EDUCATION- OPINIONS ET POINTS DE VUE/ ECOLE/APPRENTISSAGE
ANGLAIS
https://lematindalgerie.com/Samia Naït Iqbal, 27 juillet 2026
L’annonce
de la réorganisation de l’enseignement des langues étrangères, avec
l’apprentissage de l’anglais dès la troisième année primaire et celui du français repoussé à la 4e
année, est présentée par les autorités comme un
choix pédagogique destiné à faciliter l’acquisition successive des langues.
Si cette « évolution » est justifiée par la
place croissante de l’anglais dans les sciences, les technologies et les
échanges internationaux, elle s’inscrit aussi dans une histoire plus longue :
celle de la lutte contre la langue française et sa réduction dans le système
éducatif algérien.
Loin d’être une rupture, cette décision apparaît comme
une nouvelle étape d’une politique linguistique engagée dès les premières années
de l’indépendance et poursuivie, avec des intensités variables, par des
responsables aux sensibilités idéologiques différentes.
Une politique linguistique inscrite dans la
construction de l’État : Depuis 1962, le ministère de
l’Éducation nationale est l’un des principaux lieux où se sont exprimés les
débats sur la doctrine de l’État, l’identité nationale – autour de l’arabo-islamisme –
et le modèle de société.Les premiers ministres de
l’Éducation — Abderrahmane Benhamida, Chérif
Belkacem, puis Ahmed Taleb Ibrahimi — interviennent
dans un contexte de reconstruction nationale où la question linguistique est
indissociable de la décolonisation. La restauration de la langue arabe est
alors conçue comme un instrument de souveraineté culturelle face à l’héritage
de la colonisation française.Ahmed
Taleb Ibrahimi (ministre de l’Éducation de 1965 à
1970), fils du cheikh Bachir El Ibrahimi et figure du
nationalisme arabo-islamique, est généralement considéré comme l’architecte de
la première grande phase d’arabisation de l’école — et son influence dépasse
largement son passage au ministère. En 1970, alors qu’il vient de quitter le
portefeuille de l’Éducation pour prendre celui de l’Information et de la
Culture, il est nommé président de la commission nationale chargée de la refonte
de l’enseignement. C’est dans ce cadre qu’il définit, dans son rapport
d’orientation, les valeurs arabo-islamiques comme socle structurant du futur
système éducatif — un cadre doctrinal qui servira six ans plus tard de matrice
idéologique à l’ordonnance n° 76-35 du 16 avril 1976, texte fondateur de «
l’École fondamentale ». Taleb Ibrahimi n’est donc
plus ministre au moment de la promulgation de cette réforme, mais il en reste
l’architecte intellectuel : c’est son rapport de 1970 qui en fixe le cap doctrinal.La mise en œuvre
concrète de cette orientation revient à un autre homme, resté davantage dans
l’ombre institutionnelle : Abdelhamid Mehri. Nommé en
1970 secrétaire général du ministère de l’Éducation — poste de haut
fonctionnaire, non de ministre — sous l’autorité du ministre en exercice
Abdelkrim Benmahmoud (1970-1977), Mehri
pilote pendant six ans la traduction administrative du projet d’arabisation. On
lui doit notamment la création du deuxième cycle moyen et une stratégie
d’arabisation progressive et pragmatique — enseigner les mathématiques en arabe
dès la troisième année primaire — qui permet, en quelques années, d’arabiser le
tiers des effectifs scolaires sans rupture brutale. Mehri
quitte ce poste en 1976-1977, au moment même où la réforme dont il a permis la
mise en musique entre officiellement en vigueur.Ainsi,
la réforme de 1976 est le produit d’un relais à deux temps : l’orientation
doctrinale fixée par Taleb Ibrahimi dès 1970, puis
l’ingénierie administrative et pédagogique conduite par Abdelhamid Mehri au sein du ministère jusqu’en 1976-1977 — sous
l’autorité politique du ministre Benmahmoud, qui reste
le signataire institutionnel du texte.
