INFORMATIQUE-
FORMATION CONTINUE- MICROSOFT/ARME TECHNOLOGIQUE, USA
Microsoft,
nouvelle arme technologique au service de la politique étrangère américaine
© https://www.la-rem.eu, N°77-78 Printemps – été 2026/Jacques-André
Fines Schlumberger/8 sept. 20267
En
sanctionnant des magistrats de la Cour pénale internationale, l’administration
Trump a mis en lumière la dépendance structurelle des institutions européennes
face aux Big Tech, ainsi qu’aux systèmes financiers américains. Plusieurs
initiatives, notamment en Allemagne, en France et à la Cour pénale internationale
elle-même, témoignent d’une certaine prise de conscience, mais les réponses
demeurent fragmentées.
Le 20 août 2025, l’administration Trump a
sanctionné, par décret exécutif, des responsables de la Cour pénale
internationale, parmi lesquels le juge Nicolas Guillou, président de la Chambre
préliminaire I, sur la situation dans l’État de Palestine. Cette chambre
avait délivré, le 21 novembre 2024, « des mandats d’arrêt à
l’encontre de MM. Benyamin Netanyahou et Yoav
Gallant, pour des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre, commis
depuis le 8 octobre 2023 jusqu’au 20 mai 2024 au moins ».
Le régime de sanctions américain, initialement conçu
pour lutter contre le terrorisme et les violations graves des droits humains,
vise aujourd’hui quelque 15 000 personnes physiques et morales dans
le monde, essentiellement des membres d’organisations terroristes, des
dirigeants de régimes dictatoriaux ou encore des chefs d’organisations
criminelles, auxquels s’ajoutent désormais neuf magistrats
internationaux. Être sous sanction américaine interdit à toute personne
physique ou morale américaine, y compris leurs filiales à l’étranger, de
fournir des services à ces personnes, que ce soit à titre onéreux ou à titre
gratuit.
Les effets concrets de ces sanctions sur la vie numérique
et bancaire de Nicolas Guillou ont été immédiats et l’ensemble de ses comptes
ouverts chez des fournisseurs américains, comme Amazon, Airbnb, Netflix, PayPal
ou encore Expedia, ont été fermés. Visa et Mastercard, qui constituent un
duopole de fait sur les moyens de paiement en Europe, ont bloqué ses cartes
bancaires. Certaines banques européennes, par crainte de représailles, ont
également fermé des comptes bancaires ou ont refusé des virements entrants. Les
transferts d’argent transfrontaliers via Western Union ou MoneyGram ont également été gelés.
« Un État non européen peut, par décret
exécutif, exclure un citoyen français du système bancaire et de l’espace
numérique dans son propre pays, sans recours possible devant les juridictions
françaises », a expliqué Nicolas Guillou lors du congrès annuel
de l’Union syndicale des magistrats, en octobre 2025. « Dans un monde
régi par la force, c’est aux militaires de résister. Dans un monde régi par le
droit, ce sont les magistrats qui sont en première ligne, et c’est bien pour
cela que nous sommes attaqués. » Le cas de Nicolas Guillou n’est pas
isolé. Dès le 6 février 2025, Donald Trump avait imposé des sanctions
contre le procureur de la Cour pénale internationale, Karim Khan, dont
l’adresse électronique Microsoft avait alors été suspendue, le contraignant à
basculer vers un fournisseur de messagerie suisse. Ces incidents révèlent la
brutalité d’une vulnérabilité structurelle, alors que la Cour pénale internationale
avait fait de Microsoft un partenaire technologique central en 2022, lorsque le
Bureau du procureur avait lancé le « Projet Harmony », cofinancé par l’Union
européenne, en collaboration avec Microsoft, Accenture et leur coentreprise Avanade, pour concevoir une plateforme de gestion des
preuves.
