DEFENSE- FORMATION CONTINUE- INTELLIGENCE
ARTIFIELLE .PENTAGONE (USA)
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Joux, 30 juil. 2026
En refusant
d’assouplir les conditions de mise à disposition de Claude au Pentagone, Anthropic a perdu son contrat. OpenAI,
son rival, l’a récupéré, mais son PDG Sam Altman indique avoir obtenu des
garanties plus importantes sur les usages à risque de l’IA.
Lors de la naissance d’OpenAI
en 2015, avec le projet de créer une IA générale, la cause était
entendue : l’IA devait être au service de l’humanité et OpenAI rester de toute éternité une organisation à but non
lucratif, soutenue par de généreux parrains. Mais l’entraînement des LLM (Large
Language Models) coûte
très cher, ce qui a permis aux spécialistes du cloud et des processeurs de
s’imposer. OpenAI a dû se rapprocher de Microsoft. Le
géant du logiciel et du cloud est aujourd’hui présent à son capital depuis qu’OpenAI a changé ses statuts et créé une filiale à but
lucratif plafonné (voir La rem n°76,
p.63). La
question du financement de l’IA occupe OpenAI depuis
l’origine. Très vite, des tensions ont surgi entre ses plus hauts cadres sur
les choix stratégiques à faire. Son PDG a toujours plaidé pour mettre à disposition
ses solutions, tout en invoquant régulièrement les risques que l’IA fait peser
sur l’humanité ou, plus prosaïquement, sur le marché du travail. En 2019, Sam
Altman indiquait que son modèle GPT-2 était « trop dangereux »
pour être mis à la disposition de tous – un moyen de rendre compte de la
révolution technologique à laquelle OpenAI était en
train de participer. Mais, en novembre 2022, quand ChatGPT
est dévoilé, il s’agit, en fait, du modèle GPT-2. En interne, le débat a fait
rage et a conduit à la mise à la disposition du grand public de ChatGPT. En 2019, Dario et Daniela Amodei
vont ainsi quitter OpenAI. Pour Dario Amodei, alors directeur adjoint de la recherche chez OpenAI, les choix de Sam Altman prennent trop peu en
considération les risques de sécurité posés par l’IA. En 2020, il fondera donc,
avec sa sœur, une entreprise d’IA plus responsable, Anthropic,
qui détient une règle d’usage de l’IA lui permettant de décider ce qui est
publiable ou pas, chaque fois qu’un nouveau modèle est développé.Dans un premier temps, Anthropic
sera un concurrent lointain d’OpenAI, qui a bénéficié
de son antériorité sur le marché avec le lancement de ChatGPT.
Mais, depuis, Anthropic s’est imposé comme le
principal rival d’OpenAI. Si le développement d’OpenAI a été financé au départ par Microsoft, Anthropic a su attirer Alphabet et Amazon à son capital et
désormais Microsoft. Anthropic a fait la preuve de la
pertinence de son modèle d’affaires. Plutôt que de parier sur la banalisation de
l’IA auprès du grand public (Anthropic possède, avec
Claude, l’équivalent de ChatGPT), l’entreprise a, au
contraire, développé des solutions à destination des professionnels, vendues
sur abonnement. C’est le cas notamment de Claude Code pour les codeurs, plus
récemment de Claude Cowork pour les professions
juridiques. Pour sa dernière levée de fonds en février 2026, Anthropic a annoncé des revenus annuels de
14 milliards de dollars et pourrait donc être rentable dès 2027. Cet
élément est essentiel : parce que le développement de l’IA nécessite des
fonds considérables (voir La rem n°76,
p.67), la
question de la rentabilité des investissements commence à se poser, certains suspectant
l’émergence d’une « bulle ». Le plus gros consommateur de fonds n’est autre qu’OpenAI, qui prévoit d’être rentable à partir de 2030
seulement, avec des perspectives de croissance du chiffre d’affaires
véritablement pharaoniques, ce qui implique de disposer d’un quasi-monopole sur
le marché. OpenAI ambitionne, en effet, de réaliser
dans les quatre ans un chiffre d’affaires de 125 milliards de dollars.