L’École fondamentale, un tournant
majeur d’arabisation : La véritable accélération intervient
avec la généralisation de l’École fondamentale au début des années 1980, dans
le prolongement direct de l’ordonnance de 1976.Sous Mohamed Cherif Kharroubi (1979-1986), puis Z’hour
Ounissi (1986-1988), cette réforme consacre l’arabisation quasi
intégrale des cycles primaire et moyen et modifie en profondeur les contenus
pédagogiques. Pour ses promoteurs, elle parachève la décolonisation culturelle.Pour ses détracteurs
les plus critiques, cette arabisation accélérée, elle réduit progressivement la
maîtrise du français chez les nouvelles générations. Portée notamment par des
enseignants venus d’Égypte et du Moyen-Orient, souvent proches des Frères
musulmans, elle a contribué à diffuser dans
l’école un référentiel islamiste dont certains voient un lien avec la
radicalisation qui a nourri la décennie noire. À la fin des années 1980,
dans le contexte troublé qui suit les émeutes d’octobre 1988, le ministère
connaît une succession rapide de titulaires : Slimane Cheikh (1988-1989),
ministre de l’Éducation nationale et de la Formation sous le gouvernement Kasdi Merbah, puis Mohamed El
Mili Debbagh (1989-1990), s’inscrivent dans la
continuité de cette politique arabisante. Abdelhamid Mehri, pour
sa part, n’occupe alors aucune fonction ministérielle dans ce secteur : il est
à cette époque secrétaire général du FLN, un rôle politique sans lien direct
avec le portefeuille de l’Éducation.Le successeur de Debbagh, Ali Benmohamed
(1990-1992), pousse encore plus loin cette logique. Défenseur d’une arabisation
généralisée, y compris dans l’enseignement supérieur, il propose dès 1991
l’introduction de l’anglais au primaire afin de réduire la place du français.
Une idée qui, à l’époque, ne sera pas mise en œuvre mais qui préfigure des
orientations aujourd’hui appliquées.
Les
tentatives de rééquilibrage : Cette évolution n’a toutefois jamais été
linéaire. Plusieurs ministres ont tenté d’introduire une approche plus
pragmatique des langues.Mostefa Lacheraf
(1977-1979), intellectuel et historien, plaide pour un ralentissement de
l’arabisation et défend un bilinguisme fonctionnel articulant arabe et français
au service de la qualité scientifique de l’enseignement.Durant
la crise des années 1990, Ahmed Djebbar (1992-1994),
mathématicien et historien des sciences, met l’accent sur les exigences
académiques et scientifiques, privilégiant une approche moins idéologique de la
politique éducative.Plus récemment, Nouria Benghabrit-Remaoun
(2014-2019) engage une modernisation des programmes et de l’évaluation des
élèves. Sa réflexion sur les langues d’enseignement et son ouverture à une
approche plurilingue lui valent une forte opposition des milieux conservateurs,
qui l’accusent de vouloir restaurer la prééminence du français.
L’ère des
technocrates : À partir de la fin des années 1990, le pouvoir
privilégie progressivement des profils davantage technocratiques.Aboubakr Benbouzid
(1999-2012), qui demeure le ministre de l’Éducation le plus longtemps en
fonction, conduit la réforme de 2003 issue des travaux de la commission Benzaghou. Son action est principalement orientée vers la
réorganisation des cycles scolaires, la gestion du système éducatif et la
modernisation des infrastructures, tout en maintenant la ligne officielle de
l’État en matière linguistique.Ses
successeurs, Abdelatif Baba Ahmed, Mohamed Oujaout
puis Abdelhakim Belabed, poursuivent cette approche
administrative. Sous Belabed, l’introduction
progressive de l’anglais dans le primaire est engagée conformément aux
orientations fixées par les pouvoirs publics.Depuis
novembre 2024, Mohamed Seghir Saâdaoui
poursuit cette évolution. Juriste de formation et ancien conseiller à la
Présidence, celui qui semble tenir de l’héritage doctrinal et idéologique de
l’ancien ministre de l’éducation nationale, Ali Benmohamed
inscrit son action dans la mise en œuvre des engagements de l’État, notamment
la consolidation de l’enseignement de l’anglais tout en maintenant l’arabe comme
langue de référence du système éducatif.
