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Pierre Colonna (Médecin hématologue)

Date de création: 29-08-2026 19:03
Dernière mise à jour: 29-08-2026 19:03
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SANTÉ- PERSONNALITÉS- PIERRE COLONNA (MÉDECIN HÉMATOLOGUE)

 

Pierre Colonna naît en 1934 à Tunis, dans une famille de la classe moyenne européenne. Son père, Martin Colonna, d'origine corse, est fonctionnaire des douanes ; sa mère, Cécile, est née à Oran. Le foyer compte cinq enfants, dont Pierre garde le souvenir d'une enfance heureuse.

Après un bref passage de deux ans à Bastia, la famille suit le père, muté à Alger comme inspecteur des douanes, et s'installe à la périphérie du quartier de l'Agha en 1948. Sur son âge exact à l'arrivée, les sources ne s'accordent pas tout à fait : Pierre Colonna lui-même, dans un témoignage écrit en 2017, situe cette arrivée en 1948, ce qui correspondrait à ses quatorze ans ; l'hommage prononcé par son épouse en 2025 évoque, lui, un départ de Bastia à « onze ans », ce qui renverrait plutôt vers 1945. Faute d'élément permettant de trancher, on retiendra ici la version du principal intéressé, la plus proche dans le temps des faits qu'elle rapporte.

Le quartier où grandit l'adolescent est un quartier européen, « qui ignore largement la vie citadine des Algériens », comme il l'écrira lui-même. Il fréquente le lycée de garçons Émile-Félix Gautier, où les élèves algériens sont rares — sur les 28 000 élèves du secondaire en Algérie à cette époque, les musulmans ne représentent qu'une minorité. Rien, dans ce cadre, ne le distingue a priori des jeunes Européens de son âge.

C'est le scoutisme qui bouleverse cette trajectoire tracée. Pierre Colonna rejoint la troupe marine « De Foucauld », dirigée par un aîné qui deviendra l'une des grandes figures du dialogue islamo-chrétien en Algérie, Pierre Chaulet. En 1951, la troupe accueille un jeune scout musulman algérien, Abderrahmane Naceur ; les deux garçons deviennent des amis intimes, et c'est par lui que Pierre Colonna découvre le dénuement dans lequel vivent nombre d'habitants de la Casbah. Il décrira plus tard, avec précision, la pièce unique où logent les huit membres de la famille Naceur, séparée en un coin dortoir et un coin cuisine par une grande armoire.

De cette expérience naît un engagement concret : actions médicales et campagnes d'alphabétisation à proximité des bidonvilles, menées à mesure que le jeune homme prend la mesure de ce qu'il appellera lui-même « l'injustice qui régnait dans le pays ». Ce n'est cependant qu'en tant qu'étudiant, quelques années plus tard, qu'il en viendra à identifier le système colonial lui-même comme la cause de cette injustice, et à se convaincre de la légitimité du combat indépendantiste algérien et du droit des peuples à l'autodétermination.

Pierre Colonna entre à l'université d'Alger en 1951 — une faculté où les étudiants musulmans ne représentent qu'environ 10 % des cinq mille inscrits. C'est en 1953, alors qu'il commence ses études de médecine, qu'il rejoint l'Association de la jeunesse algérienne pour l'action sociale, l'AJAAS, aux côtés de Pierre Roche, ainsi que de Claudine et Pierre Chaulet. Le mouvement organise des activités médico-sociales à proximité des bidonvilles et des cités populaires, prolongeant sur le terrain étudiant l'engagement né dans les camps scouts. C'est aussi par l'AJAAS qu'il rencontre de futurs cadres du mouvement national, comme Mohamed Drareni, l'un des fondateurs de l'UGTA en 1956.

Au déclenchement de la guerre de libération en novembre 1954, puis à la création de l'Union générale des étudiants musulmans algériens (UGEMA) en juillet 1955, Pierre Colonna soutient ses camarades algériens engagés dans cette organisation, présidée à Alger par Mohammed Seddik Benyahia, futur négociateur et ministre. Il fait partie de ce petit groupe d'étudiants non musulmans qui fréquentent régulièrement la cité universitaire de la Robertsau, réservée aux étudiants algériens, pour y prendre leurs repas et discuter. Lorsque l'UGEMA vote la grève des cours en mai 1956, c'est Mohamed Drareni lui-même qui conseille à Colonna et à ses amis européens de poursuivre leurs études : « on aura besoin de vous après l'indépendance ».

Un épisode illustre bien ce positionnement à contre-courant : en mars 1956, lors de « l'affaire Mandouze » — du nom du professeur de lettres André Mandouze, proche du FLN et engagé contre la torture —, les étudiants de droite tentent d'empêcher la reprise de ses cours tandis que les étudiants algériens décident de le protéger. Pierre Colonna se joint à ces derniers, assis sur le rebord d'une fenêtre de l'amphithéâtre aux côtés de Mohammed Benyahia.

