HISTOIRE- ETRANGER- ESPAGNE/ALGÉRIE/PASSÉ COMMUN
© Farid Ait Sâada/El
Moudjahid, mardi 21 juillet 2026
- Peut-on avoir un passé commun avec un pays tout en
entretenant des relations exemplaires avec lui et son peuple ? Oui,
l’exemple espagnol faisant foi. L’Andalousie, vous connaissez
? C’est actuellement une communauté autonome de l’Espagne, située au sud
du pays. Jadis, c’était un califat musulman sous la forme d’émirat, instauré
après la conquête du territoire ibérique par l’armée du conquérant berbère
musulman Tariq Ibn Ziyad et au sein duquel
cohabitaient pacifiquement musulmans, juifs et mozarabes (chrétiens vivant en
Andalousie). L’Andalousie a connu une civilisation marquante ayant enfanté des
érudits en médecine, mathématiques, philosophie et même en aéronautique tels
Averroès (Ibn Rochd), Ibn Tufayl, Abbas Ibn Firnas et Ibn Zeydoun. Après la
Reconquista des rois catholiques Isabelle et Ferdinand, les musulmans
d’Andalousie avaient été chassés du territoire – tout comme les juifs – et un
grand nombre d’entre eux ont trouvé refuge dans plusieurs villes d’Algérie plus
particulièrement à Tlemcen, à Oran, à Médéa, à Blida et à Constantine. Plus
tard, des rois espagnols avaient envahi la ville d’Oran et les Espagnols y sont
restés près de deux siècles, alors que la ville de Béjaïa a été sous
administration espagnole durant 45 ans, avant d’être libérée. Alger a également
été convoitée par des rois espagnols qui firent plusieurs tentatives, parfois
sanglantes, pour la conquérir, en vain. Tout cela pour dire qu’au-delà des
liens de voisinage, l’Espagne et l’Algérie ont eu des tranches d’histoire
communes, parfois violentes, sans pour autant que leurs pesanteurs ne se
ressentent sur les relations actuelles. Avec intelligence et lucidité, les deux
peuples sont conscients qu’ils ont plus de choses à partager que de comptes à
régler. D’ailleurs, les langues arabe et espagnole se sont enrichies
mutuellement de termes et de mots puisés dans l’une ou l’autre. Azúcar, aceite, alcalde, arroz ou encore alcohol
témoignent encore aujourd’hui de la profondeur de l’influence linguistique
arabe en Espagne. Ne parlons même pas de la toponymie, avec des centaines de
lieux en Espagne, et plus particulièrement en Andalousie, portant des noms
d’origine arabe :Alcalá (‘’Al kalaâ’’,
Citadelle), Guadalajara (‘’Oued el hidjara’’, Vallée
de pierres), Algeciras (Al Djazira’’,
L’île) ou encore Alcazaba (‘’Al Qasaba’’, La
Forteresse), pour ne prendre que ces exemples. L’enrichissement mutuel a même
touché le volet culinaire, puisque les Algériens ont adopté la kalantika (appelée garantita à
Alger) et la pastilla, tout comme les Espagnols se sont inspirés des gâteaux
orientaux pour élaborer les pestiños, les alfajores et les polvorones, et
de la jawzia pour fabriquer le touron. Dans les
wilayas de Tlemcen, d’Aïn Témouchent et d’Oran, qui
font face au littoral de l’Andalousie, beaucoup de gens parlent encore
l’espagnol, et même mieux que le français. C’est dire que les liens entre
l’Algérie et l’Espagne sont plus profonds qu’on pourrait l’imaginer. L’histoire
commune n’a jamais constitué une entrave au développement des relations entre
les deux pays et même entre les deux peuples. Bien au contraire, la page des
conflits de jadis a été tournée il y a longtemps, en conservant le meilleur des
héritages communs. Sur le plan économique et commercial, les échanges entre les
deux pays sont très importants, l’Espagne ayant souvent figuré dans le Top 3
des fournisseurs et des clients de l’Algérie. Même la crise diplomatique, née
en 2022, autour de la question du Sahara occidental, n’a pas remis en cause les
intérêts stratégiques des deux pays. La coopération sur le plan énergétique est
l’une des plus emblématiques, avec l’approvisionnement direct de l’Espagne en
gaz naturel algérien, à travers le gazoduc Medgaz
reliant Beni Saf à Almería. Un approvisionnement
régulier et ininterrompu. Autre preuve que les relations entre l’Algérie et
l’Espagne sont dépassionnées : en dépit du fait
que les côtes espagnoles en Méditerranée font face à une pression migratoire
constante en provenance des rivages du sud, le gouvernement espagnol n’en a
jamais fait un sujet de crispation. Madrid a privilégié une approche fondée sur
la coopération avec Alger, plutôt que la surenchère politique. Mieux, l’État
espagnol a récemment procédé à la régularisation de milliers de migrants sans
papiers, y voyant une richesse et une force plutôt qu’un poids ou un handicap.
L’histoire n’est pas condamnée à devenir un contentieux permanent. Lorsqu’elle
est assumée sans être instrumentalisée, elle peut au contraire servir de socle
à un partenariat fondé sur le respect mutuel, les intérêts partagés et la
confiance. L’expérience des relations entre l’Algérie et l’Espagne montre qu’un
passé parfois conflictuel n’empêche ni la coopération stratégique ni le
rapprochement entre les peuples.