Une évolution
portée par plusieurs courants : L’histoire du ministère montre que trois
grandes sensibilités se sont succédé ou ont coexisté.Le
courant arabisant-nationaliste, dominant durant plusieurs décennies, considère
la généralisation de l’arabe comme l’achèvement de la souveraineté culturelle
et voit dans le recul du français un prolongement de la décolonisation.Un
courant moderniste, plus minoritaire, défend au contraire le bilinguisme,
estimant que la maîtrise du français demeure indispensable pour l’accès aux
savoirs scientifiques, aux archives historiques et à une partie importante de
la production universitaire.Enfin, depuis une
vingtaine d’années, une approche plus technocratique cherche à dépasser
l’affrontement idéologique, tout en conservant la ligne officielle : arabe
comme langue nationale d’enseignement et anglais comme langue d’ouverture
internationale.
Un débat
toujours ouvert : Près de soixante ans après
l’indépendance, les usages sociaux montrent toutefois une réalité plus nuancée
que les orientations institutionnelles. Le français demeure une réalité sociolinguistique; il est largement présent dans
l’enseignement supérieur, notamment dans les filières médicales, scientifiques
et techniques, ainsi que dans de nombreux secteurs économiques, administratifs
et médiatiques. Une grande partie des archives relatives à la période
coloniale, de la littérature scientifique, des sciences humaines et de la
création littéraire et culturelle reste également accessible en français.Dans ce contexte, les
décisions récentes apparaissent moins comme une rupture que comme
l’aboutissement d’une évolution engagée de longue date. Elles traduisent la
permanence d’une politique visant à redéfinir progressivement l’équilibre entre
les langues étrangères enseignées à l’école.Reste
une interrogation centrale : la montée en puissance de l’anglais
répondra-t-elle essentiellement aux exigences de compétitivité scientifique et
d’ouverture internationale, ou marquera-t-elle l’achèvement d’un processus
engagé depuis plusieurs décennies visant à marginaliser progressivement la
langue française dans le système éducatif algérien ? Cette question continue
d’alimenter un débat où les considérations pédagogiques demeurent étroitement
imbriquées aux enjeux identitaires et politiques.Les
autorités présentent, pour leur part, ces décisions comme relevant d’objectifs
pédagogiques, scientifiques ou administratifs, notamment la promotion de
l’anglais comme langue de la recherche et des technologies. Cette lecture
institutionnelle n’épuise toutefois pas le débat, plusieurs chercheurs et
observateurs estimant que la politique linguistique reste indissociable des
recompositions idéologiques à l’œuvre au sein de l’État depuis plusieurs années.Dans cette perspective, plusieurs observateurs
évoquent depuis 2019 l’émergence d’un courant identitaire que les
observateurs désignent sous le nom de « Badissia-Novembria
», associé à l’entourage de l’ancien chef d’état-major Ahmed Gaïd
Salah (mort en décembre 2019) et à certains généraux de son
cercle rapproché, depuis poursuivis dans le cadre des purges internes à l’armée.Ce courant s’est surtout manifesté sur deux terrains
bien identifiés : le rejet, par plusieurs partis islamistes, de la
constitutionnalisation intangible du tamazight lors du référendum de novembre
2020, et un discours identitaire très présent sur les réseaux sociaux
algériens. Certains observateurs y voient une toile de fond idéologique
susceptible d’influencer indirectement le climat dans lequel se discutent les
choix linguistiques de l’école ; mais aucune source ne permet d’établir un lien
de cause à effet direct entre ce courant et les arbitrages linguistiques
récents du ministère de l’Éducation, qui se justifient officiellement par des
considérations pédagogiques et diplomatiques (rapprochement avec les pays
anglophones, compétitivité scientifique, relations diplomatiques conflictuelles
exacerbées avec la France).Enfin, terminons par la minoration de la langue mère
de l’Algérie.