ORGANISATIONS- ASSOCIATION- UGEMA /HISTORIQUE
© Mustapha Benfodil,
El Watan, 19 mai 2026
La grève historique des étudiants et des lycéens de
l’Algérie combattante, déclenchée le 19 mai 1956 et dont nous commémorons
aujourd’hui le 70e anniversaire, est souvent associée à un sigle : l’Ugema. L’Union générale des étudiants musulmans algériens.
Que sait-on vraiment de cette association qui a été aux avant-postes de la
mobilisation étudiante durant la guerre de Libération ?
Quelques éléments d’histoire pour saisir cet immense
tournant que fut l’irruption de la jeunesse estudiantine dans la lutte pour l’indépendance.
L’Ugema a vu le jour en juillet 1955 à Paris. Bien
entendu, ce n’était pas la première organisation créée par les étudiants algériens.
Le militantisme estudiantin a, dès les années 1920, accompagné l’émergence du
Mouvement national. «Les étudiants algériens seront à l’origine de la création
d’un certain nombre d’associations dans leur pays et à l’étranger, très souvent
proches des principales tendances politiques qui activent en Algérie, celles
des Oulémas (pour la Zitouna et el-Azhar avant 1954),
des communistes et surtout des nationalistes», explique le sociologue et
historien Hassan Remaoun dans un document publié par
le Crasc (Dictionnaire du passé de l’Algérie, de la
préhistoire à 1962 ; Crasc 2015).Et de
poursuivre : «C’est ainsi que dès 1919 va se constituer à Alger une
Amicale des étudiants musulmans qui se transformera par la suite en Association
des étudiants musulmans nord-africains (AEMNA) présidée entre 1926 et 1931 par
Ferhat Abbas, en 1949 – 1950 par Sadek Hadjerès, puis en 1951 – 1952 par Belaïd
Abdeslem (proche du MTLD).» Hassan Remaoun précise dans la foulée que «la politisation des
étudiants algériens et de l’AEMNA est telle que, selon des chiffres fournis par
Ageron, le tiers d’entre eux à Alger (sur quelque
300) était en 1950 affilié au PPA-MTLD, le sixième au PCA et le douzième à l’UDMA». Dans un témoignage sous le titre : «Les étudiants algériens face à la colonisation »
(revue El-Massadir n°8 éditée par le Centre national
d’études et de recherche sur le Mouvement national, Alger, 2003), le moudjahid
Abderrahmane Lamine Khène, cofondateur de l’Ugema, souligne : «En 1919, les étudiants algériens de
l’Université d’Alger étaient une quarantaine. Ils se groupèrent en amicale qui,
en 1926, devint l’Association des étudiants musulmans nord-africains (AEMNA).
En 1930, ils étaient une centaine. D’extraction généralement modeste, ils
étaient très proches de leur peuple dont ils partageaient les préoccupations.
Le clivage entre eux et leurs condisciples européens était largement visible
comme l’était la nette séparation des deux communautés, colons et colonisés,
qui se côtoyaient sans jamais se mélanger. Leur syndicalisme était certes
concerné par l’amélioration de leurs conditions de vie matérielles, mais leurs
activités culturelles, c’est-à dire identitaires, conduisaient droit à
l’initiation et au débat politiques. Une fois leurs études terminées, leur
engagement continuait sur la scène proprement politique ou on va retrouver
beaucoup d’entre eux au premier rang de la revendication nationale.»
