RELATIONS INTERNATIONALES- BIBLIOTHÈQUE D’ALMANACH-
ENQUÊTE C.AYAD ET F. BOBIN- « LE ROMAN D’UN
ROI »
©F.M Gaidi, El Watan, 10 mai 2026
a parution de l’ouvrage-enquête Le
Roman d’un roi n’est pas une simple sortie littéraire ; c’est un séisme. En
plus de trois cents pages documentées, les auteurs explorent les zones d’ombre
d’un souverain devenu une énigme pour son propre peuple, dépeignant une
monarchie en déliquescence entre les palais parisiens, les villas de Zanzibar
et les cercles d’influence troubles.
Le 6 mai 2026 marque un tournant dans la perception de
la monarchie alaouite. Avec la parution de Le Roman d’un roi, chez
Grasset, les journalistes Christophe Ayad et Frédéric Bobin
brisent l’omerta qui entourait le palais de Rabat. Ce livre-enquête, fruit
d’années d’investigations et d’une actualisation rigoureuse d’une série parue à
l’été 2025, dresse le bilan d’un monarque, Mohammed VI, dont l’absence physique
n’a d’égale que l’omniprésence de ses intérêts financiers. Entre l’influence de
cercles occultes, une prédation économique sans précédent et une déconnexion
sociale totale, plongée dans les méandres d’un pouvoir qui s’étiole. La
parution de l’ouvrage-enquête Le Roman d’un roi n’est pas une simple sortie
littéraire, c’est un séisme. En plus de trois cents pages documentées, les
auteurs explorent les zones d’ombre d’un souverain devenu une énigme pour son
propre peuple, dépeignant une monarchie en déliquescence entre les palais
parisiens, les villas de Zanzibar et les cercles d’influence troubles. Ce n’est
plus l’histoire d’un homme, c’est le diagnostic d’une panne systémique. Le
thème central, le fil rouge qui irrigue chaque chapitre de l’ouvrage, est celui
de «l’absence». Depuis plusieurs années, Mohammed VI
semble avoir développé une allergie au protocole de Rabat, à la lourdeur des
cérémonies officielles et à la proximité physique avec ses sujets. Il est
devenu, selon les termes des auteurs, un «monarque
intermittent». Ses séjours prolongés à l’étranger, notamment en France, ne sont
plus des exceptions diplomatiques mais un mode de vie. «Le
trône est devenu un fauteuil vide. Tandis que le pays traverse des crises
sociales majeures, le souverain préfère l’anonymat des capitales européennes à
la chaleur des foules de Casablanca ou de Tanger»,
lit-on dans ce roman. Cette intermittence royale n’est pas qu’une anecdote
privée ; elle paralyse l’appareil d’Etat. Le livre raconte avec précision les
mois de paralysie administrative lorsque des arbitrages cruciaux sont attendus,
mais que le «Commandeur des croyants» reste
injoignable, perdu dans une oisiveté que rien ne semble pouvoir interrompre. On
y découvre un roi qui fuit ses responsabilités dans le luxe des palaces
parisiens, laissant un pays en pilotage automatique, suspendu à un signal qui
ne vient jamais.
L’un des chapitres les plus explosifs, et sans doute
le plus polémique au Maroc, concerne l’influence grandissante des frères Azaitar. Ces champions de MMA, au passé judiciaire trouble
en Allemagne, ont investi le premier cercle royal au point d’en devenir les
gardiens. Ayad et Bobin décrivent une influence qui
dépasse l’entendement. En effet, ils occupent les résidences royales, utilisent
la flotte d’avions officielle et s’affichent avec une morgue qui scandalise le
Makhzen traditionnel. «On n’entre plus au palais par
le mérite ou la lignée, mais par la grâce d’une amitié fusionnelle avec les
frères Azaitar, devenus les véritables ‘‘portiers’’
de la volonté royale», affirment les sources des journalistes auteurs. Cette
situation crée des tensions sans précédent au sein des services de sécurité,
notamment la DGST et la DGSN, et au sein même de la famille royale. Les auteurs
voient dans cette amitié le symptôme d’un souverain qui cherche désespérément à
s’extraire de sa condition de roi, préférant la compagnie de
«bad boys» à celle de ses conseillers
officiels. L’influence de ce clan est décrite comme un véritable «Etat dans l’Etat», irritant l’élite marocaine qui voit le
prestige de la couronne s’abîmer dans les publications Instagram de ces nouveaux
favoris. Le passage du «roi des pauvres», image
savamment cultivée lors de son accession au trône en 1999, au «roi des
affaires» est documenté avec une précision chirurgicale par les journalistes.
Par le biais du holding Al Mada (anciennement SNI), Mohammed VI est devenu un
ogre financier.
