RELATIONS INTERNATIONALES- ENQUÊTES ET REPORTAGES- ÉMIRATS ARABES
UNIS.AFRIQUE/TRAFICS D’OR/ÉTUDE FINANCIAL TIMES
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Zakaria Benhammadi/algerie360.dz, 18 août 2026
Avril 2023, Khartoum
sombre dans la guerre. Pendant que les Forces de soutien rapide (FSR)
affrontent l’armée soudanaise, la raffinerie d’or publique et la Banque
centrale sont mises à sac. Au moins 1,5 tonne de lingots, évaluée alors à une
centaine de millions de dollars, disparaît, avec les bijoux entreposés dans les
coffres des banques commerciales. Une enquête du Financial Times affirme que ce
métal a franchi les frontières tchadienne et sud-soudanaise avant d’être
embarqué, depuis l’aéroport de Juba, dans des appareils affrétés par les
Émirats arabes unis. Les FSR démentent catégoriquement.Un
témoin cité par le quotidien britannique, dont les propos sont confirmés par
trois autres sources, évoque des avions tantôt civils, tantôt militaires, venus
récupérer la marchandise. Abou Dhabi n’a pas répondu sur ce point précis,
mettant en avant un dispositif réglementaire jugé rigoureux et des contrôles à
chaque point d’entrée. Un responsable émirati rappelle que l’or soudanais
transitant par le pays a représenté un peu plus d’un milliard de dollars en
2025, sur un marché national estimé à 300 milliards.Les
ordres de grandeur donnent le vertige. L’organisation Swissaid
évalue à près de 30 milliards de dollars la valeur de l’or artisanal exporté
chaque année d’Afrique vers Dubaï sans déclaration. Ces flux non taxés
alimentent des coffres déjà bien garnis : les réserves de change et d’or des
Émirats arabes unis placent la fédération au deuxième rang de la zone
Moyen-Orient et Afrique du Nord.
Tout a commencé par les quais. Dès les années 2000, DP
World décroche ses premières concessions portuaires à Djibouti, Maputo et
Dakar. Le groupe dubaïote exploite ou développe aujourd’hui des terminaux,
plateformes logistiques et zones franches dans treize pays africains. En
rachetant des réseaux de distribution établis en Afrique du Sud et au Nigeria,
il s’est immiscé dans la circulation des marchandises de plus de vingt-cinq États.Les capitaux ont suivi. Depuis 2017, les annonces
d’investissements émiratis sur le continent dépassent 168 milliards de dollars,
selon la base de données fDi Markets.
Le principal véhicule reste International Holding Company,
présidée par un frère du chef de l’État. Champ éolien géant en Égypte,
raffinerie en Ouganda, port au Sénégal, cuivre zambien, or malien et congolais,
fer mauritanien : le portefeuille embrasse presque toutes les filières
stratégiques. Certains projets restent lettre morte, à l’image d’une
coentreprise avortée dans l’hydrogène vert en Mauritanie.L’histoire
de cette montée en puissance doit d’ailleurs beaucoup à des coopérations
Sud-Sud oubliées. Des experts algériens avaient contribué à la naissance de
l’industrie pétrolière émiratie au début des années 1970, quand la jeune
fédération manquait encore de cadres.Le
port somalilandais de Berbera résume la formule. Un bail de trente
ans confié à DP World, 450 millions de dollars d’investissements, des
portiques flambant neufs et une route de 250 kilomètres vers l’Éthiopie. En
parallèle, un accord opaque a donné à Abou Dhabi la main sur une base navale
voisine et sur une piste héritée de l’ère soviétique, où des images satellites
montrent l’apparition de bunkers.À
Dubaï revient le commerce, à Abou Dhabi la sécurité et la surveillance des
routes maritimes du golfe d’Aden. Le responsable de la zone franche locale
balaie toute lecture coloniale : « We are not playing Vasco da Gama here », résume-t-il. Plusieurs voix africaines pensent
l’inverse. Le ministre érythréen de l’Information dénonce une ambition
inexplicable de contrôler toute la région, née d’une constellation de ports
avant de se muer en projection de puissance.Si
l’or part vers le nord-est, les armes empruntent le chemin inverse. Experts
onusiens, services de renseignement occidentaux et ONG documentent depuis deux
ans des lignes d’approvisionnement passant par des pistes d’atterrissage et des
bases alliées. Les FSR, accusées de nettoyage ethnique, disposent désormais de
drones sophistiqués, de défenses antiaériennes et de blindés. Abou Dhabi assure
ne soutenir militairement ni financièrement aucun belligérant.
La guerre a aussi
coûté cher aux Émiratis. Un projet portuaire de 6 milliards de dollars sur la
mer Rouge, censé desservir d’immenses fermes irriguées dans la vallée du Nil, a
été annulé en 2024 par les autorités militaires soudanaises. Cette porosité
entre affaires et influence explique la méfiance qu’inspire Abou Dhabi jusqu’en
Afrique du Nord, où les tensions diplomatiques entre l’Algérie et les Émirats
arabes unis se sont considérablement aggravées.La
cité-État attire les fortunes du continent autant que les cargaisons. Plus de
30 000 sociétés africaines y étaient enregistrées auprès de la chambre de
commerce en 2025. Entre 2019 et 2025, les investissements africains dans
l’immobilier dubaïote auraient cumulé 30,6 milliards de dollars, dont un tiers
d’origine nigériane, selon l’estimation confidentielle d’une institution de développement.Fiscalité douce,
régulation souple et discrétion font le reste, à l’heure où Londres et Genève
resserrent leurs contrôles. Le retrait des bailleurs occidentaux laisse par
ailleurs un vide que Turquie, Arabie saoudite et Qatar tentent aussi d’occuper.
Reste la question posée par l’universitaire éthiopien Mehari
Taddele Maru : capter les
capitaux tout en encadrant les pratiques, sans que le bénéfice n’aille qu’à quelques
intermédiaires.