SCIENCES- PERSONNALITÉS- YASMINE BELKAID
(Complément)
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Amel Blidi/El Watan, mardi
16 juin 2026
Yasmine
Belkaid a rejoint un cercle très fermé de chercheurs
dont les travaux © leur discipline. «Chercheur,
c’est un engagement de vie. Vous passez des mois sans résultats, vous partez
sur de mauvaises pistes, puis vous trouvez une nouvelle collaboration qui vous
emmène ailleurs», confiait-elle au Monde en décembre
2024. «Les joies de la recherche, c’est ça : le
chemin». Le mot revient souvent lorsqu’on évoque son parcours.
Le
chemin d’une enfant née à Alger en août 1968, devenue l’une des immunologistes
les plus influentes de sa génération. Le chemin aussi d’une femme dont la vie
épouse les fractures de l’histoire : l’Algérie indépendante, la décennie noire,
l’exil, les laboratoires américains, avant le retour en France pour prendre la
tête de l’Institut Pasteur.A cette trajectoire
exceptionnelle vient désormais s’ajouter la récente reconnaissance. La
Fondation Louis-Jeantet, basée à Genève, lui a décerné le Prix Louis-Jeantet
2026, l’une des distinctions scientifiques les plus prestigieuses d’Europe,
récompensant ses recherches sur les interactions entre le microbiote, la
nutrition, les infections et le système immunitaire. Une consécration qui salue
près de trois décennies consacrées à une même interrogation : comment l’être
humain apprend-il à vivre avec les milliards de micro-organismes qui l’habitent ?L’histoire de Yasmine Belkaid
commence par son histoire familiale. Sa mère appartient à une famille française
de pharmaciens installée entre Louviers et Versailles. Militante anticolonialiste,
elle choisit de quitter la France après l’indépendance de l’Algérie, en 1962,
convaincue qu’il faut «reconstruire le pays et réparer
les ravages de la colonisation». Sur place, elle rencontre Aboubakr
Belkaid, ancien combattant de la guerre de Libération
devenu haut fonctionnaire puis ministre.Du
côté maternel comme paternel, les figures féminines jouent un rôle décisif. Yasmine
Belkaid raconte sa grand-mère algérienne, qui pousse
ses filles vers les études et l’indépendance ainsi que sa grand-mère française
qui devient l’une des premières femmes pharmaciennes diplômées de sa région.
C’est dans son laboratoire que la petite Yasmine découvre ses premiers objets scientifiques.Après son
baccalauréat, elle rejoint l’université des sciences et de la technologie
Houari Boumediène (Usthb),
à Bab Ezzouar, pour étudier la biochimie. Un stage à Genève agit comme une
révélation et l’immunologie devient une évidence. «Cette
discipline combinait ma curiosité insatiable pour le vivant et certaines
valeurs : comprendre les maladies qui affectent les gens, travailler sur des
vaccins, avoir un impact direct sur la société», explique-t-elle. Au début des
années 1990, en pleine «décennie noire», son père
décide d’envoyer sa famille en France pour la mettre à l’abri. Lui restera à
Alger. Le 28 septembre 1995, Aboubakr Belkaid est assassiné en plein centre-ville. Sa fille avait
alors vingt-sept ans et préparait sa thèse en immunologie à l’Institut Pasteur.«C’était un homme
merveilleux qui laissait entendre qu’on pouvait poser des questions sur tout,
que rien n’était acquis. Militant de l’indépendance de son pays, il a toujours
eu un attachement profond pour la justice, l’égalité, la dignité humaine. Il
était généreux et empathique. C’est l’éducation que j’ai reçue : ne pas juger,
essayer de comprendre les motivations des autres»,
dira plus tard Yasmine Belkaid au sujet de son père.
A l’issue de son doctorat, les perspectives demeurent limitées en France. Elle
choisit de rejoindre les National Institutes of Health,
dans le Maryland.«C’est une
autre façon de faire de la science, raconte-t-elle. La hiérarchie est
beaucoup moins pesante, on est ouvert aux idées de l’autre et toute voix peut
contribuer à la créativité, quels que soient son statut ou son origine», explique-t-elle. Jeune mère divorcée, arrivée avec
un anglais encore hésitant, elle gravit progressivement tous les échelons
jusqu’à créer son propre laboratoire en 2005. Ses recherches vont profondément
renouveler la compréhension des relations entre le microbiote et le système immunitaire.Avec son équipe, elle
montre notamment que les bactéries présentes naturellement sur la peau ne
constituent pas de simples passagers inoffensifs mais participent activement à
l’efficacité de la réponse immunitaire et même à la cicatrisation des plaies.
Ses travaux contribuent également à éclairer le rôle des déséquilibres du
microbiote dans des maladies inflammatoires chroniques, comme la maladie de Crohn ou le psoriasis. Ainsi, la question qui la traverse
est la suivante : comment notre organisme distingue-t-il les microbes qui nous
protègent de ceux qui nous menacent ?En janvier 2024,
Yasmine Belkaid revient en France pour prendre la
direction générale de l’Institut Pasteur, où elle avait elle-même été formée
près de trente ans auparavant. Elle prend les commandes d’une institution
emblématique dans un contexte où la recherche scientifique est confrontée à une
montée de la défiance et à des tensions politiques. «Je
suis revenue avant tout pour Pasteur, une institution qui m’a formée et à
laquelle je suis profondément attachée. C’est une maison unique, tant par
l’excellence de sa recherche que par son rôle de référence et de confiance dans
la société.Dans un monde
fragilisé, Pasteur constitue un repère majeur. Contribuer à sa mission était pour
moi un engagement évident. Il faut rappeler que, contrairement à ce que l’on
croit, ce n’est pas un institut gouvernemental, mais un organisme basé sur la
philanthropie, et donc complètement dépendant de la générosité du public», explique-t-elle dans une interview au journal La
Croix. Sous sa direction, l’établissement affiche une ambition en matière
d’ouverture internationale et de diversité scientifique.A plusieurs reprises, la chercheuse a
pris publiquement position sur les menaces qui pèsent, selon elle, sur la
science. A l’approche du second tour des élections législatives françaises de
2024, elle signe une tribune dans Le Monde alertant sur les conséquences
qu’aurait l’arrivée au pouvoir du Rassemblement national pour la recherche.
Quelques mois plus tard, elle exprime également ses inquiétudes face aux
orientations de la politique vaccinale défendue aux Etats-Unis par l’administration
Trump et son secrétaire à la santé, Robert Francis Kennedy Jr., plaidant pour
une réhabilitation du doute scientifique et de la contradiction comme
fondements de la démarche de recherche. Le Prix Louis-Jeantet 2026 vient
couronner cette trajectoire.