COMMUNICATION-
FORMATION CONTINUE- JOURNALISME ET SENSATIONNEL/ENTRETIEN AHMED BRAHIM, AOÛT 2026
© Farida Belkhiri, Horizons,
mardi 11 août 2026
Informer sans
juger et sans déshumaniser» Face aux drames collectifs
tels que les incendies, les catastrophes naturelles ou les accidents majeurs,
certains médias oscillent trop souvent entre le devoir d’informer et la course
au sensationnalisme. Dans cet entretien, l’expert des médias Ahmed Brahim Mohamed
analyse l’impact de la couverture médiatique sur la dignité des victimes de ces
drames. Il plaide pour l’urgence d’adopter en Algérie un journalisme sensible
aux traumatismes, soutenu par des réformes structurelles majeures.
À quelles épreuves sont soumis les médias face aux
drames comme ceux des accidents de la route à l’instar de celui de l’autobus
survenu à Boumerdès ? :Il faut savoir que chaque catastrophe,
chaque drame constitue un test majeur. Ils mettent à l’épreuve deux éléments
fondamentaux : d’une part, les capacités logistiques et opérationnelles des
services de secours sur le terrain, et d’autre part, la conscience
professionnelle des médias. Dans ces moments de détresse collective, le rôle du
journaliste change de dimension.
Justement, quelle
est sa véritable mission dans ces moments ? :Il devient un acteur à part entière de la
crise. Son travail a un impact direct sur l’évolution de la situation. Selon la
manière dont il exerce son métier, ses articles ou ses reportages peuvent soit
apaiser la situation, soit l’aggraver de façon dramatique. Un journalisme
responsable peut grandement contribuer à rassurer la population angoissée. Il
permet également de combattre activement la propagation des rumeurs, qui se
multiplient souvent en temps de crise, et d’accompagner efficacement l’action
des autorités publiques.
À l’inverse,
quelles sont les dérives possibles si l’éthique n’est pas respectée
?: Si la recherche du sensationnel prend le pas sur
l’éthique, le travail des médias peut accentuer la souffrance des victimes. La
douleur humaine est alors instrumentalisée, ce qui nuit gravement à la gestion
de la crise et au tissu social. Les incendies qui ont frappé plusieurs wilayas ces
dernières années, ainsi que les accidents de la circulation ont rappelé à quel
point une information fiable et responsable est absolument indispensable pour
la nation. Les médias nationaux, et je tiens à souligner particulièrement le
rôle important des radios locales, ont accompli une mission de service public
essentielle. Ils ont été un relais majeur dans la gestion de la crise sur le
terrain.
Concrètement, quelles ont été leurs contributions positives
? :Ils ont excellé dans trois domaines :
d’abord, la diffusion rapide des consignes officielles de sécurité, ensuite, l’orientation
précise des citoyens face au danger et enfin, la mise en valeur des efforts
fournis par la Protection civile, l’Armée nationale populaire, le
Croissant-Rouge algérien ainsi que les Tout à fait. Les expériences
internationales nous montrent que les rédactions les plus performantes à
travers le monde accordent aujourd’hui une place essentielle au journalisme
sensible aux traumatismes, que l’on appelle aussi le Trauma Informed
Journalism. C’est une méthode qui invite les
professionnels des médias à prendre pleinement en compte l’état psychologique
fragile des victimes. Ce qui est remarquable, c’est qu’elle fait cela tout en
respectant scrupuleusement les exigences de rigueur, d’exactitude et de vérité
de l’information. Cette approche demande une préparation.
Quelles compétences le journaliste de terrain doit-il
posséder ? : La couverture des catastrophes ne
s’improvise pas. Elle suppose une préparation spécifique des journalistes
appelés à intervenir. Le professionnel doit posséder des compétences indispensables
: la connaissance pointue des procédures de sécurité, le respect strict des
périmètres d’intervention des secours, la coordination fluide avec les services
de sauvetage et une maîtrise totale des règles déontologiques. Les salles de
rédaction, en amont, sont appelées à assumer le rôle de filtre et de
régulation. Elles doivent vérifier méthodiquement les informations, lutter
activement contre les fausses nouvelles, et savoir arbitrer en faveur de la
fiabilité lorsque celle-ci est menacée par la rapidité de diffusion.
