COMMERCE- FORMATION CONTINUE-
PETIT COMMERCE AFRICAIN/RÉVOLUTION NUMÉRIQUE
Le petit commerce africain, prochain moteur de
la révolution numérique ?
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© https://forbesafrique.com, Dounia Ben Mohamed , 17 juillet 2026
Après les banques, les télécoms et les
services financiers, c’est au tour du commerce de proximité d’entrer dans une
profonde transformation. Épiceries, boutiques de quartier et grossistes
adoptent progressivement les plateformes numériques pour s’approvisionner,
gérer leurs stocks, accéder au crédit ou accepter les paiements électroniques.
Portée par les fintechs, les plateformes B2B et l’intelligence artificielle,
cette mutation pourrait transformer des millions de petits commerçants, qui
représentent l’essentiel du tissu économique africain.
Le
commerce de détail africain est en train de vivre une mutation silencieuse.
Après avoir bouleversé les services financiers grâce au mobile money, la
transformation numérique s’attaque désormais au dernier bastion de l’économie
informelle : les millions de commerces de proximité qui structurent la
distribution quotidienne des biens de consommation sur le continent.
Selon Ismaël Belkhayat, fondateur de Chari,
le commerce traditionnel représente encore entre 80 % et 90 % du marché dans de
nombreux pays africains. Longtemps considérées comme trop fragmentées ou
insuffisamment rentables, ces petites boutiques deviennent aujourd’hui le
nouveau terrain de conquête des fintechs, des plateformes B2B et des
spécialistes de la donnée.L’enjeu
dépasse largement la digitalisation des paiements. Il s’agit désormais de
connecter ces commerçants à l’ensemble des services qui leur font défaut :
approvisionnement, gestion des stocks, logistique, accès au crédit ou encore
outils d’aide à la décision. Une évolution qui pourrait produire sur le
commerce traditionnel un effet comparable à celui du mobile money sur le
secteur bancaire. Selon la GSMA, les services de mobile
money ont dépassé les 2 000 milliards de dollars de transactions en 2025 à
l’échelle mondiale, avec l’Afrique comme principal laboratoire d’adoption de
ces services financiers numériques. Pour autant, parler de « révolution »
serait excessif, estime Valéry Martin, expert en stratégie des marchés
africains. « Le digital en Afrique n’est plus depuis longtemps une révolution.
Son adoption par les boutiquiers se caractérise plutôt par une appropriation
progressive vers un système hybride de type « phygital ».
» Autrement dit, le numérique ne remplace pas le commerce traditionnel ;
il le renforce. Les commerçants n’adoptent une technologie que lorsqu’elle
améliore immédiatement leur rentabilité. « Le boutiquier est le roi du
ROI. Il adopte une technologie si elle règle un problème immédiat. On ne parle
pas de « grand soir » numérique, mais d’une intégration par étapes. Au
finish, c’est plutôt le boutiquier qui digère le numérique que le numérique qui
révolutionne la boutique », résume-t-il.Cette
logique explique l’évolution des modèles économiques. Les premières plateformes
cherchaient essentiellement à mettre en relation commerçants et fournisseurs.
