CULTURE-CHRONIQUES- « L’AFFAIRE DJABELKHIR » /HALLI
AHMED
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Ahmed Halli/Le Soir d’Algérie, lundi 12 octobre 2026
Quand on leur disait que la violence est
consubstantielle à l'Islam politique, les musulmans frileux, parmi nous,
protestaient en invoquant l'Islam de nos parents, ouvert et tolérant comme eux,
résistant aux tentations. Lorsque le vrai leader du "FIS" *, Ali Benhadj suggérait à un groupe de confrères que le signe
"FIS", lu à l'envers, devenait une épée, les journalistes ont pris
cet aveu sincère pour boutade, ce qui arrangeait tout le monde. Pourtant le FIS
est vite devenu épée, "SIF", sans attendre le prétexte de l'interruption
du processus électoral pour justifier les tueries et les massacres collectifs
de ce qu'il est convenu d'appeler la "Décennie noire". Durant cette
"Décennie noire", les morts étaient le plus souvent du côté de ceux
qui avaient un autre discours, qui proposaient une autre façon de vivre en
société, de gérer autrement les affaires du pays. Quoiqu'on en dise
aujourd'hui, et demain, la majorité de ceux qui sont morts s'exprimait en
français, et c'est quand le vivier s'est asséché que la faucheuse islamiste
s'est attaquée aux bilingues et monolingues. Et l'arabisation, même conduite au
pas de charge, n'est pas la seule responsable, seuls les islamistes
"missionnés" et "FLNisés" ont vu
les avantages qu'ils pouvaient en tirer et les ont habilement exploités.
Souvenons-nous, pour ceux qui le peuvent encore, qu'en 1977 ce sont des plumes
arabes qui ont attaqué, et abattu, le projet de réforme de l'éducation
nationale initié par Mostefa Lacheraf. Avortées aussi
les timides réformes tentées, il y a une décennie, par Houria Benghabrit (2014-2019).
On ne touche pas à l'école dont ils ont assis les
fondations et tracé les frontières, dessinant même les uniformes des personnels
: voyez aujourd'hui comment sont habillés les enseignants et enseignantes,
admirez les accoutrements des promotions des écoles normales supérieures ! Je
ne vous raconte pas l'histoire de mon fils, Salah, obligé d'apprendre une
récitation en arabe qui lui faisait dire qu'il était "une petite fille
arabe" (Ana bintoune arabia).
Je vous fais grâce des frayeurs de ma fille, Dalila, lorsqu'à son premier cours
du primaire, on lui a enseigné que les bons musulmans subissaient les supplices
du tombeau après leur enterrement. Je suppose, donc, que l'énergumène qui a
publié cet horrible message, il y a quelques jours sur Face Book doit avoir
subi le même enseignement en première année, avant de suivre les autres cycles
et enseignements. Ce monsieur a donc trouvé normal de découper dans une photo
la tête de l'islamologue Said Djabelkhir,
puis de se photographier tenant cette tête dans sa main et la présentant, en
arabe anglicisé, comme un moyen de combattre le stress. Ce type de comportement
et cette façon d'exprimer ses opinions nous renvoie directement aux propos de Benhadj qui annonçait aux journalistes que le FIS était une
épée à double tranchant, pouvant tout couper. Soit les têtes des récalcitrants,
et des bébés n'ayant pas encore acquis la parole lors de la "Décennie
noire", soit symboliquement, en attendant mieux, celle de l'islamologue
qui ne possède que sa plume. Celle à laquelle Benhadj
opposait son "épée".
Et là, je fais encore appel à vos mémoires, pour peu
qu'elles ne soient pas devenues passoires : quel a été l'argument brandi par le
présumé assassin de Tahar Djaout ? Que la plume de
l'écrivain "faisait beaucoup de mal aux
musulmans", et dans la terminologie enseignée par Benhadj
à ses ouailles, les "musulmans", c'était, et c'est, uniquement les
militants de l'Islam politique. Les autres, étant, au mieux, considérés comme
des moutons à joindre au troupeau, quand ils ne figurent pas sur les listes des
adversaires à convaincre, ou à éliminer, et c'est souvent la mort qui les
attend. Pour en revenir à ce qui est devenu "l'Affaire Djabelkhir",
puisqu'elle aura certainement, et le l'espère, des suites judiciaires, je pense
qu'il faut aussi incriminer l'atmosphère générale du débat politique. En dépit
d'un dispositif, aussi sélectif que répressif, le débat a fui les médias
traditionnels, pour se réfugier dans les réseaux sociaux, ce qui donne lieu non
pas à des débats sereins, mais à de rudes empoignades. Il n'est plus question
d'opposer un argument à un autre, mais juste d'insulter, de jeter l'opprobre
sur celui qui est vu comme un adversaire politique, ou religieux, sachant qu'en
matière de religion, tout peut changer. On sait de quelle manière des
opportunistes, précurseurs de l'Islam politique, ont fondé des dynasties et ont
survécu comme références en matière de piété, en dépit du jugement sévère que
l'Histoire a émis contre eux.
Ce qui est invraisemblable, c'est que le sanctuaire du
Wahhabisme est en train de s'ouvrir, de s'en prendre même au tandem
Mouslim-Boukhari, quasiment déifié jusque-là, alors que chez nous l'huitre se
verrouille davantage. La violence verbale des minarets, qui était l'apanage des
tueurs de la "Décennie noire", a envahi les réseaux sociaux, jusqu'à
certains médias publics, et elle ne connait plus de limites, comme assurée de
l'impunité. Nous passons notre temps à invectiver l'innovation, à réislamiser
la modernité en l'étouffant, à jeter l'anathème sur autrui, alors qu'à l'ONU,
des Africains, des Asiatiques et des Européens, non musulmans s'acharnent à défendre
notre cause, mieux que nous le faisons.