HISTOIRE-BIBLIOTHÈQUE
D’ALMANACH-ENQUÊTE SAFIA KESSAS ET FABRICE RICEPUTI- « UN MASSACRE EN
KABYLIE, ALGÉRIE 1956 »
Un massacre en Kabylie, Algérie 1956. Enquête de Safia Kessas et Fabrice Riceputi
(Préface d’Edwy Plenel).
Editions Barzakh, Alger 2026,
147 pages, 900 dinars
Un « petit » livre
qui en dit long sur les méfaits et les crimes colonialistes.Très
, très long ! . « Une recherche d’indices, de documents, de
témoignages, de récits et de faits, qui s’assemblent et s’ajustent ensuite, par
recoupements et vérifications, comme s’emboîteraient les pièces d’un
puzzle » (Edwy Plenel,
préface, p 7) .Un livre qui révèle un massacre colonial commis le 23 mai 1956
dans trois villages de Kabylie (Ait Soula, Tazrouts
et Agouni) , sur le versant gauche de la vallée de la
Soummam, où des unités de l’armée française assassinèrent impitoyablement,
durant quelques heures, le temps d’une petite journée, toute une population
civile, pacifique et désarmée, par représailles préméditées contre un maquis
tout proche. Un « Oradour-sur-Glane » parmi tant d’autres, en vérité.
Pire encore car, de plus, accompagné
d’actes innommables. Toutes les victimes n’étaient ni des militants, ni des
citadins, encore moins des cadres du mouvement de libération nationale.
Seulement des paysan(ne) s montagnards. Un véritable carnage : soixante -quinze
habitants, sinon bien plus, selon les témoins, sont
tués par l’armée française. Pendant un temps , la
tante de Safia a été elle-même considérée comme l’une des victimes de la
tuerie.
Ce
n’est là qu’un exemple parmi bien d’autres , pour la plupart seulement
conservés dans la mémoire populaire et collective.....les archives coloniales
et militaires faisant , presque toujours l’impasse sur les réalités , presque
toujours « écrites » par les bourreaux eux-mêmes.Un exemple qui fait dire aux les auteurs
qu’ils « ont le sentiment d’avoir réalisé à propos du 23 mai 1956, ce que
les géologues appellent un carottage , d’avoir seulement prélevé un
échantillon d’une mémoire populaire algérienne véritablement saturée de
souvenirs de drames semblables, dont la plupart restent absents des livres
d’histoire de la guerre coloniale en Algérie ».
Note : Liste des victimes telles qu’elles sont
identifiées sur les stèles érigées dans les trois villages : À Ait Soula,
25/À Tazrouts : 18/ À Agouni :
32. 26 familles (12+8+6) au total et un Imam.
Les Auteurs : -Safia
Kessas est journaliste et réalisatrice (plusieurs
documentaires).A déjà publié deux ouvrages .
-Fabrice
Riceputi est historien.Chercheur
associé à l’Institut du Temps présent.Auteur de
plusieurs ouvrages dont « Ici, on noya les Algériens » (2021)
Table :Préface/ Introduction : Aux origines de l’enquête.Un exil et des silences familiaux/ Premières traces
d’un massacre/ Des versions françaises fragmentaires ou mensongères/ Dans la
vallée de la Soummam/ Les violences faites aux femmes/ Le massacre, un épisode
de « pacification » de la Kabylie en 1956/Epilogue/Annexe :
liste des 75 victimes assassinées le 23 mai 1956/Remerciements
Extraits : « Aussi
nécessaires soient-elles, les archives écrites qui documùentent
la guerre française en Algérie sont forcément incomplètes et parcellaires,
voire mensongères quand elle taisent volontairement les crimes commis » ( Préfacen, p 11), « La colonialité
est une machine à produire des effacements mémoriels allanat
jusqu’à falsifier le sens de l’histoire » (Karima Lazali,
p 25) , « Le stéréoptype du soldat dit
« sénégalais » .......sert souvent à exonérer opportunément
l’institution militaire de sa propre responsabilité dans les exactions dont les
soldats coloniaux étaient le plus souvent les simples exécutants, notamment
dans le Nord-Constantinois en mai 1945 , à Madagascar en 1947 ou pendant
la guerre d’Indochine » (p 51), « Ainsi fonctionne toujours, plus de
soixante ans après, l’omerta militaire française, comme si certaines vérités
méritaient encore d’être cachées, afin de sauver l’ « honneur de la
France » (pp56-57), « Caroline Taraud, féministe et historienne de la
domination sexuelle coloniale, a soutenu que la colonisation française en
Afrique du Nord n’était pas seulement une domination économique et
politique : elle était aussi, fondamentalement, une domination sexuellle » (p 82), « On estime qu’à la veille de
l’indépendance, la moitié de la population rurale, soit un quart de la
population algérienne totale, était enfermée , principalement dans des
« camps de regroupement » (p118), « Admettre publiquement que la
France a infligé des violences criminelles en Algérie, comme elle l’a fait dans
d’autres colonies, se heurte à un déni que la masse des travaux
historiques produits depuis quelques décennies ne parvient pas à
vaincre » (p 140)
Avis : Je crois que les livres les plus difficiles à lire
sont ceux consacrés à l’Histoire de l’Algérie
durant la période coloniale , tout particulièrement ceux décrivant les
moments de résistance et de lutte, dont la période 54-62. Une période qui
a vu les forces coloniales pratiquer les plus sauvages et les plus aveugles des
répressions, n’épargnant personne , vies et biens confondus.Dure, dure, la lecture de tels
ouvrages !Mais, il faut les lire et, surtout, les faire lire par
tous ceux qui ne « savent pas » ou doutent encore .
Citations : « Les colonisateurs ont changé les Algériens en fils de
personne » (Mohammed Dib, cité , p 25), « On n’ouvre pas facilement
les portes d’une mémoire aussi douloureuse à des inconnus » (p 68),
« Pour parler, il faut d’abord des oreilles qui écoutent » (p 122), «
Ce qui prévaut largement en France est une tranquille bonne conscience
coloniale....... pétrie d’ignorance, de mauvaise foi et de déni » (p 128),
« Ce n’est pas nous qui avons fait (en Algérie) comme les nazis, mais les
nazis qui ont fait comme nous » (Jean-Michel Apathie cité, p129),
« La guerre d’indépendance algérienne n’eut rien d’un « divorce ».Elle
fut une guerre de libération mettant fin à 132 ans d’oppression » (p134),
« L’incapacité française à reconnaître l’oppression coloniale et sa spécificité,
et à le condamner, vaut pour le passé mais aussi pour le présent......On peut
qualifier catte pathologie de « colonial blindness », de daltonisme colonial » (p 135)