RELATIONS INTERNATIONALES- BIBLIOTHEQUE D’ALMANACH-
ROMAN YASMINA KHADRA- « LE PRIEUR DE BETHLÉEM »
Le prieur de
Bethléem. Roman de Yasmina Khadra, Casbah Editions, Alger 2026 (et
Flammarion Québec) , 259 pages, 1 600 dinars.
Un éditeur parisien est enlevé dans des circonstances
mystérieuses. Séquestré dans un réduit, il découvre que son ravisseur lui a
soumis un manuscrit qu'il a refusé. L'auteur, un moine palestinien éprouvé par
la violence, tient à ce que son récit soit connu de tous et, à travers lui, la
tragédie d'une terre en larmes et en sang.
Sous la contrainte, l’éditeur est forcé d’écouter le
récit de ce «prieur», plongeant ainsi dans la réalité
brutale d’une Palestine meurtrie. Le récit nous transporte dans un petit
village à l’est de Jérusalem et suit le destin de Wahid, un jeune orphelin né
d’un père musulman et d’une mère catholique et élevé
par son oncle et sa tante, sa vie bascule lors de la première Intifada
(1987-1993).
L’auteur raconte une « histoire à tiroirs »
qui traverse plusieurs époques.
Le personnage principal est (devenu) chrétien et il
évolue dans un milieu composé de juifs et de musulmans. Des communautés qui,
dans les souvenirs de l’entourage du héros, vivaient autrefois en
harmonie : « La Palestine telle que Dieu l ’avait créée -une
terre d’asile et de réconfort où juifs, chrétiens et musulmans vivaient en
harmonie, loin des tumultes et des convoitise assassines » n écrit-il.
A travers son nouveau roman, l’écrivain
aborde de l’intérieur la tragédie palestinienne. A partir d’un petit village mourant à l’est de Jérusalem, où
l’on suit le destin tragique d’une famille et de ses cinq enfants.Il décrit avec force l’humiliation des paysans, la
destruction des terres et le cycle sans fin de la vengeance .Ce n’est pas la première fois que Yasmina
Khadra va dans cette partie du monde. Il l’avait déjà fait avec « L’Attentat » (Julliard,
2005) adapté au cinéma en 2012. L’écrivain regrette : J'espérais
ne jamais avoir à revenir sur le sujet , mais il
explique y avoir été poussé par la force des choses. Car toute guerre
aujourd’hui ne se passe jamais ailleurs. Elle se passe chez nous, à la maison,
car on la voit à la télé, on l’entend à la radio, et quelle qu’en soit la
cause, elle nous frappe de plein fouet, précise-t-il.
Un éditeur parisien enlevé ? Un manuscrit
sur la Palestine refusé et qualifié de « saloperie » et « à
retourner à l’envoyeur, sans excuses ni formules de politesse à présenter aux abrutis » ? Pourquoi ?
Comme toujours chez Yasmina Khadra, il faut tout lire pour enfin savoir.
L’Auteur : Né en janvier 1955 à Kenadsa, élève de l’Ecole des cadets de la Révolution, ancien officier de l’Armée nationale populaire, Yasmina Khadra , de son vrai nom Moulessehoul Mohammed, est , aujourd’hui ,
un écrivain très connu . Lu dans des dizaines de pays , il est traduit en près de 50 langues.
Il a , à son actif plusieurs dizaines d’œuvres . La plupart sont des romans dont certains ont été adaptés au cinéma et
au théâtre et même en bandes dessinées.........ceci sans parler des ouvrages (dont des
romans policiers) publiés sous pseudonyme au milieu des années 80
et au tout début
des années 90, inventant même un personnage fameux, celui du Commissaire Llob .
A noter qu’il a co-signé, aussi, des scénarii de films.....qu’il a été un certain temps directeur du
Centre culturel algérien à
Paris...et qu’il a même tenté une courte « aventure »
politique lors de présidentielles! Grand Prix Prix littéraire de la Grande
Mosquée de Paris 2024 du Jury pour l’ensemble de son œuvre et à l’occasion
de la publication de son avant-dernier roman « Cœur d’amande »
Extraits : « Tout ce qui touche à Israël est tabou. Le seul
nom de la Palestine effarouche et déstabilise.On a
livré en pâture des gens dont le seul crime a été de déplorer ce qui se passe à
Gaza pendant que d’autres se filment en train d’exiger que l’on tue tous
les enfants palestiniens ,sans être inquiétés par la justice »
( p 47), « Chez nous, en Palestine, mourir de vieillesse
relevait du quota intangible des trompe-la -mort » (p 65), « Notre
pauvreté était une condition, et non une nature, même si, depuis quelques
décennies, il était difficile de distinguer l’une de l’autre » (p 77),
« La Palestine était l’orgasme des plénitudes, le pays des senteurs
délicates, du raisin d’Hébron et des jardins fleuris à longueur d’année. En ces
temps -là, la Palestine, que les divas de l’Orient chantaient plus fort que les
hymnes, était un havre où les rêves les plus fous se découvraient une raison.....C’était la Palestine d’avant la Nakba » (p
79), « Je venais , surtout, d’être confronté à une fatalité plus
implacable que mon statut d’orphelin. J’étais palestinien -c’est-à-dire un
drame potentiel, un deuil en sursis, un agneau
sacrificiel » (p 88), « On n’entend que vous, la nuit, le jour.Toujours à vous plaindre pour légitimer vos crimes,
toujours à intimider les consciences pour assujettir les nations » (p 249)
Avis :Un roman sentimental et géopolitique, radicalement frondeur et humaniste, assez engagé.La
douleur d’un peuple (palestinien), et une écriture douloureuse.On
comprend bien mieux les difficultés rencontrées par l’auteur auprès des
éditeurs (français entre autres) et autres faiseurs d’opinion
occidentaux.
Citations : « Le vrai patient ,
ce n’est pas le malade, mais celui qui en a un sous son toit » (p 60),
« Je n’avais pas connu mon père et pas suffisamment ma mère pour
m’inventer des chagrins » (p 67) , « En Palestine, c’est quand
rien ne va que tout arrive » (p 87), « S’il existe une cause
au-dessus de toutes les autres, c’est celle qui consiste à sauver des vies, et
non à les détruire » (p 170), « Sais-tu pourquoi les prophètes se
sont inscrits aux abonnés absents ? C’est parce qu’ils sont fatigués de ne
pouvoir nous éveiller à nous-mêmes.Ils
ont rendu le tablier à l’instant où ils se sont aperçus qu’il est moins pénible
d’apprivoiser un crocodile que de raisonner un imbécile » (p 171), « Chacun
de nous est la somme de ses contradictions. On peut très vite succomber à
la pire d’entre-elles si on ne fait pas attention » (pp 207-208),
« Ce ne sont pas la souffrance et la frustration qui font la légitimité
d’une cause , mais sa justesse » (p 252)