Pour l’heure, le chiffre d’affaires croît très rapidement, à 2 milliards
de dollars par mois, mais cela ne fait que 24 milliards sur 2026… Anthropic est donc devenu une vraie menace pour OpenAI parce qu’il en révèle les potentielles
faiblesses. Ainsi, lors de son dernier tour de table en février 2026, Anthropic a été valorisé à hauteur de 380 milliards de
dollars, quand la dernière valorisation d’OpenAI
était de 500 milliards de dollars. Cette concurrence et les divergences
d’approche entre les deux entreprises, notamment sur la question des risques de
l’IA, se sont cristallisées en février 2026 autour d’un contrat avec le Pentagone.Dès le 16 février 2026, le média américain
Axios laissait fuiter l’existence d’un conflit entre la direction d’Anthropic et Pete Hegseth, le
secrétaire américain à la Défense. Ce dernier, révélait Axios, envisagerait de
déréférencer Anthropic, qui s’oppose à l’utilisation
de son IA par l’armée depuis qu’elle a décroché, à l’été 2025, un contrat
de 200 millions de dollars avec le Pentagone. Ce contrat prévoit la
mise à disposition de Claude dans les systèmes classifiés de l’armée. C’est
le seul contrat de ce type, les autres contrats entre le Pentagone et des
acteurs de l’IA ne relevant pas de l’information classifiée. Autant dire que
Claude traite des données sensibles à des fins militaires, ce qui a
conduit Anthropic à introduire des lignes rouges dans
son contrat, à savoir ne pas recourir à son IA pour de la surveillance de
masse sur le territoire américain (par exemple, repérer des migrants pour en
informer l’ICE), et ne pas recourir à son IA pour des armes autonomes létales (par
exemple, des drones armés qui prendraient, seuls, la décision d’éliminer une
cible). Ces précautions d’Anthropic sont celles qui
inquiètent le secrétaire américain à la Défense, alors que l’efficacité de l’IA
ne fait aucun doute. En effet, la mise en œuvre du contrat entre Anthropic et le Pentagone a permis de planifier la capture
de Nicolás Maduro au
Venezuela ainsi que des frappes en Iran. Il faut donc que l’armée puisse
se servir de l’IA à sa guise et que les entreprises privées ne lui assignent
pas de limites, quand bien même elles éditeraient les modèles utilisés.Anthropic n’a pas cédé,
Dario Amodei ayant même rendu public un message
expliquant être « bien conscient que le Département de la guerre
– et non les groupes privés – était en charge des décisions
militaires ». Mais, « dans un très petit nombre de cas,
nous croyons que l’IA peut saper, plutôt que défendre, les valeurs
démocratiques ». Il a reçu le soutien de Microsoft, de Sam
Altman, de Palantir aussi, qui utilise Claude… Mais
cela n’aura pas suffi. Le ministère américain de la guerre a fixé un ultimatum
au 27 février, date à laquelle il a rompu le contrat avec Anthropic. Une semaine plus tard, il a même placé Anthropic dans la « liste noire » des
entreprises, celles qui constituent un « risque pour la chaîne
d’approvisionnement ». La décision est très lourde : elle fait d’Anthropic une entreprise infréquentable si l’on souhaite
travailler pour le ministère de la guerre, l’exclusion ne concernant pas les
autres administrations. Le 26 mars 2026, une juge fédérale a toutefois suspendu
la décision du Pentagone, quand une cour d’appel à Washington, D.C. en a
refusé le retrait. Le flou persiste donc, mais il risque d’être vite dissipé du
fait de l’évolution rapide des relations entre les entreprises d’IA et le
Pentagone, d’une part, et entre l’administration américaine et Anthropic, d’autre part.Le
jour où le contrat avec Anthropic a été rompu, Sam
Altman a annoncé qu’OpenAI signait avec le Pentagone,
suscitant immédiatement des interrogations sur les concessions faites par OpenAI, qu’Anthropic aurait
refusées de son côté. Sam Altman a joué la transparence pour sauver l’image d’OpenAI sans que l’on sache qui, du Pentagone ou d’OpenAI, a véritablement cédé. En effet, le contrat
signé avec OpenAI intègre, selon Sam Altman, plus de
lignes rouges que celui signé avec Anthropic. Le
ministère de la guerre aurait donc cédé face à l’urgence de disposer encore de
modèles d’IA puissants pour ses activités classifiées. Quant à Sam Altman, s’il
s’est félicité de ce nouveau contrat, il a, de même, réitéré son soutien à
Dario Amodei et proposé que le cadre contractuel mis
en place entre OpenAI et le Pentagone serve désormais
de référence pour la gestion des relations avec les entreprises d’IA.Trois lignes rouges sont édictées. Les deux
premières reprennent celles défendues aussi par Anthropic,
soit l’interdiction de la surveillance de masse au niveau national et
l’interdiction du recours à l’IA pour des armes létales autonomes. La
troisième ligne rouge interdit le recours à l’IA pour des décisions automatisées
aux enjeux importants – le système chinois du « crédit social » est
donné en exemple, mais d’autres sont possibles (pensons à l’obtention de
crédits, etc.). OpenAI insiste, et c’est la seconde
nouveauté, sur sa capacité à garantir le respect de ces lignes rouges par
l’armée. Le contrat prévoit que l’IA sera déployée uniquement dans le cloud, ce
qui exclut une IA « locale » de type « edge
devices », une condition souvent nécessaire
pour rendre autonomes des armes opérant à distance (par exemple, un drone en
territoire ennemi où il y aura du brouillage de fréquences). Des ingénieurs d’OpenAI habilités secret Défense seront, par ailleurs,
déployés auprès du Pentagone pour s’assurer des conditions de déploiement de l’IA.
