Nom d'utilisateur:
Mot de passe:

Se souvenir de moi

S'inscrire
Recherche:

Presse algérienne 2026/ Ahmed Cheniki (Pr)

Date de création: 08-05-2026 18:09
Dernière mise à jour: 08-05-2026 18:09
Lu: 175 fois


COMMUNICATION- OPINIONS ET POINTS DE VUE- PRESSE ALGÉRIENNE 2026/AHMED CHENIKI

PRESSE ALGERIENNE : UNE SITUATION PEU CLAIRE

© Pr Ahmed Cheniki, fb 5 mai 2026

Cinquante ans de métier. Entre presse écrite et médias alternatifs, j’ai traversé APS, Algérie Actualité, Révolution Africaine, Parcours maghrébins, Liberté, Le Quotidien d’Oran, Africasie, Les Nouvelles (ex-Les Nouvelles littéraires, France), L’Observateur (Tunisie), jusqu’aux plateformes numériques (Blog Mediapart, YouTube, Facebook). Cinquante ans d’écriture, de narration et de critique. Jamais, en un demi-siècle, la presse n’a connu une telle crise professionnelle, une telle perte de sens et de crédibilité.

Aujourd’hui, j’ai pris la décision, devenue inédite, d’acheter huit quotidiens, quatre en arabe et quatre en français. Des journaux publics et d’autres privés. Je savais que je n’allais pas être surpris. Franchement, je n’ai pas trouvé quoi lire. Un café amer et moins de dix minutes de lecture. Trop de commentaires, de chroniques ou de textes qui n’apportent pas d’informations. Je ne parle pas des textes repris d’internet ou des agences d’information.

Ancien journaliste et questionneur des médias, je ne peux qu’être touché par cette tragique absence d’informations. C’est l’information qui fait un journal. J’ai l’impression qu’on confond information et mots d’ordre. Cela rappelle les bulletins d’établissements ou d’entreprises économiques des années 1970-1980.

Le journal El Watan, autrefois fleuron de la presse privée algérienne, tire aujourd’hui à moins de 20 000 exemplaires, bien loin des plus de 120 000 qu’il atteignait quotidiennement, à l’instar d’autres titres majeurs (El Khabar, Le Quotidien d’Oran, Liberté, Le Soir d’Algérie, Echourouk, Ennahar). Cette vertigineuse baisse du tirage résonne comme un signal d’alarme : le journal pourrait disparaître, comme le suggère un de ses récents appels, même s’il vient d’être récompensé par une page de publicité et quelques miettes. L’opacité autour des chiffres de diffusion accentue la crise. Ce n’est nullement une question de concurrence d’internet, mais bien l’absence d’un travail sérieux d’information.

On évoque régulièrement l’OJD (Office de Justification de la Diffusion), censée assurer la traçabilité et l’authenticité des chiffres, mais sans véritable sérieux. Cette situation explique l’éloignement des pratiques professionnelles et le déficit de crédibilité des médias qui évitent tout travail d’investigation.

Contrairement aux idées reçues, la chute des tirages ne peut être attribuée uniquement à Internet ou aux réseaux sociaux. Le véritable problème réside ailleurs : absence de contenu sérieux et crédible, disparition du journalisme de terrain, de l’observation et de l’investigation.

Cette rupture entre la presse et son lectorat n’est donc pas une conséquence technologique, mais une crise de professionnalisme et d’autonomie.

L’ANEP, qui distribue les ressources publicitaires publiques, agirait selon des critères opaques. C’est, du moins, mon constat. Là où les entreprises devraient librement choisir leurs supports, une instance centralisée continue de gérer les flux publicitaires, posant de sérieux problèmes. Jadis, des journalistes se mobilisaient pour réclamer la libéralisation de la publicité.

Aucun média, écrit ou audiovisuel, ne peut survivre sans ressources publicitaires. Leur distribution actuelle, loin d’encourager l’excellence, mine les fondements éthiques et déontologiques du métier, et explique en partie la réalité désastreuse de la presse algérienne.

Dans ce contexte, j’avais eu une discussion salutaire avec Youssef Zerarka, journaliste au long cours, bien avant son décès, j’avais évoqué cette rencontre sur Facebook. Issu de l’APS, une agence encore en quête de professionnalisme, Zerarka incarne la conscience journalistique. Nous avons évoqué une idée fondamentale : l’impératif de distance interrogative, vis-à-vis des textes comme des figures intellectuelles et politiques. Écrire ne signifie pas se substituer à une autorité, mais analyser avec rigueur les dynamiques sociétales.

Autrefois, certaines plumes entretenaient l’illusion de grandeur. Aujourd’hui, le journalisme, profession dont la seule nationalité est le professionnalisme, vacille. Or, malgré l’influence corrosive de l’argent, certains médias occidentaux abritent encore des îlots de résistance.

Le respect de l’éthique, des règles d’écriture, de la vérification des sources, du pluralisme des voix devrait être la colonne vertébrale du métier. Il est urgent d’en finir avec les éditoriaux approximatifs, les slogans creux, les clichés et les sermons moralisateurs.

L’actualité est trop souvent dominée par des commentaires, non par des enquêtes ou des reportages. Le reporter et l’enquêteur ont disparu, remplacés par l’agent de bureau. L’investigation a dramatiquement disparu.

Autrefois, le reportage et l’enquête avaient leurs maîtres : Dzanouni, Balhi, Malika Abdelaziz, Ourabah, Blidi, Akeb, Bahmane, Mokdad… et toute une génération de jeunes journalistes de terrain comme Mouats, Abbas, Laib, Zeghloul, Mouffok, Benchicou, Belhimer. Ces noms incarnaient une presse vivante, ancrée dans le réel, attentive aux faits. J’en oublie.

Aujourd’hui, aucun journal ne daigne investir l’argent nécessaire pour ce type d’entreprise d’investigation. Le terrain est déserté, les rédactions se contentent de bavardages et de remplissages éditoriaux. La société algérienne, pourtant au cœur des enjeux, est absente de ses propres récits, alors qu’elle devrait en être le centre de gravité. Le journalisme se fait sur le terrain, pas dans les bureaux ou les studios. Trop de bavardage, trop peu d’investigation.

L’écriture n’a de sens que dans l’autonomie : refuser d’être l’otage de clans, respecter toutes les opinions, mais garder ses distances. Le but, c’est l’information. C’est par elle que tout commence.

Après cinquante ans de métier, je ne peux que constater : la presse algérienne traverse une régression tragique. Non pas à cause d’Internet, mais par abandon de son essence : l’information. Les lecteurs se détournent, faute de trouver ce qu’ils cherchent : des faits, des enquêtes, des récits crédibles. La presse, mission de vérité et de contre-pouvoir, doit retrouver son exigence ou disparaître.

Cinquante ans de métier permettent un regard long. Et ce regard long dit ceci : la presse algérienne a connu des périodes difficiles, des pressions, des contraintes économiques, des années de feu. Mais jamais elle n'avait, à ce point, renoncé à elle-même. La crise actuelle n'est pas conjoncturelle ; elle est structurelle et, surtout, intellectuelle. Elle appelle une rupture franche avec les pratiques de remplissage et de complaisance, et un retour résolu au journalisme de terrain, d'investigation et de rigueur. Sans cela, ce ne sont pas seulement les tirages qui s'effondreront, mais la fonction même de la presse dans une société qui a pourtant plus que jamais besoin d'être informée, éclairée et respectée dans son intelligence.