Désormais, elles construisent des écosystèmes complets. Au Maroc, Chari
illustre cette montée en puissance. Après avoir équipé plus de 30 000 commerces
de proximité avec des solutions numériques, l’entreprise a signé une convention
avec le ministère marocain de l’Industrie et du Commerce afin d’équiper 100 000
points de vente supplémentaires avec ses solutions. Elle a également noué un
partenariat avec Jaïda, filiale de la Caisse de dépôt
et de gestion, pour distribuer des produits de crédit aux petits commerçants,
ainsi qu’un accord avec Al Barid
Bank permettant aux utilisateurs de Chari d’effectuer des dépôts et
retraits via le réseau postal marocain. « Notre ambition est de créer une
technologie qui permette aux petits commerces de lutter contre la concurrence
des commerces modernes », explique son fondateur Ismaël Belkhayat.Mais derrière les applications et les interfaces
numériques, le véritable enjeu reste la trésorerie. « Les freins ne sont
pas d’abord technologiques, ils sont économiques et humains. Le premier, c’est
la trésorerie : un détaillant qui vit au jour le jour n’adoptera un outil que
s’il libère du cash ou en fait gagner immédiatement
», souligne Bertrand Foffe, fondateur de la
plateforme Jangolo. Son constat illustre les
inefficacités persistantes des chaînes d’approvisionnement africaines : «
Entre la ferme et le marché de Douala, le prix est en moyenne multiplié par
trois à travers près de six intermédiaires. » Conclusion : « La
vraie question n’est pas « comment mettre les commerçants sur une
application », mais « comment le numérique règle concrètement le
problème de marge, de stock et de trésorerie » »Pour
les nouveaux acteurs, la création de valeur repose donc sur la combinaison de
plusieurs services. Approvisionnement, livraison, paiement, gestion des stocks
et crédit doivent fonctionner ensemble. « Un commerçant n’a pas besoin de
plusieurs applications ; il a besoin d’un guichet unique où
l’approvisionnement, la livraison, le paiement et le financement se parlent
», estime Bertrand Foffe. Cette intégration
présente un autre avantage : elle génère des données qui permettent
progressivement de remplacer les garanties traditionnelles exigées par les
banques. Les historiques de ventes ou de paiements deviennent ainsi de nouveaux
outils de scoring, ouvrant l’accès au financement à
des commerçants longtemps exclus du système bancaire. L’intelligence
artificielle pourrait accélérer cette transformation, à condition de rester au
service d’usages concrets. Prévision des ventes, réassort automatique des
stocks ou analyse des habitudes de consommation figurent parmi les applications
les plus prometteuses. « La valeur de l’intelligence artificielle ne se
mesure pas en sophistication, mais en francs CFA économisés et en ruptures
évitées », insiste Bertrand Foffe.Cette mutation
se heurte toutefois à plusieurs obstacles. Le coût de la connectivité, la
qualité des infrastructures, les difficultés logistiques ou encore la faible
maîtrise des outils numériques ralentissent encore leur diffusion. À cela
s’ajoute un frein plus sensible : la crainte de la fiscalité. « Il y a
aussi la peur du fisc », reconnaît Ismaël Belkhayat.
Dans une économie où l’informel demeure dominant, la digitalisation est parfois
perçue comme une menace de traçabilité plutôt que comme une opportunité
économique. Pour Valéry Martin, fondateur de S!!
(Strategy, Insights, Innovation) et
expert en insights et études marketing, les pouvoirs publics devront
privilégier les incitations plutôt que la contrainte afin d’encourager cette transition.Ainsi, loin d’annoncer
la disparition du commerce traditionnel, la digitalisation pourrait au
contraire renforcer son rôle dans les économies africaines. Pour Ismaël Belkhayat, les petits commerces resteront des acteurs essentiels,
car ils répondent à des besoins qui dépassent la simple distribution. «
Les petits commerces sont une source de stabilité sociale également ; on
parle de millions d’individus… », souligne-t-il. Dans de nombreux territoires,
ces points de vente constituent encore un relais de financement pour des
consommateurs exclus du système bancaire classique. « Ils savent où habite
leur client, connaissent ses revenus, son quotidien », explique-t-il,
rappelant que cette relation de proximité reste un avantage difficilement
remplaçable par les acteurs modernes de la distribution.C’est dans cette logique que Chari
développe son modèle d’inclusion financière. Pour son fondateur, l’avenir du
commerce de proximité africain repose justement sur cette combinaison entre technologie
et relation humaine. « On a tendance, en tant qu’Africain, à mettre en
avant la relation humaine. Le point de vente de proximité, c’est une aventure
sociale, une rencontre avec son voisin et une vraie relation avec le vendeur
», estime-t-il. Selon lui, les outils numériques ne remplacent pas cette
proximité ; ils peuvent permettre d’améliorer la qualité du service et de
donner aux commerçants de nouveaux moyens pour répondre aux attentes de leurs
clients. « Ce qui me laisse penser qu’en Afrique, le commerce traditionnel
a un avenir plus radieux que ce qu’il a connu en Europe ou ailleurs, où il a
quasiment disparu… ».