Le contrat souligne enfin que l’IA ne peut être utilisée que pour des usages
légaux et que, pour les activités de renseignement, le traitement
d’informations privées doit respecter le quatrième amendement, dont nous
rappelons ici les termes :« Le droit des citoyens d’être garantis
dans leur personne, leur domicile, leurs papiers et leurs effets contre les
perquisitions et saisies non motivées ne sera pas violé et il ne sera émis
aucun mandat si ce n’est sur présomption sérieuse, corroborée par serment ou
déclaration solennelle et décrivant avec précision le lieu à perquisitionner et
les personnes ou choses à saisir. »Enfin,
toutes ces règles ne sont valables que dans le cadre légal actuel, OpenAI se réservant le droit de ne plus donner suite si le
gouvernement décide d’assouplir très fortement celui-ci. Avec ces précisions,
Sam Altman a tenté de faire la preuve que son accord avec OpenAI,
évidemment opportuniste, pouvait être également perçu comme un moyen de sortir
par le haut de la crise entre le Pentagone et les acteurs de l’IA. L’opération
semble couronnée de succès. Le 2 mai 2026, le Pentagone a, en effet,
annoncé avoir signé un accord avec huit entreprises ayant des activités dans
l’IA (Amazon, Microsoft, Oracle et Google pour le cloud, Nvidia
pour les puces, xAI, OpenAI
et Reflection AI pour les modèles de langage). Toutes
ont un contrat qui leur donne accès aux documents classifiés.Ces contrats témoignent de la dépendance
de plus en plus forte du Pentagone vis-à-vis des acteurs de l’IA. Cette dépendance
concerne aussi Anthropic. Le renversement de
situation s’est opéré en deux temps. Des fuites ont amené, le 26 mars
2026, à découvrir l’existence d’un nouveau modèle très puissant d’Anthropic, Claude Mythos. Ce modèle est très efficace,
notamment pour détecter des failles de sécurité, ce qui a conduit Anthropic à décider de ne pas le rendre public, au moins
tant que les grands groupes mondiaux du numérique n’auront pas corrigé les
failles non repérées par des humains depuis des dizaines d’années, mais révélées
par Mythos en quelques semaines. Autant dire que Mythos permet de hacker n’importe qui… C’est une arme redoutable pour tous
ceux qui parviendraient à s’en emparer. Afin de garantir aux États-Unis la
maîtrise future de l’écosystème numérique, et le respect de règles qui sont
celles défendues par Anthropic, Dario Amodei a lancé le Project Glasswing,
qui fédère les grands acteurs américains de solutions logicielles pour mettre
son modèle en priorité à leur disposition, le temps qu’ils sécurisent leurs propres
plateformes. Mais, en Iran, en Chine, en Russie ou ailleurs, Mythos pourrait
être très utile, car il franchira facilement toutes les barrières de sécurité.
L’affaire est trop importante pour l’administration américaine, qui a adopté le
projet Glasswing. Dario Amodei
a ensuite été reçu à la Maison-Blanche, mais pas par le ministre de la guerre…
Sources : Debès Florian, « Le combat acharné entre OpenAI et Anthropic monte d’un
cran », Les Échos, 16 février 2026/ Godeluck
Solveig, « Anthropic essaie d’encadrer l’usage
militaire de son IA », Les Échos, 19 février 2026/ Boone
Joséphine, « Le champion de l’IA Anthropic pris entre
le marteau et l’enclume », Les Échos,2 mars 2026/ Leroy
Philippe, « IA militaire : OpenAI remplace Anthropic au Pentagone », silicon.fr, 2 mars 2026/ N. L.,
« OpenAI au piège de son contrat avec le Pentagone
», Le Figaro, 4 mars 2026/ Boone Joséphine, « Anthropic remporte la bataille de la popularité face à OpenAI », Les Échos, 4 mars 2026/ Debès
Florian, Godeluck Solveig, « Anthropic
sanctionné après son clash avec le Pentagone », Les Échos,
9 mars 2026/ Vissière Hélène, « Le duel Anthropic-Pentagone sur l’IA divise la Silicon Valley
», Le Figaro, 23 mars 2026/ Debès Florian, « Les revenus d’Anthropic partis pour dépasser ceux OpenAI
», Les Échos, 8 avril 2026/ Boone Joséphine, « Avec son
nouveau modèle Mythos, Anthropic déchaîne la planète
IA », Les Échos, 9 avril 2026/ Vergara
Ingrid, « Le dernier modèle d’Anthropic menace toute
la cybersécurité », Le Figaro, 9 avril 2026/ Laghrari Mehdi, « Anthropic mise
sur Mythos pour recoller les morceaux avec l’administration Trump », Les
Échos, 21 avril 2026/ I. M., « Le Pentagone s’allie à huit géants
américains de l’IA mais évince Anthropic », Le
Figaro, 5 mai 2026.