Il est partout : banque, mines, grande distribution, assurances, télécoms. Le
roi ne règne pas seulement sur les âmes, il règne sur les portefeuilles de
chaque citoyen : «Le conflit d’intérêt n’est pas
un accident de parcours au Maroc, c’est l’essence même du système de
gouvernance. Le roi édicte les lois et ses entreprises en sont les premières bénéficiaires», estiment les deux journalistes du Le Monde.
Chaque transaction commerciale d’envergure au Maroc semble finir par nourrir la
cassette royale, créant un système où la libre concurrence est une fiction.
Cette boulimie financière, évaluée à plus de 5 milliards d’euros, est d’autant
plus révoltante que les disparités sociales n’ont jamais été aussi criantes.
L’enquête souligne le cynisme d’une monarchie qui s’enrichit sur la
consommation de base de ses sujets (lait, sucre, huile) tout en délaissant les
infrastructures publiques. Pour protéger ce système et masquer les absences
répétées du monarque, le régime a troqué la matraque directe contre une arme
plus perverse : le déshonneur public. Le livre revient sur les cas de
journalistes d’investigation comme Omar Radi ou Soulaimane
Raissouni, brisés par des accusations de mœurs
montées de toutes pièces. La méthode, décrite par Ayad et Bobin,
est rodée. Ainsi, plutôt que de faire des prisonniers politiques «classiques», le régime fabrique des «délinquants sexuels»
pour tuer toute velléité de contestation médiatique et aliéner les soutiens
internationaux. La presse indépendante, autrefois vibrante au début des années
2000, a été littéralement décapitée. Elle a été remplacée par une «presse de diffamation» inféodée aux services de
renseignement, dont la mission unique est de traquer la vie privée des
opposants pour mieux les faire taire. Le livre montre comment la peur a changé
de visage au Maroc : elle n’est plus seulement celle de la torture, mais celle
de la mort sociale.
L’enquête consacre des pages mémorables au séisme de
septembre 2023. Alors que le Haut-Atlas s’effondrait, faisant des milliers de
morts, le roi se trouvait à Paris, loin de la détresse de son peuple. Les
auteurs décrivent le malaise d’un Etat figé, incapable de lancer les secours
internationaux ou même de communiquer sans le «signal»
d’un monarque absent. Ce silence initial, qui a duré plusieurs jours, est
analysé comme le paroxysme d’une déconnexion totale. Sur le plan diplomatique,
le constat est tout aussi sombre. Le roi joue une «diplomatie
de l’ego», rompant avec des partenaires historiques comme la France pour des
gains immédiats de prestige ou sur des coups de tête personnels. La normalisation
avec Israël, bien que vendue comme un succès stratégique, a laissé le Maroc
dans une solitude régionale dangereuse, particulièrement face à une Algérie,
avec laquelle, tout dialogue semble rompu. L’enquête dépeint un roi qui utilise
le chantage migratoire ou l’espionnage (affaire Pegasus) comme des leviers de
puissance, finissant par inquiéter ses propres alliés. L’ouvrage se clôt sur la
succession, une question qui hante toutes les chancelleries. Moulay Al Hassan,
23 ans, est désormais sous les projecteurs.
Il est décrit comme un jeune homme élancé, sérieux, apprenant le mandarin et
s’intéressant de près aux dossiers géopolitiques mondiaux, comme la guerre en
Ukraine. Sa représentation de son père lors de la visite de Xi Jinping en 2024
a marqué un tournant symbolique fort. Cependant, le livre pose une question
brutale. Quel pays restera-t-il au futur monarque ? Derrière les images
d’Epinal d’un prince en plein apprentissage, les auteurs décrivent un palais
fracturé par les clans. Entre une sœur du roi, la princesse Lalla Hasna, très
influente, et un appareil sécuritaire qui redoute tout changement, le jeune
héritier semble être une figure en apesanteur. La «transition
qui n’a pas commencé» est décrite comme une bombe à retardement, alors que la
santé du roi Mohammed VI fait l’objet de toutes les spéculations. En refermant
Le Roman d’un roi, le sentiment qui domine est celui d’un immense gâchis.
Mohammed VI avait toutes les cartes en main pour transformer le Maroc en une
monarchie parlementaire moderne et exemplaire, il a choisi, par lassitude ou
par goût du luxe, de transformer son règne en une parenthèse de prédation et
d’absence. L’enquête de Christophe Ayad et Frédéric Bobin
est l’acte de décès d’une certaine espérance marocaine. Le livre, déjà en rupture
de stock à Paris, et circulant clandestinement au Maroc sous format numérique,
témoigne d’une soif de vérité que le palais ne pourra plus étouffer longtemps.
L’histoire retiendra sans doute l’image d’un roi qui aimait trop sa liberté
personnelle pour accepter le fardeau de la couronne, laissant derrière lui un
royaume en apnée, suspendu aux humeurs d’un souverain devenu invisible à son
propre peuple.