« Les sanctions ont été une révélation pour la
Cour, ainsi que pour les ONG travaillant dans le domaine de la justice
internationale, quant au niveau de dépendance vis-à-vis des technologies et des
systèmes financiers américains », résume Zoé Paris, coordinatrice du
plaidoyer à la Coalition pour la Cour pénale internationale, qui regroupe des
organisations de la société civile de cent cinquante pays. Avocate
internationale et chercheuse-doctorante à l’université de Cambridge, Jennifer Tridgell analyse, pour sa part, que l’incident a servi
d’avertissement sévère sur la manière dont la technologie numérique peut
être « utilisée comme une arme pour atteindre des objectifs politiques,
menaçant potentiellement la capacité de la Cour à fonctionner conformément à
son mandat judiciaire indépendant ». Depuis le 31 octobre
2025, la Cour a entamé ce qu’elle appelle une « désaméricanisation
numérique » en remplaçant Microsoft Office par le logiciel open source
OpenDesk développé par ZenDis
– entreprise publique, fondée en 2022, qui œuvre pour la souveraineté
numérique au sein des administrations allemandes. Mais, de l’aveu de Jennifer Tridgell, la Cour a « un long chemin à parcourir
pour démêler son réseau complexe de dépendances logicielles après avoir été
largement dépendant pendant des décennies d’un petit nombre de fournisseurs de
logiciels ».
En France, en décembre 2025, la Commission des lois du
Sénat a publié un rapport sur la sécurisation des marchés publics numériques, et
le constat est sans appel. Les administrations françaises sont grandement
dépendantes des solutions informatiques proposées par des acteurs
extra-européens, « source de vulnérabilités pour les données publiques
hébergées chez ces acteurs, en raison de leur soumission à un cadre juridique
de nature extraterritoriale » – notamment le Foreign
Intelligence Surveillance Act (FISA), les ordres
exécutifs United States Intelligence Activities, passés
par plusieurs présidents américains, et le Cloud Act,
qui permettent aux autorités américaines de contraindre un fournisseur de
services informatiques à leur dévoiler toute communication ou information
concernant un client, que cette donnée se trouve ou non sur le territoire
américain. C’est dans ce contexte que le Sénat rappelle que le logiciel Word,
édité par Microsoft, détenait en 2025 une part de marché estimée entre
85 % et 90 % du marché mondial des traitements de texte, sachant
que l’accès à ce type de logiciel ne s’effectue plus désormais à partir d’un
programme stocké localement, mais par une connexion continue à des services
hébergés dans les infrastructures de l’éditeur américain.
Face à ces constats, plusieurs acteurs publics
européens ont engagé des transitions concrètes, mais à des rythmes et des
échelles très variables. En Allemagne, le Land de Schleswig-Holstein a entamé,
dès le début des années 2000, une sortie progressive de l’écosystème Microsoft,
en accompagnant quelque 30 000 agents publics, qui ont migré vers des
alternatives open source comme Open-Xchange pour la
messagerie et des distributions Linux pour le système d’exploitation des
ordinateurs. En mars 2026, l’IT-Planungsrat,
l’instance fédérale de coordination de la numérisation de l’administration
publique, a imposé à toutes les administrations fédérales d’adopter, d’ici
2028, deux formats exclusifs pour la publication de documents : le PDF/UA
(format d’accessibilité universelle) et l’ODF (OpenDocument
Format), excluant de facto les formats propriétaires de
Microsoft. En France, les initiatives restent plus locales. Lyon a développé
dès juin 2025, en partenariat avec la Métropole et le Syndicat intercommunal
des technologies de l’information pour les villes (SITIV), un opérateur public
de services numériques qui intervient auprès des collectivités territoriales du
bassin rhodanien. Cet opérateur œuvre pour la mise en place et le développement
de leurs outils numériques, avec une suite collaborative baptisée « Territoire
Numérique Ouvert » (TNO), reposant sur des outils open source pour la visioconférence
et la bureautique, qui est hébergée dans des centres de données régionaux. Le
projet a bénéficié d’une subvention de 2 millions d’euros de l’Agence
nationale de la cohésion des territoires, dont la moitié des marchés ont été
attribués à des entreprises d’Auvergne-Rhône-Alpes et la totalité à des entreprises
françaises.
