COMMUNICATION-
OPINIONS ET POINTS DE VUE- LIBERTE DE LA PRESSE/RSF 2026
Après une progression saluée en 2025, l’Algérie recule
brutalement dans le classement mondial de la liberté de la presse publié par
Reporters sans frontières (RSF)…
https://algeriefocus.com/Karim Messaoudi, 1 mai 2026
Après une progression
saluée en 2025, l’Algérie recule brutalement dans le classement mondial de la
liberté de la presse publié par Reporters sans frontières (RSF) le 1er mai
2026. Le pays se retrouve à la 145e place sur 180, perdant 19 rangs
en un an. Derrière ce chiffre se cache une réalité que ni les discours
officiels ni les statistiques isolées ne suffisent à expliquer.
L’an dernier, le saut de 13 places — de
la 139e à la 126e position — avait été présenté par le ministre de la
Communication Mohamed Meziane comme la preuve d’un « climat d’ouverture ». Les
chiffres d’aujourd’hui contredisent cette lecture.
En réalité, ce type de progression
ponctuelle dans le classement RSF ne traduit pas forcément une amélioration
durable des conditions de travail des journalistes. Elle peut refléter une
amélioration relative du score composite de RSF, calculé à partir de critères
multiples — cadre légal, contexte politique, sécurité économique, autocensure.
Un seul critère amélioré peut faire monter un pays, sans que la situation de
terrain ait changé.
En 2026, les critères légaux et
politiques ont vraisemblablement pesé à la baisse. Depuis 2020, plusieurs
journalistes algériens ont été poursuivis sous le code pénal, notamment sous
les articles 75, 95 bis et 96 relatifs à « l’atteinte au moral de l’armée » et
à la « diffusion de fausses informations ». Ces dispositions sont régulièrement
dénoncées par RSF et par le Comité de protection des journalistes (CPJ).
RSF décrit
l’environnement médiatique algérien comme marqué par un système de
répression généralisée, selon les termes utilisés dans son rapport régional
2026. L’organisation pointe plusieurs mécanismes concrets :
- Le contrôle des accréditations : l’octroi ou le refus
d’accréditation reste un levier de pression direct sur les médias
indépendants.
- Les procédures judiciaires à répétition : des journalistes sont
convoqués, placés en garde à vue ou poursuivis pour des publications sur
les réseaux sociaux.
- La pression économique sur les médias privés : la publicité
institutionnelle, distribuée par l’ANEP (Agence nationale d’édition et de
publicité), reste un outil de discipline financière vis-à-vis des titres
jugés trop critiques.
- L’autocensure structurelle : dans un tel contexte,
de nombreux journalistes intègrent eux-mêmes les lignes rouges, sans
qu’aucune instruction explicite ne soit nécessaire.
Replacer le classement algérien dans son
environnement régional permet d’éviter deux erreurs symétriques : ni
relativiser excessivement, ni isoler le cas algérien de son contexte.
Dans la zone Afrique du Nord, seule la
Mauritanie tire son épingle du jeu avec la 61e place mondiale — un résultat qui
s’explique par un tissu médiatique privé plus diversifié et moins soumis à une
pression centralisée. Le Maroc (105e) reste en zone orange, avec des procédures
judiciaires contre des blogueurs et journalistes, mais bénéficie d’un
pluralisme de façade plus visible. La Tunisie (137e), malgré les espoirs
post-révolution de 2011, a vu ses indicateurs se dégrader sous la présidence de
Kaïs Saïed, notamment après le décret présidentiel de
2022 concentrant les pouvoirs exécutifs.
L’Algérie (145e) se retrouve donc dans
la même zone critique, aux côtés de pays comme le Bangladesh (149e) ou le
Nicaragua (148e) — des contextes politiques différents, mais un dénominateur
commun : des journalistes qui travaillent sous contrainte.
Le contexte global du classement 2026
amplifie la portée du signal envoyé par RSF. Pour la première fois depuis la
création de l’indice il y a 25 ans, plus de la moitié des 180 pays évalués sont
classés en situation « difficile » ou « très grave ». Le score moyen mondial
n’a jamais été aussi bas.
Anne Bocandé,
directrice éditoriale de RSF, a formulé un avertissement précis : « Ce n’est
plus une dégradation progressive. C’est une asphyxie du journalisme à l’échelle
planétaire. » Elle identifie trois facteurs structurels : les législations
sécuritaires utilisées pour criminaliser le travail d’investigation, la
concentration des médias aux mains d’oligarques alignés sur les pouvoirs en
place, et l’absence de régulation des plateformes numériques qui amplifient la
désinformation tout en réduisant les revenus publicitaires des médias
indépendants.
Même les États-Unis reculent de 7 places
(64e), dans un contexte de polarisation politique et de pressions sur les
médias fédéraux.
La Norvège occupe la première place du
classement pour la dixième année consécutive, devant les Pays-Bas (2e),
l’Estonie (3e), le Danemark (4e) et la Suède (5e). Ce n’est pas un hasard
géographique. Ces pays partagent plusieurs caractéristiques concrètes : des
lois sur l’accès à l’information publique parmi les plus ouvertes au monde, des
systèmes de financement public des médias qui ne sont pas des vecteurs de
contrôle politique, et des cultures professionnelles du journalisme ancrées
dans des décennies de pratique indépendante.
C’est précisément ce modèle — un cadre
légal protecteur couplé à une indépendance économique réelle — que RSF propose
comme référence. Non comme un idéal inaccessible, mais comme un ensemble de
choix politiques concrets que des pays peuvent faire, ou ne pas faire.
Le recul de l’Algérie en 2026 n’est ni
une anomalie ni une surprise pour les observateurs du secteur. Il confirme ce
que les organisations de défense de la presse documentent depuis plusieurs années
: les conditions d’exercice du journalisme indépendant restent structurellement
fragiles dans le pays.
La vraie question n’est pas celle du
rang dans un classement. Elle est celle des conditions dans lesquelles les
journalistes algériens peuvent — ou ne peuvent pas — faire leur travail :
enquêter, publier, protéger leurs sources, couvrir les institutions sans
risquer des poursuites. Tant que ces conditions ne changent pas en profondeur,
aucune progression dans un classement ne sera autre chose qu’une pause dans un
recul plus long.