Sur la genèse organique du mouvement étudiant, Lamine Khène apporte dans son témoignage un éclairage important,
notamment concernant l’évolution de la scène militante algérienne en France. Il
explique que la création de l’Ugema
«trouve sa source dans le Congrès des étudiants nord-africains en 1950
(en France, ndlr)», dans le sillage des sections AEMNA. Lamine Khène insiste sur le fait que cet engagement militant est
factuellement antérieur au FLN. «L’initiative de la
création de l’Ugema n’émane pas du FLN. C’est un
processus qui a sa source dans les Congrès nord-africains qui se sont déroulés
au début des années 1950», affirme-t-il dans une
interview à El Watan (1er novembre 2004). Dans sa
préface à l’important ouvrage du politiste américain Clement
Moore Henry, «L’Ugema (1955-1962)»
publié par les éditions Casbah en 2010, le sociologue Ali El Kenz note : «1955-1957. C’est le moment de la création
de l’Ugema, qui a concerné un peu plus d’un millier
d’étudiants ‘algériens musulmans’. Première et importante nouvelle : ceux-ci
s’organisent, quelques mois après la proclamation du 1er Novembre, en
association civile, conformément à la loi française d’association de 1901, mais
ils ne le font pas à partir du néant, ni non plus à partir d’un ordre venu d’en
haut, du FLN donc, nouvellement né de la crise du PPA-MTLD. Comme le note
Clément Moore, l’Ugema devint une unité de combat du
FLN, mais elle le fit tout en gardant son autonomie.»En juillet 1953, les étudiants tunisiens, que leurs
camarades algériens connaissent bien puisqu’ils les fréquentent dans les
sections AEMNA qui activent dans les campus français, «annoncèrent la création
de leur Union générale des étudiants tunisiens (UGET)». «Dès
lors, les étudiants algériens s’attelèrent à la création de leur Union
générale», indique Lamine Khène. Aussitôt, «une course s’engagea entre les étudiants communistes, très
actifs en France et notamment à Paris, et les étudiants nationalistes.Les
premiers voulaient une union qui rassemblerait tous les étudiants d’Algérie qui
seraient pour l’indépendance du pays; les seconds ne voulaient qu’une union
d’étudiants musulmans, ce dernier qualificatif définissant la véritable
identité/nationalité des Algériens», relate l’ancien membre fondateur de l’Ugema. «Belaïd
Abdeslam qui avait présidé le Bureau de l’AEMNA d’Alger, s’était inscrit à la
Faculté de médecine de Paris pour l’année 1953-1954.
A cause de l’autorité qu’on lui reconnaissait pour
avoir présidé le Bureau de l’AEMNA d’Alger, il lui revint d’encadrer les rangs
nationalistes dans la bataille qui venait de s’engager»,
témoigne Lamine Khène. Ce dernier reçoit «une longue lettre» de Belaïd
Abdeslam l’informant qu’un «appel» a été lancé en vue de la création d’une
association estudiantine. «Mohammed Seddik Benyahia fut dépêché en
France pour appuyer l’appel. Une réunion préparatoire suivit en avril 1955 qui
convoqua le congrès constitutif pour juillet de la même année»,
écrit Lamine Khène.Le congrès constitutif de l’Ugema aura lieu du 8 au 14 juillet 1955 à la salle de la Mutualité,
à Paris. A l’issue de ce congrès, Ahmed Taleb Ibrahimi
fut désigné président, Layachi Yaker
vice-président et Mouloud Belaouane secrétaire
général. Dans le premier comité exécutif de l’Ugema,
on retrouvera notamment tous les membres fondateurs : Belaïd
Abdeslam, Mohammed Seddik Benyahia,
Lamine Khène, Rédha Malek,
Messaoud Aït Chaâlal, Abdelmalek Benhabylès,
ou encore Lakhdar Brahimi, pour ne citer que ceux-là. Dans son témoignage,
Lamine Khène n’a pas manqué de revenir sur la fameuse
polémique qui a eu lieu à l’époque à propos du «M» de
l’acronyme «Ugema», certains estimant que la mention
«musulmans» risquait de donner le sentiment d’exclure les militants qui
n’étaient pas de confession musulmane. «Au cours de la
bataille du ‘M’, dit-il, promesse a été faite qu’au lendemain de