À l’échelle nationale, la direction interministérielle
du numérique (DINUM) a organisé, le 8 avril 2026, un séminaire visant à
réduire les dépendances numériques extra-européennes. Parmi les premières
mesures annoncées figurent la migration des postes de travail de la direction
interministérielle du numérique (DINUM), qui a notamment pour mission
d’élaborer la stratégie numérique de l’État et de piloter sa mise en œuvre, du
système d’exploitation Windows de Microsoft vers Linux. Il s’agit également
d’opérer la migration de la Caisse nationale de l’Assurance maladie vers les
outils du socle numérique interministériel pour ses 80 000 agents. Début
2026, le gouvernement français a également annoncé la migration du Health Data Hub vers l’infrastructure souveraine Scaleway, un hébergeur français filiale d’Iliad,
labellisé « cloud de confiance » SecNumCloud, par
l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (Anssi), mettant fin à un feuilleton qui débuta en 2019 (voir La rem n°54
bis-55, p.40). À
l’époque, et sans appel d’offres, l’offre de cloud Azure de Microsoft avait été
choisie pour centraliser l’ensemble des données de santé des Français
collectées par les hôpitaux, l’assurance maladie, les médecins et les
pharmacies.
L’affaire Guillou met en lumière une vulnérabilité
systémique que l’Europe a longtemps sous-estimée ou fait semblant d’ignorer, et
la brutalité de l’effacement numérique du juge Nicolas Guillou et de certains
membres de la Cour pénale internationale montre combien les
infrastructures numériques et financières dominantes ne sont pas des biens
communs apatrides ou neutres, mais un puissant instrument de pouvoir qui, dès
lors qu’il tombe entre de mauvaises mains, peut servir un tout autre but que
celui pour lequel il a été créé. Microsoft, Amazon, Google ou Visa sont
des entreprises américaines, soumises au droit américain, et légalement
mobilisables au service de la politique étrangère des États-Unis. En France,
l’Association pour la promotion et la recherche en informatique libre (April),
fondée en 1996, milite depuis sa création pour l’adoption des logiciels libres
dans les administrations publiques comme rempart contre la dépendance aux
éditeurs américains, Microsoft en tête. Framasoft,
créé en 2001, est un réseau d’éducation populaire consacré principalement au
logiciel libre qui a développé des alternatives concrètes à tous les services
numériques américains, notamment Google, sous le label « Dégooglisons Internet
». Depuis 2008, La Quadrature du Net participe à ce combat sur le terrain des
droits numériques et de la surveillance. Gageons que ces initiatives trouveront
enfin un certain écho, maintenant que les menaces ne sont plus hypothétiques et
que le danger est bien réel.
Sources :Cour pénale internationale (CPI), «
Situation dans l’État de Palestine : La Chambre préliminaire I de la
CPI rejette les exceptions d’incompétence soulevées par l’État d’Israël et
délivre des mandats d’arrêt à l’encontre de MM. Benyamin Netanyahou et Yoav Gallant », icc-cpi.int, 21 novembre 2024./ Hale
Craig, « “We’re done” –
major government organization
slams Microsoft Teams as it drops Windows for good »,
techradar.com, June 16, 2025./ Ville de Lyon, « La Ville de Lyon renforce
sa souveraineté numérique », lyon.fr, 23 juin 2025./ Guillou Nicolas, «
Sanctions américaines contre le juge français de la CPI », intervention au
congrès de l’Union syndicale des magistrats, union-syndicale-magistrats.org,
14 octobre 2025./ Charruyer France, « Sanctions américaines contre le juge
Nicolas Guillou : un signal d’alerte pour notre souveraineté numérique »,
altij.fr, 2 novembre 2025./ Richard Olivia, « Sécurisation des marchés
publics numériques. Proposition de loi relative à la sécurisation des marchés
publics numériques », Commission des lois constitutionnelles, de législation,
du suffrage universel, du règlement et d’administration générale, rapport
n° 199, Sénat, senat.fr, 10 décembre 2025./ Serries
Guillaume, « Health Data Hub : l’État acte le
divorce avec Microsoft au profit du SecNumCloud »,
zdnet.fr, 6 février 2026./ RTS Info, « La nouvelle vie compliquée de
Nicolas Guillou, le juge français effacé du monde numérique par Washington »,
rts.ch, 16 mars 2026./ Lingsma Tjitske, « Comment les sanctions peuvent être une arme
technologique américaine contre la CPI », justiceinfo.net, 19 mars 2026/
Direction interministérielle du numérique (DINUM), « Souveraineté
numérique : l’État accélère la réduction de ses dépendances
extra-européennes », numerique.gouv.fr, 8 avril 2026.