Il se définira lui-même, avec d'autres condisciples, comme faisant partie de cette catégorie d'étudiants libéraux et de « chrétiens de gauche » qui, entre 1954 et 1962, prennent des risques réels pour s'affirmer à rebours du mouvement de l'Algérie française — allant jusqu'à participer à des manifestations aux côtés de militants du FLN. Il se lie durant ces années avec Zoulikha Bekhadour, Mohamed Khan, Mohammed Seddik Benyahia, et se rapproche d'André Mandouze.

Reçu à l'externat des hôpitaux d'Alger en novembre 1955, Pierre Colonna effectue l'essentiel de son apprentissage clinique à l'hôpital Mustapha, alors l'un des grands centres hospitalo-universitaires d'Afrique du Nord, avant de passer par les services de dermatologie, de psychiatrie — où il croise le service que Frantz Fanon vient de quitter pour Blida, et où il ira lui rendre visite dans son nouveau bureau — et de chirurgie infantile. C'est aussi comme externe remplaçant, à Aïn Bessem, qu'il vit l'une des scènes les plus marquantes de ces années : appelé un soir dans le bidonville voisin, escorté par la police à cause du couvre-feu puis livré à lui-même, il assiste seul, à la lueur des lampes à pétrole, un accouchement — le premier de sa vie —, aidé d'une matrone et d'une petite encyclopédie chirurgicale ; le bébé naît sain à l'aube, et il repart sans réclamer d'honoraires. Il épouse Fanny Reynaud fin décembre 1957.

Reçu à l'internat en novembre 1958, il poursuit sa formation dans un contexte de guerre qui s'intensifie : semaine des barricades en janvier 1960, incorporation dans le service de santé des armées, putsch des généraux en avril 1961, multiplication des attentats de l'OAS. En janvier 1962, des inconnus se réclamant de l'OAS tentent de forcer la porte de son logement pendant le couvre-feu ; l'épisode conduit son épouse et ses deux enfants à s'exiler quelques jours plus tard dans le sud de la France. Il soutient sa thèse de médecine en avril 1962, dans l'urgence imposée par une grève annoncée de l'OAS, sous la présidence du professeur Hadida — l'un des cinq exemplaires réglementaires de ce travail est aujourd'hui encore conservé à la bibliothèque universitaire d'Alger, ayant échappé à l'incendie déclenché par l'OAS le 7 juin 1962.

 

Après l'indépendance, Pierre Colonna réussit le concours de Professeur de médecine en hématologie. Conformément aux dispositions des accords d'Évian, il choisit alors la naturalisation algérienne, devenant citoyen de plein droit du pays qu'il considère comme le sien, pour participer à la construction du nouvel État. Ce choix, loin d'être un geste isolé, s'inscrit dans la continuité de tout son parcours de jeunesse : il rejoint ainsi la poignée de médecins et d'universitaires européens qui font le choix de rester pour développer des spécialités que le départ massif des praticiens européens laisse exsangues au lendemain de l'indépendance.

 

À la réouverture de l'hôpital Mustapha en août 1962, alors que la quasi-totalité des médecins et infirmiers français ont quitté le pays, Pierre Colonna fait partie de la poignée de praticiens français qui restent, comme assistant du docteur Messerschmidt en hématologie, aux côtés de missions médicales syrienne, égyptienne et irakienne venues combler le vide. En octobre 1967 se tient en Algérie le premier concours d'agrégation organisé par la jeune université algérienne. Pierre Colonna y est reçu en hématologie, aux côtés d'un noyau de médecins qui vont eux aussi marquer durablement leurs disciplines respectives — parmi eux Mohamed Cherif Mostefaï en cardiologie ou Pierre Chaulet, son ancien chef scout devenu pneumo-phtisiologue. En 1972, il fonde et dirige le premier service d'hématologie de l'hôpital Mustapha à Alger, qu'il conservera jusqu'en 1994. Il y forme toute une génération d'hématologues algériens et développe, avec ses équipes, la prise en charge de la maladie de Hodgkin, qui restera l'un des grands fils conducteurs de sa carrière scientifique.

Pierre Colonna, médecin contraint à l'exil en France en 1994 suite à des menaces, poursuit une carrière hospitalo-universitaire à Paris tout en restant fidèle à l'Algérie. Homme discret et passionné, il meurt le 23 novembre 2024 à Paris . Son parcours, salué lors d'un hommage à Alger, incarne un engagement total envers la médecine et l'Algérie, dont il a épousé la cause nationale.

Le 18 janvier 2025, le professeur M.Ghernaout résumera son parcours en une formule: « C'est un enfant de l'Algérie, qui a épousé la cause nationale et a continué à travailler après l'indépendance.