SANTÉ- PERSONNALITÉS-
PIERRE COLONNA (MÉDECIN HÉMATOLOGUE)
Pierre Colonna naît en 1934 à Tunis, dans une
famille de la classe moyenne européenne. Son père, Martin Colonna, d'origine
corse, est fonctionnaire des douanes ; sa mère, Cécile, est née à Oran. Le
foyer compte cinq enfants, dont Pierre garde le souvenir d'une enfance
heureuse.
Après un bref passage de deux ans à Bastia, la
famille suit le père, muté à Alger comme inspecteur des douanes, et s'installe
à la périphérie du quartier de l'Agha en 1948. Sur son âge exact à l'arrivée,
les sources ne s'accordent pas tout à fait : Pierre Colonna lui-même, dans un
témoignage écrit en 2017, situe cette arrivée en 1948, ce qui correspondrait à
ses quatorze ans ; l'hommage prononcé par son épouse en 2025 évoque, lui, un
départ de Bastia à « onze ans », ce qui renverrait plutôt vers 1945. Faute
d'élément permettant de trancher, on retiendra ici la version du principal
intéressé, la plus proche dans le temps des faits qu'elle rapporte.
Le quartier où grandit l'adolescent est un
quartier européen, « qui ignore largement la vie citadine
des Algériens », comme il l'écrira lui-même. Il fréquente le lycée de garçons
Émile-Félix Gautier, où les élèves algériens sont rares — sur les 28 000 élèves
du secondaire en Algérie à cette époque, les musulmans ne représentent qu'une
minorité. Rien, dans ce cadre, ne le distingue a priori des jeunes Européens de
son âge.
C'est le scoutisme qui bouleverse cette
trajectoire tracée. Pierre Colonna rejoint la troupe marine « De Foucauld »,
dirigée par un aîné qui deviendra l'une des grandes figures du dialogue
islamo-chrétien en Algérie, Pierre Chaulet. En 1951,
la troupe accueille un jeune scout musulman algérien, Abderrahmane Naceur ; les
deux garçons deviennent des amis intimes, et c'est par lui que Pierre Colonna
découvre le dénuement dans lequel vivent nombre d'habitants de la Casbah. Il
décrira plus tard, avec précision, la pièce unique où logent les huit membres
de la famille Naceur, séparée en un coin dortoir et un coin cuisine par une
grande armoire.
De cette expérience naît un engagement concret
: actions médicales et campagnes d'alphabétisation à proximité des bidonvilles,
menées à mesure que le jeune homme prend la mesure de ce qu'il appellera
lui-même « l'injustice qui régnait dans le pays ». Ce n'est cependant qu'en
tant qu'étudiant, quelques années plus tard, qu'il en viendra à identifier le
système colonial lui-même comme la cause de cette injustice, et à se convaincre
de la légitimité du combat indépendantiste algérien et du droit des peuples à
l'autodétermination.
Pierre Colonna entre à l'université d'Alger en
1951 — une faculté où les étudiants musulmans ne représentent qu'environ 10 %
des cinq mille inscrits. C'est en 1953, alors qu'il commence ses études de
médecine, qu'il rejoint l'Association de la jeunesse algérienne pour l'action sociale,
l'AJAAS, aux côtés de Pierre Roche, ainsi que de Claudine et Pierre Chaulet. Le mouvement organise des activités
médico-sociales à proximité des bidonvilles et des cités populaires,
prolongeant sur le terrain étudiant l'engagement né dans les camps scouts.
C'est aussi par l'AJAAS qu'il rencontre de futurs cadres du mouvement national,
comme Mohamed Drareni, l'un des fondateurs de l'UGTA
en 1956.
Au déclenchement de la guerre de libération en
novembre 1954, puis à la création de l'Union générale des étudiants musulmans
algériens (UGEMA) en juillet 1955, Pierre Colonna soutient ses camarades
algériens engagés dans cette organisation, présidée à Alger par Mohammed Seddik Benyahia, futur
négociateur et ministre. Il fait partie de ce petit groupe d'étudiants non
musulmans qui fréquentent régulièrement la cité universitaire de la Robertsau,
réservée aux étudiants algériens, pour y prendre leurs repas et discuter.
Lorsque l'UGEMA vote la grève des cours en mai 1956, c'est Mohamed Drareni lui-même qui conseille à Colonna et à ses amis
européens de poursuivre leurs études : « on aura besoin de vous après
l'indépendance ».
Un épisode illustre bien ce positionnement à
contre-courant : en mars 1956, lors de « l'affaire Mandouze
» — du nom du professeur de lettres André Mandouze,
proche du FLN et engagé contre la torture —, les étudiants de droite tentent
d'empêcher la reprise de ses cours tandis que les étudiants algériens décident
de le protéger. Pierre Colonna se joint à ces derniers, assis sur le rebord
d'une fenêtre de l'amphithéâtre aux côtés de Mohammed Benyahia.