Quelles sont
les pratiques spécifiques qui, selon vous, ne relèvent pas de la mission d’informer ?: J’en
distingue plusieurs qui sont totalement inacceptables. Diffuser des images
choquantes, filmer des blessés sans obtenir leur consentement préalable,
révéler prématurément l’identité de personnes décédées avant que les familles
ne soient prévenues, ou encore solliciter et interviewer des familles en plein
deuil. Tout cela ne relève pas de notre métier. De telles pratiques portent une
atteinte directe et grave à la dignité humaine. Sur le plan psychologique,
elles ont le pouvoir d’aggraver le traumatisme des personnes concernées et de
leurs proches.
Comment définissez-vous la frontière entre informer et
exploiter la souffrance ? :
Informer
ne signifie pas exploiter la souffrance. Un journaliste professionnel doit
faire un choix clair, à savoir privilégier les faits vérifiés, les explications
utiles et les messages de prévention et rejeter absolument la mise en scène des
émotions spectaculaires. Dans ce contexte, le choix des mots et des questions
est vitale. Un journaliste doit être conscient qu’une
question mal posée ou indiscrète peut raviver instantanément un traumatisme
profond. À l’inverse, une information précise et rigoureuse peut sauver des
vies humaines en orientant la population vers des comportements adéquats et les
sources officielles.
Existe-t-il des modèles ou des approches à
l’international pour surmonter ces défis ?: La couverture des catastrophes ne
s’improvise pas. Elle suppose une préparation spécifique des journalistes
appelés à intervenir. Le professionnel doit posséder des compétences
indispensables : la connaissance pointue des procédures de sécurité, le respect
strict des périmètres d’intervention des secours, la coordination fluide avec
les services de sauvetage et une maîtrise totale des règles déontologiques. Les
salles de rédaction, en amont, sont appelées à assumer le rôle de filtre et de
régulation. Elles doivent vérifier méthodiquement les informations, lutter
activement contre les fausses nouvelles, et savoir arbitrer en faveur de la
fiabilité lorsque celle-ci est menacée par la rapidité de diffusion.
Que
préconisez-vous concrètement pour que l’Algérie renforce son dispositif
médiatique face aux crises ? :L’Algérie gagnerait à mettre en place trois
réformes structurelles urgentes. D’abord, élaborer un guide national de couverture
médiatique des catastrophes. Ensuite, développer des formations spécialisées au
sein même des écoles de journalisme. Et enfin, mettre en place des équipes
rédactionnelles spécifiquement préparées à intervenir dans les situations de
crise. Par ailleurs, il faudra aussi prendre en considération la santé mentale
des journalistes. On oublie souvent que les reporters sont humains et vulnérables.
Un accompagnement psychologique pour les journalistes exposés de manière
répétée à des scènes traumatisantes est indispensable. Cela mérite d’être
pleinement intégré aux politiques des entreprises de presse. Au-delà des
techniques, c’est toute une vision du métier qui se joue ici.
Où réside la véritable valeur d’un reportage
?: La véritable valeur d’un reportage ne
réside ni dans la rapidité de sa diffusion, ni dans son nombre de vues ou de
clics sur les réseaux sociaux. Elle réside uniquement dans sa capacité à
informer avec précision tout en préservant la dignité des personnes touchées.
Une caméra peut parfaitement témoigner de la réalité sans pour autant devenir
un instrument d’intrusion. Un journaliste peut raconter une tragédie sans
transformer la douleur humaine en spectacle. C’est à cette unique condition que
la presse demeure fidèle à sa mission première : servir l’intérêt général,
renforcer la confiance des citoyens et contribuer, avec responsabilité et
humanité, à la résilience de la société face aux épreuves.