET REPORTAGES- FRANÇAIS RESTÉS EN ALGÉRIE APRÈS 62
Alors
qu'à l'été 1962 le rapatriement massif des Français s'organise, deux cent mille
d'entre eux choisissent de ne pas quitter l'Algérie. Nous sommes allés à leur
rencontre.
© https://www.telerama.fr/Télérama, Juliette Bénabent, 15 mars 2012 et le 08 décembre 2020
Les tortues paressent au soleil, entre iris blancs et
bananiers, dans le jardin de Paul Faizant. A cent kilomètres
d'Alger, cet ancien enseignant de 75 ans habite encore la jolie maison blanche
construite par son père dans les années 1940, au bord de la place principale du
village, qui s'appelait alors Novi (Sidi Ghiles depuis l'indépendance). « Le 11 août 1962, se
souvient ce monsieur à l'infaillible mémoire, 293 des 300 Français d'ici
sont partis en bateau pour Marseille, sous la protection de l'armée française.
» Lui, avec sa femme Suzel et quelques autres, est resté. « Je ne dis
pas qu'ils ont eu tort, précise-t-il. Si j'avais été un colon riche,
dont les terres risquaient la nationalisation, peut-être serais-je parti aussi.
Nous n'étions ni des saints ni des héros, nous voulions juste vivre dans le
pays où nous étions nés. Et nous y avons été heureux. »
Car tous les Français n'ont pas quitté l'Algérie à
l'été 1962. Après trois ans d'enquête, Pierre Daum consacre son passionnant
ouvrage Ni valise ni cercueil (1) , aux 200 000
Français (sur un million) qui sont restés. « Il ne leur est rien arrivé !
Les rapatriements massifs, dans la peur, furent une réalité incontestable. Mais
ce ne fut pas la seule. » Depuis 1962, beaucoup sont morts ; d'autres sont
partis plus tard, pour les études des enfants ou pendant la guerre civile des
années 1990. Il en reste quelques centaines, aux parcours divers. « Tous
n'avaient pas milité pour l'indépendance, précise Pierre Daum. Certains,
pro-Algérie française, se sont même convertis à l'égalité avec les Algériens.
Admirable quand on a été élevé avec le racisme colonial dans le biberon ! »
Dans le biberon de Maurice Baglietto,
né à Alger en 1925, il n'y avait ni racisme ni esprit colonial, mais le
communisme fervent de son père, comptable d'origine italienne et militant au
PCA (Parti communiste algérien). Momo a toujours connu l'égalité avec les
Algériens dans son quartier populaire du Ruisseau. « On a grandi ensemble,
travaillé, galéré, manifesté ensemble. » Militant lui aussi, engagé auprès
du FLN, il fut interné au camp de Lodi (à cent kilomètres d'Alger, on y
enfermait les pieds-noirs soupçonnés de sympathie avec le FLN) et expulsé au
printemps 1962. A Marseille, avec femme et enfants, il trépignait. « Dès
l'indépendance proclamée, on a pris le bateau pour Alger. A bord, les gens nous
regardaient bizarrement. Nous expliquions que nous rentrions chez nous, ils
demandaient : mais chez vous, ce n'est pas en France ? Je voulais retrouver ma
maison, mon travail à la brasserie, et mes abeilles dans la Mitidja. »
Ces années « noires » du terrorisme, Juliette Acampora les a vécues « planquée dans la salle
de bains, quand ça canardait depuis les balcons ». Au coeur
de Bab el-Oued, ancien quartier français, cette fille d'émigrés espagnols des
années 1920 habite le même appartement depuis l'indépendance. « C'était chez
un docteur français, ma mère faisait son ménage. Il lui a laissé le logement
quand il est parti avec tous les autres. L'immeuble s'est vidé d'un coup. Ma
mère gardait toutes les clés, mais personne n'est revenu. »
Tous Algériens, les voisins d'aujourd'hui
entourent la vieille dame, dont le mari, Georges, vient de mourir
en février. « Fallait voir son enterrement, c'était quelque chose. »
Condamné à mort par les Français pour son engagement auprès du FLN, Georges
était devenu colonel des sapeurs-pompiers d'Alger - et un héros de
l'indépendance. Déjà choqué, enfant, que les écoles françaises acceptent peu de
petits Algériens, il était devenu vraiment militant en entrant à l'usine de
tabac Job, où les injustices sociales entre Européens et Algériens le
scandalisaient. Au prix d'une brouille avec sa famille, plutôt pro-Algérie française.
« Il a fait sept ans de prison, sa mère a toujours refusé d'aller le voir »,
se souvient tristement Juliette.
Comme Momo, le vieux communiste, ou Juliette, la veuve
de Bab el-Oued, Cécile Serra est choyée par tous ses voisins et
amis. Paul Faizant témoigne : « En restant, nous montrions notre désir de
construire ensemble l'Algérie nouvelle. Nous en avons reçu beaucoup de
gratitude. » Parmi ses proches rentrés en 1962, tous n'ont pas compris
qu'il demeure dans un pays dont les habitants ont tué son père, fût-ce pour
voler sa voiture. « Mais les Français, eux, ont tué mon beau-père parce
qu'il était trop proche des Arabes. Alors, où devrais-je vivre ? Je crois à la
réconciliation, et aux valeurs catholiques de mes parents : la vengeance n'est
pas digne d'un homme. »
(1) Ed. Solin/Actes Sud, 432 p., 24 €.
(2) Organisation armée secrète, créée par des
partisans de l'Algérie française en 1961.