Il se définira lui-même, avec d'autres
condisciples, comme faisant partie de cette catégorie d'étudiants libéraux et
de « chrétiens de gauche » qui, entre 1954 et 1962, prennent des risques réels
pour s'affirmer à rebours du mouvement de l'Algérie française — allant jusqu'à
participer à des manifestations aux côtés de militants du FLN. Il se lie durant
ces années avec Zoulikha Bekhadour,
Mohamed Khan, Mohammed Seddik Benyahia,
et se rapproche d'André Mandouze.
Reçu à l'externat des hôpitaux d'Alger en
novembre 1955, Pierre Colonna effectue l'essentiel de son apprentissage
clinique à l'hôpital Mustapha, alors l'un des grands centres
hospitalo-universitaires d'Afrique du Nord, avant de passer par les services de
dermatologie, de psychiatrie — où il croise le service que Frantz Fanon vient
de quitter pour Blida, et où il ira lui rendre visite dans son nouveau bureau —
et de chirurgie infantile. C'est aussi comme externe remplaçant, à Aïn Bessem, qu'il vit l'une des scènes les plus marquantes de
ces années : appelé un soir dans le bidonville voisin, escorté par la police à
cause du couvre-feu puis livré à lui-même, il assiste seul, à la lueur des
lampes à pétrole, un accouchement — le premier de sa vie —, aidé d'une matrone
et d'une petite encyclopédie chirurgicale ; le bébé naît sain à l'aube, et il
repart sans réclamer d'honoraires. Il épouse Fanny Reynaud fin décembre 1957.
Reçu à l'internat en novembre 1958, il poursuit
sa formation dans un contexte de guerre qui s'intensifie : semaine des
barricades en janvier 1960, incorporation dans le service de santé des armées,
putsch des généraux en avril 1961, multiplication des attentats de l'OAS. En
janvier 1962, des inconnus se réclamant de l'OAS tentent de forcer la porte de
son logement pendant le couvre-feu ; l'épisode conduit son épouse et ses deux
enfants à s'exiler quelques jours plus tard dans le sud de la France. Il
soutient sa thèse de médecine en avril 1962, dans l'urgence imposée par une
grève annoncée de l'OAS, sous la présidence du professeur Hadida
— l'un des cinq exemplaires réglementaires de ce travail est aujourd'hui encore
conservé à la bibliothèque universitaire d'Alger, ayant échappé à l'incendie
déclenché par l'OAS le 7 juin 1962.
Après l'indépendance, Pierre Colonna réussit le
concours de Professeur de médecine en hématologie. Conformément aux
dispositions des accords d'Évian, il choisit alors la naturalisation
algérienne, devenant citoyen de plein droit du pays qu'il considère comme le
sien, pour participer à la construction du nouvel État. Ce choix, loin d'être
un geste isolé, s'inscrit dans la continuité de tout son parcours de jeunesse :
il rejoint ainsi la poignée de médecins et d'universitaires européens qui font
le choix de rester pour développer des spécialités que le départ massif des
praticiens européens laisse exsangues au lendemain de l'indépendance.
À la réouverture de l'hôpital Mustapha en août
1962, alors que la quasi-totalité des médecins et infirmiers français ont
quitté le pays, Pierre Colonna fait partie de la poignée de praticiens français
qui restent, comme assistant du docteur Messerschmidt
en hématologie, aux côtés de missions médicales syrienne, égyptienne et
irakienne venues combler le vide. En octobre 1967 se tient en Algérie le
premier concours d'agrégation organisé par la jeune université algérienne.
Pierre Colonna y est reçu en hématologie, aux côtés d'un noyau de médecins qui
vont eux aussi marquer durablement leurs disciplines respectives — parmi eux
Mohamed Cherif Mostefaï en cardiologie ou Pierre Chaulet, son ancien chef scout devenu pneumo-phtisiologue.
En 1972, il fonde et dirige le premier service d'hématologie de l'hôpital
Mustapha à Alger, qu'il conservera jusqu'en 1994. Il y forme toute une
génération d'hématologues algériens et développe, avec ses équipes, la prise en
charge de la maladie de Hodgkin, qui restera l'un des grands fils conducteurs
de sa carrière scientifique.
Pierre Colonna, médecin contraint à l'exil en
France en 1994 suite à des menaces, poursuit une carrière
hospitalo-universitaire à Paris tout en restant fidèle à l'Algérie. Homme
discret et passionné, il meurt le 23 novembre 2024 à Paris .
Son parcours, salué lors d'un hommage à Alger, incarne un engagement total
envers la médecine et l'Algérie, dont il a épousé la cause nationale.
Le 18 janvier 2025, le professeur M.Ghernaout résumera son parcours
en une formule: « C'est un enfant de l'Algérie, qui a épousé la cause nationale
et a continué à travailler après l'indépendance.