l’indépendance, le référent ‘musulman’ pour définir l’identité algérienne
pouvait être abandonné puisqu’il n’y aurait plus à ce moment-là de menaces de
voir l’Union infiltrée par des éléments exogènes. Cette promesse fut tenue par
le cinquième congrès de l’Ugema qui transforma
celle-ci en Union nationale des étudiants algériens (UNEA). Depuis, le
syndicalisme estudiantin s’est fragmenté, épousant les différents courants
idéologiques qui ont occupé la scène politique nationale.»S’agissant de l’engagement de la communauté
estudiantine dans la guerre de Libération, Ali El Kenz
observe qu’à partir de 1957, «nous sommes au cœur de la grande mobilisation
nationale nécessaire à la poursuite de la lutte jusqu’à l’indépendance dont
personne ne connaît encore l’échéance». «L’Ugema, souligne-t-il, se met alors clairement au
service de cette lutte et beaucoup de ses dirigeants abandonnent leurs études,
entrent en clandestinité ou en prison, quittent l’Algérie ou la France,
deviennent des émissaires et des représentants du FLN à l’étranger. Dissoute en
janvier 1958 par le gouvernement français, l’UGEMA devient illégale et ses
responsables et militants sont ballottés entre plusieurs centres de décision du
FLN, devenu lui-même un gigantesque appareil de direction et d’administration,
éparpillé entre les maquis, les bases extérieures, la Fédération de France, etc.Des centaines d’étudiants sont envoyés dans des pays
amis ou neutres pour continuer leurs études, mais aussi pour fonder de
nouvelles sections de l’Ugema afin de représenter
internationalement l’Algérie ; d’autres, surtout les étudiants en médecine, se
mettent au service de l’ALN de l’intérieur ; d’autres, enfin, vont combattre
dans les maquis.» Dans l’imaginaire collectif, l’Ugema,
c’est avant tout le nom d’une rue, avec une plaque, une plaque bleue, en face
du portail de la Fac centrale, arborant non pas un patronyme ou un nom de
guerre mais une date : «rue du 19 Mai 1956». Et
cette date, c’est l’Ugema qui l’a forgée. Cette date,
c’est le 1er Novembre des étudiants. Le 19 mai 1956, l’Ugema
fera organiquement corps avec le peuple algérien, un peu comme Kateb Yacine
faisait corps avec ce même peuple dans le feu des émeutes matées dans le sang
du 8 Mai 1945, à Sétif, et dans les geôles où le jeune lycée insurgé sera jeté.Comme Nedjma,
l’appel de l’Ugema résonne encore dans nos cœurs. Cet
appel à l’insurrection de la jeunesse lettrée qui nous donne, aujourd’hui
encore, la chair de poule : «Effectivement, avec
un diplôme de plus, nous ne ferons pas de meilleurs cadavres ! A quoi donc
serviraient-ils ces diplômes qu’on continue à nous offrir pendant que notre
peuple lutte héroïquement, pendant que nos mères, nos épouses, nos sœurs, sont
violées, pendant que nos enfants, nos vieillards, tombent sous la mitraille,
les bombes, le napalm ?», martèle le texte ardent aux accents de manifeste. «Et nous «les cadres de demain», on nous offre d’encadrer
quoi ? D’encadrer qui ?… Les ruines et les
monceaux de cadavres sans doute, ceux de Constantine, de Tébessa, de
Philippeville, de Tlemcen, et autres lieux appartenant déjà à l’épopée de notre
pays. La fausse quiétude dans laquelle nous sommes installés ne satisfait plus
nos consciences. (…) Notre devoir nous appelle à la souffrance quotidienne, aux
côtés de ceux qui luttent et meurent libres face à l’ennemi. Nous observons
tous la grève immédiate des cours et des examens, et pour une durée illimitée.
Il faut déserter les bancs de l’université pour le maquis.Il faut rejoindre en masse les rangs de
l’Armée de libération nationale et son organisme politique, le FLN. Etudiants
et intellectuels algériens : pour le monde qui nous observe, pour la
nation qui nous appelle, pour le destin héroïque de notre pays, serions-nous
des renégats ? Vive l’Algérie indépendante !»